
Dix ans d'ombre et de lumière
Chapitre 3
Je me suis réveillée dans une chambre d'hôpital blanche et stérile. L'odeur d'antiseptique flottait dans l'air. Pendant une seconde, une seconde insensée, j'ai espéré le voir à mon chevet. J'ai tourné la tête, le cœur battant.
La chaise à côté de mon lit était vide.
Bien sûr qu'elle l'était. Pourquoi avais-je même espéré ? Louis n'était pas là. Il ne l'avait jamais été.
Une infirmière est entrée. Elle m'a souri gentiment.
« Vous êtes réveillée. Vous vous êtes évanouie à cause de la fièvre et de l'épuisement. Un passant vous a trouvée et a appelé une ambulance. »
Un passant. Pas Louis.
Le vide dans ma poitrine s'est creusé.
Allongée dans ce lit silencieux, les souvenirs ont afflué. Pas seulement les mauvais, mais aussi ceux du début. Quand j'étais une adolescente timide, fraîchement arrivée dans la demeure des Moreau après la mort de mes parents. Louis avait été le premier à me parler. Il avait trois ans de plus que moi, déjà charismatique et populaire. Il m'avait montré le piano dans le grand salon.
« Tu sais en jouer ? » m'avait-il demandé.
J'avais hoché la tête timidement. Il s'était assis à côté de moi et m'avait écoutée jouer pendant une heure, sans rien dire. Pour la première fois depuis des mois, je m'étais sentie vue. C'est à ce moment-là que mon amour pour lui est né.
Mais quelque chose a changé. Quelques semaines plus tard, je l'ai entendu parler avec ses amis dans le jardin. Je m'étais cachée derrière un buisson, mon cœur d'adolescente battant la chamade.
« Alors, Louis, ce nouveau petit oiseau tombé du nid ? » avait ricané un de ses amis.
La voix de Louis était froide, amusée.
« C'est juste un pari. Dix ans. Je parie que je peux la garder accrochée à moi pendant dix ans sans jamais rien lui donner en retour. Elle est si facile, si désespérée d'être aimée. »
Le rire de ses amis a suivi. Ce jour-là, mon monde s'est effondré, mais mon cœur stupide a refusé de l'accepter. J'ai passé les dix années suivantes à essayer de lui prouver qu'il avait tort, à essayer de transformer son pari cynique en un véritable amour.
Une décennie perdue.
Deux jours plus tard, Louis est finalement apparu à l'hôpital. Il n'était pas seul. Chloé était avec lui, s'appuyant sur son bras, l'air pâle et fragile.
« Adèle, comment te sens-tu ? » a demandé Louis, son ton était celui qu'on emploie pour un voisin malade.
Chloé m'a regardée avec une pitié feinte.
« Pauvre Adèle. Tu devrais faire plus attention à toi. Louis était si inquiet. Il a failli annuler ma fête d'anniversaire. »
Le mensonge était si flagrant que j'ai presque ri. Le pari. La chanson volée. L'attente sous la pluie. Tout m'est revenu en pleine figure.
Un de ses amis, le même qui avait ri dans le jardin dix ans plus tôt, est entré dans la chambre. Il ne m'a même pas regardée.
« Alors Louis, le pari est presque terminé, non ? Dix ans, c'est bientôt. Tu as gagné. Elle est toujours là, même sur son lit de mort. »
Il l'a dit comme une blague, mais pour moi, c'était la confirmation finale. La cruauté ultime.
Louis n'a même pas nié. Il a juste souri, un sourire arrogant et satisfait.
Je me suis redressée dans mon lit, malgré la douleur dans ma poitrine. J'ai détaché le bracelet de jade que je portais au poignet. C'était la seule chose de valeur que ma mère m'avait laissée.
Je l'ai tendu à Louis.
« Tiens. C'est fini. Tu as gagné ton pari. Prends ça comme ton trophée. »
Ma voix était étonnamment calme.
Il a pris le bracelet, l'air confus, presque agacé par mon geste.
« Qu'est-ce que tu racontes encore ? Garde tes babioles. »
Il l'a regardé une seconde avant de le poser nonchalamment sur la table de chevet, à côté d'un verre d'eau vide. Comme si ce n'était rien.
À ce moment-là, mon téléphone a vibré. C'était un e-mail. Je l'ai ouvert machinalement.
« Chère Mademoiselle Dubois, nous avons été très impressionnés par les compositions que vous nous avez soumises. Le studio de musique "Aria Sounds" à Paris serait honoré de vous offrir un poste de compositrice résidente... »
Aria Sounds. Le studio le plus prestigieux d'Europe. C'était un rêve que j'avais abandonné depuis longtemps. J'avais envoyé ma candidature des mois auparavant, sans aucun espoir.
Louis a jeté un coup d'œil par-dessus mon épaule. Il a ricané.
« Aria Sounds ? Tu rêves, Adèle. Ils n'accepteraient jamais quelqu'un comme toi. C'est probablement un spam. Ne te fais pas de faux espoirs. »
Il a dit cela avec une telle certitude, un tel mépris. Il ne croyait pas une seconde que je puisse réussir par moi-même. Pour lui, j'étais et je resterais toujours la petite chose pathétique de son pari.
J'ai verrouillé mon téléphone. J'ai regardé Louis, puis Chloé, qui me souriait avec condescendance.
Une étrange froideur m'a envahie. Ce n'était plus de la tristesse, ni de la colère. C'était un détachement total. Ils ne pouvaient plus m'atteindre.
« Tu as raison, Louis. »
Ma voix était plate, sans émotion.
« C'est sûrement un spam. »
Il a hoché la tête, satisfait de m'avoir ramenée à la "réalité".
« Reste tranquille et repose-toi. On a encore besoin de toi. »
J'ai fermé les yeux, feignant la fatigue.
« Oui. »
Je les ai laissés parler, leurs voix devenant un bourdonnement lointain. À l'intérieur, une décision se formait, dure et claire comme du cristal.
Je n'allais pas mourir ici. Pas pour eux.
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