
Derrière le rideau, Sigismond ?
Chapitre 2
Il y a trois semaines, Steph enroulait le store de la baie vitrée de notre appartement avant de prendre tranquillement notre petit-déjeuner lorsque soudain, j’ai vu avec stupeur les barreaux du balcon, de solides barres d’acier pourtant, se tordre dans une fantastique chevauchée digne des Walkyries, la musique du grand Wagner en moins !
J’ai vécu alors en quelques secondes la scène vue et revue à la télé où une gentille grand-mère pousse un cri d’effroi devant les lignes verticales qui se gondolent comme des spaghettis cuits lorsque sa petite fille lui masque un œil pour jouer au docteur.
Prépare-toi, je vais te conduire chez l’ophtalmo, a décidé Steph.
Mais je n’ai pas de rendez-vous !
Tu verras, il te prendra entre deux patients !
Mon mari avait raison.
La salle d’attente était bondée, mais… j’étais une priorité selon la secrétaire médicale.
Après un examen minutieux de l’œil en question, le verdict est tombé comme une grosse pierre dans un éboulis, dévalant la pente de cailloux en cailloux jusqu’à se perdre au fond d’un océan minéral.
C’est bien la DMLA, ma pauvre, c’est une vraie vacherie !
Je tiens à préciser que le motvacherien’est pas péjoratif puisque nous avons choisi de vivre notre retraite dans une contrée où la race Aubrac est connue pour sa beauté et sa qualité !
Une vache d’Aubrac, c’est la classe, robe beige, œil de velours magnifié par un trait de khôl naturel.
L’air navré, l’ophtalmologue a secoué la tête d’un côté et de l’autre avant de me demander si j’avais des antécédents dans ma famille.
Oui, ma grand-mère paternelle, mon père…
Inutile de chercher plus loin, c’est génétique !
Il semblait totalement affirmatif sur ce dernier point.
C’est grave, Docteur ?
Combien de personnes avant moi ont dû poser un jour cette question angoissée à leur médecin ? Oui, mais cette fois, c’était de moi qu’il s’agissait et mon moi, j’y tiens encore beaucoup. Comment exister sans mon moi ? Je ne tiendrais pas debout, c’est du moins ce que j’imaginais sottement, car finalement, assis, debout couché, tout le monde a son moien lui, le plus difficile étant de le trouver et de prouver aux autres qu’il existe.
Le spécialiste s’est voulu rassurant :
Non, ce n’est pas vital, seulement cela ne se guérit pas… du moins pas pour le moment. MAIS… il a insisté sur le mot avec un sourire encourageant, les chercheurs progressent à pas de géants sur l’étude d’un traitement radical contre cette dégénérescence de la vision, qui est presque toujours héréditaire.
Un traitement dont je pourrais profiter, Docteur ?
Mon œil valide s’accrochait à lui, qui avait alors hoché la tête :
J’aimerais beaucoup… qui sait ? Pour vos enfants peut-être, et pour vos petits-enfants, c’est certain !
Se penchant vers mon un mètre cinquante, il m’a gentiment tapoté l’épaule et ajouté, presque triomphant :
La bonne nouvelle est que votre macula est sèche. Vous n’aurez donc pas besoin que l’on vous fasse des piqûres dans l’œil.
Si j’ai poussé un soupir de soulagement à ce moment, ce n’est pas uniquement parce que je déteste les piqûres, encore plus lorsqu’il s’agit d’un de mes yeux, mais parce qu’il venait de prononcer un mot qui me paraissait plus acceptable ; il avait dit macula.Quitte à choisir, je préfère dire que j’ai une macula plutôt qu’une dégénérescence de l’œil même si le résultat est le même. Macula fait moins vieux dans ma tête à trous par lesquels mes rêves rentrent et sortent au gré des vents !
Macula, maculorum me paraît aussi chantantque saecula saeculorum !
Il est curieux comme les mots exercent un grand pouvoir sur nous !
Mon ophtalmo, car du coup il était devenu mien, s’est tourné alors vers Steph qui avait l’air encore plus bouleversé que moi :
Ne vous en faites pas, on va la suivre de près, on se reverra prochainement pour un scanner sans compter un suivi régulier. En attendant, voici son ordonnance.
Il parlait de moi comme si j’étais une chose ! Il préférait sans doute s’adresser à quelqu’un de plus sensé que l’infortunée qu’il avait devant lui. Il est vrai qu’à ce moment, c’était plutôt pluies et brouillards sous mon crâne !
Dans la rue, Steph a glissé son bras sous le mien.
On se boit un petit café, Jo ?
Pourquoi pas ? a répondu la chose en reniflant.
Et un peu plus tard, en tournant énergiquement la cuillère dans son expresso :
Il a dit héréditaire, tu crois que nos enfants peuvent…
Tu tournes et tournes dans ta tasse alors que tu n’as pas encore mis ton sucre !
Je ne l’écoutais pas, je pensais à nos trois Stars. Je ne dévoilerai pas leurs véritables prénoms, car il est vrai que nombreux sont les enfants qui n’aiment pas celui que leurs parents ont mis pourtant des mois à choisir avec tendresse. C’est vrai que la mode change et qu’un prénom, on l’a pour la vie !
Leur pseudonyme, emprunté à Orion facilement repérable par nuit claire même pour la nulle en astronomie que je suis, les surprendra peut-être ! Cette constellation représente un chasseur (pourquoi pas Steph ?) qui aurait capturé à l’aide de son arc une étoile filante (pourquoi pas Jo ?).
Tous deux se sont aimés et ont fondé une famille nettement visible sous la ceinture du baudrier d’Orion où chacun peut admirer trois étoiles brillantes alignées verticalement : Alnitak, Alnilam et Mintaka ! Que le Ciel me pardonne d’avoir emprunté le nom de ces trois étoiles pour l’attribuer à nos enfants, nos stars à nous, pauvres humains ! Je m’empresse de préciser qu’il ne s’agit là que d’une métaphore, car nous avons les pieds bien sur terre, Steph et moi ! Enfin, Steph plus que moi, car il me rattrape toujours au moment où je suis prête à décoller dans n’importe quelle direction !
Bois ton café Jo, toi qui l’aimes chaud ! Ne te fais pas de bile, tout ira bien pour nos gosses ! D’ailleurs, ta macula n’est peut-être pas fatalement héréditaire et d’ici qu’ils aient notre âge, la science aura fait des progrès considérables.
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