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Couverture du roman Derrière le rideau, Sigismond ?

Derrière le rideau, Sigismond ?

Au cœur d'un hôpital morne où règnent l'attente et l'angoisse, une aquarelle fascinante bouleverse le quotidien d'un observateur. L'œuvre dévoile une façade rose délavée dont un volet entrouvert laisse échapper un rideau de dentelle en lambeaux. Ce tissu déchiré, défiant avec grâce l'usure du temps, devient une échappatoire poétique face à la maladie. Marie-France Mangin signe ici un récit sensible, récompensé par le troisième prix du concours national Thérèse Gabriel.
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Chapitre 3

Steph m’appelle alors que je m’évertue à rayer des mots qui se croisent ou s’alignent obstinément dans tous les sens sur un catalogue de sport cérébral, exercice amusant quand on jouit d’une vue normale, mais qui s’avère un vrai parcours de combattant lorsqu’il s’agit d’une vision brouillée.

Dépêche-toi, le héron vient de se poser !

Munie de mes vieilles lunettes de moins en moins à ma vue, j’arrive sur le balcon à problème d’horizontalité et de verticalité et réussis à repérer l’échassier dans le pré, une véritable lande de biodiversité qui s’étend devant notre petit immeuble. La rivière roule ses eaux en contrebas de cette zone-tampon très utile en cas d’inondation et qui se révèle être un véritable paradis pour les grenouilles dont notre héron semble se régaler.

Tu le vois ? s’enquiert Steph.

Bien sûr que je le vois, qu’est-ce que tu crois ? Je ne suis tout de même pas miro ! je m’exclame avec vigueur.

Comme mon compagnon se tait et que cela m’agace que tous les gens, même lui, aient l’air de croire que la macula puisse altérer totalement l’iris de mon œil qui est presque aussi noir que ma pupille, j’attaque :

Je vois même très bien de loin !

Et, tout en désignant un chapelet de mottes sombres à la limite de la clôture qui nous sépare la Lande, notre immeuble, je triomphe :

Tiens, là, ce sont les monticules de terre laissés par une taupe, alors tu vois que je vois !

Steph se penche :

Bon… bon, marmonne-t-il.

Comme il n’a pas l’air très convaincu, je ferme l’œil gauche, celui qui est en veilleuse depuis qu’il m’a joué le tour de la macula et vrille de l’autre les monceaux de terre en question avant de constater, effarée :

La vache, ce sont des bouses !

Remarque, cela pourrait ressembler à des petits tas laissés par des taupes, comme tu le dis… minimise mon compagnon dont le ton conciliant ne réussit qu’à augmenter mon dépit.

Je tape sur cette tordue de rambarde qui résonne sous mon coup de poing.

Et bouse de merde ! Je lâche avec une colère qui ne semble plus avoir aucun frein.

Tu l’as dit ! approuve Steph.

Et nous finissons par éclater de rire comme des gosses, les coudes appuyés sur le balcon, observés par le héron qui s’apprête à décoller devant ces deux olibrius qui s’agitent à deux étages au-dessus de lui !

Cela va faire dix lustres que Steph et moi vivons face à face et côte à côte ; c’est dire si on en a passé des jours ensemble !

Des jours heureux, d’autres moins, des heures inoubliables, des heures d’espoir, de crainte, de doute et d’euphorie, bref une vie de couple dans tous ses états avec des hauts et des bas et des sens dessus-dessous ! Mis à part les petits moments cette fois sans dessus, ou encore sans dessous réservés à la vie privée de tous les couples, on s’accroche, on se décroche, on s’anicroche, on se reproche et on se rapproche, voilà, grosso modo, comment nous fonctionnons, mon mari et moi. Et cela marche ! Pas forcément toujours et pas obligatoirement pour tout le monde, mais nous ne sommes sûrement pas une exception, loin de là !

Aux yeux de la nouvelle génération, celle-ci évoluant à une vitesse vertigineuse dans un monde de découvertes et de changements incessants dans tous les domaines possibles et inimaginables, il est bien possible que nous soyons devenus, passés cinquante ans de mariage et malgré tout le respect que nos jeunes nous montrent, un couple difficilement imaginable, une race à part, peut-être l’image qui représenterait le symbole de l’union chez les Dinosaures ?

De nature méfiante comme ces reptiles à quatre pattes de l’ère secondaire que l’on croyait complètement disparus, nous avançons à pas lents vers un monde qui nous fascine autant qu’il dérange nos vieilles habitudes !

De cette façon et grâce l’aide de notre progéniture et de notre entourage, sous le regard un peu déconcerté de nos petits-enfants face à notre grande naïveté, Steph et moi avons décidé d’un commun accord de nous lancer, d’abord à tâtons, mais avec obstination, dans le maniement de la téléphonie mobile avant d’en arriver à l’achat de notre premier ordinateur !

Dinosaures ou pas, nous avons trouvé fabuleux de taper d’un doigt maladroit sur les touches d’un clavier azerty et de voir apparaître nos propres idées sur un écran lumineux ! Et foi de Dinosaure, il y a même un petit côté jouissif d’être considérés comme une espèce rare aux yeux des nôtres ! Je tape, et retape, efface et recommence, sous l’œil, plus affûté que le mien, de mon Dino-maître qui a bien potassé le bouquin pour les Nuls offert par notre chère descendance…

Pas peu fiers de nos progrès, nous commençons même à jongler entre tablettes tactiles et mots inconnus tels que I phone, I pad, le plus terrifiant étant pour moi WhatsApp sur Smartphone ! Lorsque je découvre mon visage, sur la vidéo, en haut de l’écran, les malicieuses ridules qui parcheminent l’épiderme de toute grand-mère qui s’achemine vers ses quatre-vingts ans et bientôt plus semblent se transformer en une véritable météorite fissurée, tombée du ciel.

Plus jamais ça, je crie, c’est Hulk en pire !

Mais non, pas du tout ! C’est bien de se voir, affirme une voix lointaine qui ne doit pas se rendre compte dans quel état je suis.

Curieusement, au bout d’un moment de bavardage avec mes interlocuteurs, j’ai l’impression que mes rides s’estompent ou bien est-ce la macula de l’œil qui m’offre cet avantage à titre gracieux ?

Steph est justement en train de scruter la nature environnante avec ses jumelles

Et voilà à nouveau notre héron, si tu veux le voir, ne fais pas de bruit.

Sigismond, je m’exclame sur le même ton que Pythagore a dû saluer son théorème avec son immortel : Eureka, j’ai trouvé !

Pas si fort, je t’ai dit ! Et pourquoi tu me parles de Sigismond ?

Ne trouves-tu pas que notre héron pourrait s’appeler ainsi ?

Steph examine l’échassier gris qui avance avec mille précautions comme s’il craignait de poser sa patte sur un caillou avant de se figer sur place. Il redresse son cou qui prend une forme de S et prend la pose. On dirait un nu choisi par un artiste peintre à la seule différence que ce modèle garde ses plumes sur lui !

Ma foi, Sigismond va bien à son air snobinard… approuve Steph.

Pas snobinard, seigneurial ! je proteste. Sigismond, Seigneur de la Lande, n’est-ce pas beau ?

Si. Alors, allons-y pour Sigismond, tu es contente ?

Très !

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