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Couverture du roman Derrière le rideau, Sigismond ?

Derrière le rideau, Sigismond ?

Au cœur d'un hôpital morne où règnent l'attente et l'angoisse, une aquarelle fascinante bouleverse le quotidien d'un observateur. L'œuvre dévoile une façade rose délavée dont un volet entrouvert laisse échapper un rideau de dentelle en lambeaux. Ce tissu déchiré, défiant avec grâce l'usure du temps, devient une échappatoire poétique face à la maladie. Marie-France Mangin signe ici un récit sensible, récompensé par le troisième prix du concours national Thérèse Gabriel.
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Chapitre 1

Le souvenir, c’est la présence invisible.

Victor Hugo

Chapitre 1

Janvier 2019, quelque part en Occitanie

Hé, tu dors, Steph ?

Oui, mais vas-y, je t’écoute, ça ne va pas ?

Au contraire, j’ai une idée, je vais écrire !

Maintenant ? Tu auras le temps demain !

Tu ne comprends pas ! Je vais écrire un livre !

Raison de plus : tu peux attendre pour le commencer ! Bonne nuit, Jo ! Chauffe tes pieds contre moi, ils sont tout froids !

Mon mari se retourne dans notre lit, mais je continue, imperturbable :

Ce sera un livre sur nous !

Sur nous ? Mais on n’est personne et personne ne nous connaît, ou presque, à part la famille !

Justement, il est grand temps de laisser une trace de notre passage sur la terre ; à notre âge, on commence à faire partie du patrimoine et le patrimoine doit se transmettre d’une génération à l’autre, tu es d’accord avec moi, j’espère ?

Je suis d’accord avec tout ce que tu voudras si tu dors d’abord !

OK, ça marche !

C’est au cours de cette nuit-là que l’histoire de Steph et de Jo, deux inconnus parmi tant d’autres, a vu le jour…

Après de joyeuses fêtes de famille, mon mari et moi abordons la nouvelle année avec sérénité. Le temps est agréable et nous étrennons notre deux-pièces construit aux nouvelles normes à Espalion, petite ville de l’Aveyron chargée d’Histoire où nous nous préparons à passer l’hiver, la belle saison restant réservée à la minuscule maison recouverte de lauzes du hameau qui nous a fait craquer tous les deux au moment de notre retraite.

Depuis le balcon de notre appartement, nous n’avons qu’à lever les yeux pour l’apercevoir sur la colline d’en face ! Comme dit Steph, pourquoi aller loin quand on peut faire court, que le coin nous plaît et qu’enfants et petits-enfants nous y rejoignent au moment des vacances ?

Il n’y a pas plus casanier que mon mari, mais tant qu’il me promet d’aller voir la mer une fois par an, cela me va.

Tout irait donc comme sur des roulettes si je n’avais, bien ancrée en moi, une sorte d’incertitude du lendemain qui m’empêche de profiter totalement de la vie. Je croyais jusqu’ici tenir cette inquiétude permanente d’une enfance bousculée par la séparation de parents dont l’un voulait divorcer et l’autre pas. Pourtant, selon l’avis de mon entourage je suis une personne discrète, mais souriante, qui ne manque pas d’humour ni d’idées sidérantes et même parfois foldingues !

L’âge accentuerait-il alors une prédisposition à la mélancolie ? Un, deux, dix, vingt, quarante, soixante, non, ce n’est pas possible, je cours, enfin façon de parler, depuis les quelques signaux d’avertissement lancés par une attaque sournoise d’arthrose de la hanche qui m’empêche de le faire avec la souplesse d’hier encore. Je file, je le répète, sur mes quatre-vingts piges, balais, bougies, LXXX en chiffres romains ou pour faire preuve d’optimisme, sur mes quatre fois vingt ans !

Si j’avais su à cet instant que cette angoisse du lendemain allait se vérifier quelques mois plus tard et qu’elle serait partagée par des millions de personnes dans le monde, je n’aurais peut-être pas entrepris d’écrire les joies et les tribulations de Steph et de Jo, mais ce serait sans compter sur la curiosité qui me poussait à savoir ce qui avait bien pu se passer derrière un vieux rideau…

Mon histoire, qui est aussi celle de Steph, démarre dans la salle de bain, alors que je m’apprête à passer sur mon visage une nouvelle crème d’hydratation intense dont j’attends un bienfait instantané

Là, je m’examine devant la glace, l’indispensable conseillère de toute femme, et contrairement aux autres matins, j’éprouve soudain le sentiment effrayant que ma vie est en train de couler entre mes doigts comme l’eau d’un robinet mal fermé alors que les temps actuels sont plutôt à l’économie d’eau, de gaz, d’électricité et de tout ce qui pourrait nuire à notre chère planète Terre, aussi éprouvée que je le suis à cet instant…

Je me penche légèrement au-dessus du lavabo et me lance un regard insistant. L’image que la glace me renvoie a bien quelque chose de la petite fille malicieuse à la bouille ronde que j’étais avant, mais en tellement plus floue ! Celle de l’adolescente aux pommettes hautes et au regard sévère qui l’a suivie ensuite fait place à celle d’une jeune femme souriante, mais réservée à laquelle je m’étais habituée en dépit de fines ridules et timides pattes d’oie qui annoncent la quarantaine. Est-ce parce que je me suis réveillée du mauvais pied que celle qui me fait face là, tout de suite, ressemble plutôt à une peinture exécutée à la gouache et au couteau ? Toujours est-il que j’ai l’air d’une golden pas encore blette, mais un peu trop mûre ! On a beau dire que tout est bon dans une pomme, je préférais ma pomme d’avant !

Je tends mon cou au plus près du miroir de verre qui fixe tel un juge impartial, un peu moqueur sur les bords, la femme actuelle au moral en compote et je murmure :

Miroir, mon beau miroir… Tiens, c’est curieux, il me semble avoir déjà entendu cette question, mais quand, mais où ?

Ma pauvre fille, me taquine celui-ci, tu as la mémoire qui flanche comme dit une chanson bien connue ! Enfin, cela arrive à tout le monde, et même à des gens très bien. Ce qui m’inquiète un peu pour le moment serait plutôt cette ride du lion, au-dessus du nez, qui persiste malgré le cocktail vitaminé avec lequel tu te tartines le visage chaque soir. Dis-moi, chère amie, tu en penses quoi de cette charmante ride en formation ?

Le sentiment de révolte n’étant pas exclusivement réservé aux adolescents, je me rebelle :

D’abord, je te signale que mon vrai nom est Josette ! Je t’avais expliqué lors de notre premier face-à-face que, peu avant ma naissance, ma mère désirait une petite Josette, seulement mon père étant de souche alsacienne, elle a eu peur que les gens ne transforment la petite Josette en petite Chaussette, tu me suis ?

Ah oui, c’est drôle, cela fait penser à du jus de chaussettes qui puent !

Si tu veux. Donc, ils ont préféré m’appeler par mon petit nom.

Qui est ?

Jo, bien sûr, tu devrais pourtant le savoir, on se voit tous les matins et même plusieurs fois par jour !

De toute façon, tous les enfants voudraient s’appeler autrement, approuve la glace… alors, c’est bien Jo, ton prénom de cœur ?

Oui, mais il n’est réservé qu’aux proches !

Mais je suis à vingt centimètres de ton visage, on ne peut pas être plus près, à moins que tu ne m’embrasses ?

Si dans ma jeunesse, il m’est arrivé une ou deux fois de déposer un baiser sur un autre miroir, cette expérience n’avait laissé qu’une auréole de pommade rosat que j’avais eu un mal de chien à enlever avant que ma grand-mère paternelle qui nous a élevés, mon frère, ma sœur et moi après le divorce de mes parents, ne me fasse la morale, car tout le monde le sait, la coquetterie est un vilain défaut. Défaut peut-être quand on se maquille à outrance, mais un petit brin de coquetterie n’a rien de vilain, bien au contraire !

Je hausse les épaules, m’approche et m’examine à nouveau. D’accord, ma peau s’est affinée, mon teint a pâli, mes cernes sont plus prononcés, mais enfin, la pomme que je suis ne va pas se laisser ratatiner le moral ; c’est pourquoi j’ajoute tout haut d’une voix glaciale :

Regarde-toi plutôt, si cela t’est possible ; je constate qu’il te manque du tain par endroit ! Vieillirais-tu, toi aussi ?

Dis donc, tu ne réagis encore pas mal pour ton âge, Jo !

Et là, je craque…

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