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Couverture du roman De fil en aiguille...

De fil en aiguille...

Explorez un recueil de récits entrelacés où s'affrontent des complots complexes et des amitiés brisées. Françoise Arnaud dévoile une vision singulière du monde, oscillant sans cesse entre la passion amoureuse et la fatalité de la mort. Ces nouvelles, rédigées avec soin au fil des ans, plongent le lecteur dans un abîme de trahisons et de mystères. Chaque intrigue dévoile une facette inédite de l'âme humaine, offrant une évasion littéraire riche en émotions fortes.
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Chapitre 2

Jeu de dames en albâtre

Sophie commençait à s’inquiéter sérieusement. Karine avait plus d’une heure de retard et n’avait pas donné signe de vie.

Sophie retourna sur la terrasse avec un nouveau verre de Martini blanc – le dernier, se promit-elle, elle devait garder tous ses esprits pour recevoir une dernière fois Karine – et se replongea dans le paysage qu’elle aimait le plus au monde.

Hélas, la sérénité que lui procurait la vue sur l’infini de ce petit bout d’océan combattait de plus en plus difficilement les vagues d’angoisse qui la submergeaient.

Est-ce qu’elle avait fait une erreur ? Est-ce que son plan, si facile à mettre en place une fois la décision prise, comportait une faille ?

Sophie se rassura en repensant aux photos que lui avait montrées Karine pendant leur dernière rencontre. Dans quelques minutes, Karine les lui donnerait en échange d’un billet d’avion accompagné d’une coquette somme d’argent. Ce serait l’aboutissement de son plan. Avec ces photos, elle recouvrerait sa liberté et elle pourrait rejoindre Alain sans perdre son train de vie.

Pour tromper la panique qui commençait à l’envahir, elle se força à retrouver des images agréables. Les yeux verts, le sourire, les mains douces d’Alain, les petits déjeuners sur la terrasse avec Alain, les balades sur la plage avec Alain. La voix d’Alain de plus en plus rauque quand il criait dans ses cauchemars.

Le frisson ressenti quand elle l’avait entendu la première fois l’emplit de nouveau. Elle allait chercher de l’eau dans la cuisine, il dormait dans la chambre d’amis, sa voix lui était parvenue quand elle était passée devant sa porte. Elle s’était méprise sur la cause de ses gémissements et quelques fantasmes avaient traversé son esprit, puis elle l’avait distinctement entendu parler de sang. Elle avait reçu une décharge d’adrénaline, de nouveaux fantasmes avaient remplacé les premiers et elle était tombée amoureuse.

Alain l’attirait déjà avant cette nuit-là, elle aimait les hommes grands et costauds comme lui, elle lui trouvait un petit air voyou plutôt renversant. En l’imaginant tremper dans des histoires sanglantes, elle avait eu une folle envie d’être dans ses bras.

Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi. Elle n’avait jamais aimé les films violents et avec ce qui était arrivé à sa fille, elle détestait d’autant plus tout ce qui pouvait se rapporter à un meurtre, mais elle était tombée amoureuse.

Ironie du sort, Alain n’était absolument pas un voyou. Elle l’avait appris peu après mais cela n’avait rien changé à ses sentiments. Elle était décidée à quitter Jules, son mari, pour vivre avec lui.

Elle avait parlé à Jules des cauchemars d’Alain. Après tout, ils étaient amis d’enfance et, même s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps, Jules devait bien savoir ce qui lui était arrivé

Alain et Jules se connaissaient depuis leur plus jeune âge et, même s’ils étaient de milieux très différents, ils s’étaient liés d’une amitié défiant le temps et la distance.

La première fois que Jules était descendu à Marseille passer les vacances chez son oncle Michel, le canard boiteux de la famille, il avait cinq ans. Dans le même immeuble habitait Alain et ils avaient le même âge. Ces deux-là avaient passé le mois de juillet à jouer ensemble et ils n’avaient qu’une hâte en se quittant : se retrouver l’année suivante.

C’est ce qu’ils firent pendant vingt ans, toujours aussi heureux de partager ce mois d’été malgré leur mode de vie opposé.

Le père de Jules avait hérité de trois hôtels luxueux et les faisait prospérer, sa mère s’occupait à des œuvres caritatives. Le père d’Alain était docker et sa mère infirmière. Alors que Jules était élevé dans le coton du 16eà Paris, Alain traînait et jouait avec ses voisins dans le quartier de Saint-Loup. Jules passait le reste de ses vacances avec sa mère et sa tante à voyager en France et dans les pays alentour, Alain passait le reste de ses vacances à traîner et à jouer avec ses voisins dans le quartier de Saint-Loup. Pendant que Jules prenait beaucoup de plaisir à étudier et à se plonger dans la lecture, Alain s’épanouissait en traînant et en jouant dans son quartier.

Mais quand le mois de juillet arrivait, Jules oubliait ses lectures en compagnie d’Alain. Ils étaient tous les deux fils uniques et avaient les mêmes goûts.

Ils avaient découvert presque tous les charmes de la vie en même temps : les jeux, les concours de quéquettes, la mer, les bêtises, les boums, les émois amoureux et sexuels, les boîtes de nuit.

Ils avaient plongé ensemble dans l’étude appliquée des objets mécaniques. Ils avaient démonté tous les réveils, les grille-pains, les serrures et autres mécanismes qu’ils avaient pu trouver et étaient presque toujours arrivés à les remonter. D’ailleurs, Alain en avait fait son métier. Après des études d’horlogerie à Genève, il était devenu serrurier.

Quand l’âge adulte et ses obligations étaient arrivés, les occasions de se voir s’étaient raréfiées mais ils étaient toujours restés en contact. Le témoin au mariage, le parrain du premier enfant, pour tous les grands événements chacun pouvait compter sur l’autre.

Sophie avait un souvenir très flou de sa première rencontre avec Alain. Il était arrivé avec sa femme la veille de son mariage mais elle n’avait pas eu le temps de le voir. Le jour de ses noces, bien qu’Alain soit le témoin de son mari, elle lui avait porté très peu d’attention.

À cette époque, elle n’avait d’yeux que pour Jules. Elle voulait l’aimer.

Son union était essentiellement un mariage de convenance. Ses parents possédaient une fabrique de meubles de luxe, ils avaient des intérêts financiers communs avec la famille de Jules et tout le monde avait trouvé judicieux d’entériner cette relation de façon officielle.

Sophie avait réfléchi, Jules était un bon parti, d’un milieu légèrement plus élevé que le sien, il avait un physique agréable, il semblait attaché à faire prospérer son entreprise, il lui assurerait un avenir confortable, elle se sentait capable de tomber amoureuse d’un homme pareil. Elle donna son accord et, en attendant de le devenir réellement, elle s’employa à jouer à la jeune femme énamourée. En même temps que son accord, elle donna le change de façon exemplaire

Elle joua si bien le jeu qu’elle finit par se persuader qu’elle l’aimait vraiment et que leur couple était un modèle pour tous. Mais plus elle se rapprochait de lui, plus il se plongeait dans son travail et multipliait des activités qui le tenaient loin de leur magnifique appartement parisien. Elle se refusait à se poser des questions au risque de se rendre à l’évidence Jules supportait très mal sa vie de famille.

Pour l’équilibre psychique de Sophie, il était en effet heureux qu’elle ne soupçonne pas les sentiments qui habitaient Jules. Il voulait bien faire semblant de vivre en harmonie avec sa femme quand la situation l’exigeait mais il ne pouvait pas jouer la comédie tout le reste du temps. Comme son caractère et son éducation lui interdisaient d’être désagréable avec qui que ce soit, il s’était détaché de tout ce qui pouvait le contrarier. Il ne prêtait plus aucune attention à la décoration de leur appartement parisien et de leurs maisons secondaires. Il écoutait Sophie d’une oreille distraite seulement quand il sentait à sa voix qu’elle allait lui poser une question. Il faisait mine de ne pas remarquer la relation fusionnelle qu’elle entretenait avec leur fille unique. Il arrivait ainsi à rester d’humeur égale en toutes circonstances.

Seul Alain était au courant de ses véritables sentiments. Quand Alain lui avait demandé pourquoi il ne divorçait pas. Jules avait eu du mal à le lui expliquer.

Ses raisons étaient floues. La plus évidente était que le divorce était encore mal vu dans sa famille et condamné par ses plus gros clients. Sophie était une parfaite maîtresse de réception et il s’était habitué à sa présence. Assez rapidement, en fait peu de temps après la naissance d’Alice, elle l’avait libéré de ce que l’on appelle le devoir conjugal, cela lui convenait à merveille car il n’était pas très porté sur la chose. Pour finir, le père de Sophie ayant fait faillite, il ne pouvait pas, moralement parlant, la laisser sans ressources et il n’était pas dans ses intentions de verser une pension alimentaire.

Trois raisons importantes avaient décidé Sophie à demander le divorce, la dernière étant l’arrivée d’Alain chez eux, dans la nouvelle maison qu’ils habitaient depuis moins d’un an.

Alain avait tellement aimé le lieu qu’il était resté quelques jours de plus après le départ de Jules pour Paris, alors qu’il était prévu qu’il l’accompagnerait.

Sophie s’était sentie flattée par ce choix, pensant qu’elle n’y était pas étrangère. Cela expliquait peut-être en partie le sentiment violent éprouvé en entendant Alain crier dans son sommeil, alors qu’ils étaient seuls tous les deux dans cette maison isolée. Elle appréciait déjà énormément cet endroit, elle ne l’en aimait que davantage.

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