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Couverture du roman De fil en aiguille...

De fil en aiguille...

Explorez un recueil de récits entrelacés où s'affrontent des complots complexes et des amitiés brisées. Françoise Arnaud dévoile une vision singulière du monde, oscillant sans cesse entre la passion amoureuse et la fatalité de la mort. Ces nouvelles, rédigées avec soin au fil des ans, plongent le lecteur dans un abîme de trahisons et de mystères. Chaque intrigue dévoile une facette inédite de l'âme humaine, offrant une évasion littéraire riche en émotions fortes.
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Chapitre 3

Jules, Sophie et leur fille Alice avaient pour habitude de venir passer quelques semaines par an sur la côte d’Albâtre dans une de leurs résidences secondaires. Jules avait un hôtel à gérer sur Le Havre et Sophie et Alice étaient amoureuses du lieu.

Pendant une de leur balade quotidienne, elles avaient découvert une maison construite sur une plate-forme naturelle à mi-hauteur d’une falaise. Elle était invisible de la plage, même si l’on suivait des yeux le chemin taillé dans la roche qui permettait d’y accéder et qui semblait continuer au-delà. Intriguées, elles avaient rejoint le haut de la falaise et il leur avait fallu aller jusqu’au bord et se pencher dans le vide pour apercevoir le toit de cette maison, sa terrasse et le monte-charge qui courait le long de la paroi.

Elles avaient réussi à convaincre Jules de l’acheter et de venir s’y installer à demeure. Il avait accepté d’autant plus volontiers que son travail l’appelant à Paris la plupart du temps, il pourrait profiter de la quiétude de sa solitude plus souvent. Et, pour une fois, il était d’accord avec sa femme, cette maison était grandiose, l’endroit pittoresque et la vue imprenable.

Pour mieux comprendre pourquoi Sophie voulait demander le divorce, il est préférable de remonter légèrement dans le temps.

C’est d’ailleurs ce qu’elle était en train de faire, tout en sirotant son Martini, toujours installée sur sa terrasse. Elle était de plus en plus inquiète et elle se remémora tous les événements passés pour focaliser son esprit ailleurs que sur le risque de voir son plan échouer à la dernière minute.

Un an plus tôt, la deuxième semaine du mois de décembre 1988 pour être plus précis, elle avait découvert que son mari la trompait.

Un léger changement d’attitude l’avait mise en alerte. Une subtile odeur de parfum féminin l’avait confirmée dans ses doutes. Comme elle l’avait dit à Alice : la maîtresse d’un homme marié ne devrait jamais se parfumer. Elle avait trouvé une double confirmation en fouillant dans ses affaires. Jules lui faisait entièrement confiance, ce en quoi il avait presque raison, et il avait gardé dans une poche un papier sur lequel était noté un prénom, Anaïs, une adresse d’hôtel, le Rayon Vert à Etretat – excusez du peu ! – et un numéro de chambre. Si elle avait eu encore un doute, un dessin pornographique très suggestif et très bien tracé le lui aurait enlevé.

Elle se rendit compte à ce moment-là qu’elle n’aimait plus son mari – si elle l’avait jamais aimé. Elle était certaine qu’il avait profité de son absence un après-midi pour amener sa maîtresse chez eux. C’est seulement cela qui lui avait fait mal. Ce n’était pas son amour qui était blessé mais son amour-propre.

Cette relation ne dura que quelques jours, elle s’en aperçut rapidement. C’était la première fois en vingt-trois ans de vie commune que Jules la trompait, elle n’allait pas mettre en péril son confort pour une aventure sans lendemain.

Comme la plupart des enfants de famille riche, ils avaient fait un mariage sous contrat. Depuis la faillite de son père, elle n’avait plus de biens propres et elle s’était retrouvée totalement dépendante financièrement. Elle savait que Jules lui donnerait la plus petite pension alimentaire possible et elle ne s’imaginait pas vivre sans ce luxe qu’elle affectionnait.

Quelques jours plus tard, son monde s’était écroulé.

Leur fille Alice avait été arrêtée pour le meurtre du docteur Lousset.

À ce souvenir, Sophie sentit l’angoisse l’envahir de nouveau mais de manière plus douce, comme anesthésiée par le Martini. Elle regarda sa montre. Karine avait deux heures de retard. Il restait une heure avant le retour de Jules et Karine le savait. Elle allait donc arriver dans peu de temps.

Pour s’en persuader, Sophie retourna dans le salon prendre le billet d’avion. Karine avait l’air de tenir plus que tout à ce départ pour la Nouvelle-Zélande et l’argent qui accompagnait le billet pouvait en allécher plus d’un. De plus, cette somme correspondait à ce qui manquait à Karine pour arrêter son métier de call-girl et aller retrouver l’homme qu’elle aimait à Auckland.

Sophie essaya de se remémorer les paroles exactes de Karine quand elle l’avait entendue parler à son amie, certainement une call-girl elle aussi, dans ce fameux bar :

« Tu ne peux pas savoir comme j’ai hâte de le revoir. Il était là il y a quinze jours et ça me semble une éternité. Je vais le voir dans quinze jours et ce sera une autre éternité à attendre... »

Elle avait vraiment l’air amoureuse.

« … Clara, promets-moi que tu viendras nous voir quand je serai installée à Auckland. J’ai adoré cette ville, tu vas l’aimer aussi. Et tu vas adorer le bar musical dans lequel on investit, je sais que tu as déjà vu les photos mais tu ne peux pas vraiment te rendre compte de l’espace ! En plus, la déco est géniale, Walter connaît un tas de groupes géniaux, l’ambiance va être torride ! J’ai tellement hâte… »

Sophie se rappelait très bien le ton exalté de Karine. Elle ne pouvait imaginer que Karine ait changé d’avis un mois après.

« … Tu me connais Clara, j’ai tout calculé, j’ai même compté les billets d’avion pour la Nouvelle-Zélande, un tous les deux mois, et il me reste onze mois à travailler avant de pouvoir partir. Il faut encore finir de payer le bar et donner un apport correct pour acheter la maison qui nous plaît. J’ai envie que tout soit parfait en arrivant là-bas. En se voyant une fois par mois, on arrivera à tenir. Après, à nous la belle vie ! »

Karine n’avait aucune raison de ne pas venir chercher l’argent qui lui permettait de gagner dix mois sur ses projets. Elle allait arriver.

Sophie en était là de ses réflexions quand le téléphone sonna. Elle se précipita. Son premier sentiment fut la déception en entendant une voix masculine puis une peur infâme la submergea quand elle reconnut l’avocat de sa fille, le ton qu’il employait annonçait de mauvaises nouvelles.

Pourtant, que pouvait-il y avoir de pire que la sentence énoncée un mois plus tôt ?

Malgré les déclarations d’innocence désespérées d’Alice, malgré les circonstances atténuantes, le verdict avait été sans appel : meurtre avec préméditation, réclusion à perpétuité.

Quand elle raccrocha, Sophie se dit que dans le malheur comme dans la douleur, on peut toujours aller plus loin. Alice avait fait une tentative de suicide.

Ce n’était pas un simple appel au secours, c’était un concours de circonstances qui l’avait sauvée. Elle était restée plus d’une heure dans le coma. Il aurait suffi de quelques minutes de plus avant de l’amener aux urgences pour que son geste soit irrémédiable.

Après la peur, le soulagement, la culpabilité, la frustration de ne pas serrer sa fille dans ses bras, Sophie sentit une haine brutale irradier dans toute son âme : la haine pour son mari qui n’avait pas bougé le petit doigt pour Alice, la haine pour cet avocat qui n’avait pas été capable de sauver sa petite fille adorée, pour cette Karine qui n’arrivait pas et même pour Alain qui n’était pas là pour la réconforter.

Pendant quelques longues minutes, elle cessa de penser. Il n’y avait plus qu’elle et sa haine, un bloc de haine qui ne ciblait plus personne mais la vie tout entière.

Peu à peu, la seule personne qui pouvait la soulager s’insinua dans son esprit, son cerveau se remit à fonctionner comme dans un rêve. Elle s’imaginait dans les bras de son futur amant.

Elle se remémora sa conversation avec Jules quand elle l’avait interrogé sur les cauchemars d’Alain. Il lui avait parlé de Delphine et Marinette et elle avait souri, pensant immédiatement aux contes du Chat perché – elle adorait Marcel Aymé – mais son sourire avait vite disparu en entendant ce qui s’était passé :

Delphine avait été sauvagement assassinée par l’ami de sa petite-fille Marinette, avec la complicité de celle-ci. Marinette avait expliqué à son amoureux comment rentrer chez sa grand-mère et l’avait rejoint quand il était en train de finir de la découper.

Alain connaissait très bien Delphine, elle habitait dans sa rue. Il avait vu Marinette grandir et il l’admirait de venir visiter sa grand-mère acariâtre toutes les semaines.

Tout le voisinage avait été choqué mais Alain, mal remis de son veuvage encore frais, l’avait encore plus mal vécu. Ce meurtre l’atteignait personnellement car il avait inventé et installé le mécanisme d’ouverture qui permettait aux seules personnes autorisées de rentrer chez la vieille dame. Après le drame, il avait commencé à faire des cauchemars et ne supportait plus de passer devant la maison de sa voisine.

C’est peu après qu’il avait revu Jules, descendu à Marseille pour l’enterrement de son oncle. Jules avait senti que son ami n’allait pas bien et après qu’Alain lui eut expliqué ce qui le minait, il l’invita tout naturellement. Alain, qui avait fermé son atelier pour quelques semaines, accepta.

Un volet claqua dans une chambre et, pendant qu’elle montait le bloquer, elle essaya de rassembler ses idées.

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