
Dans les pas de Saskia
Chapitre 3
Je me souviens
Pour mes heures laborieuses, mes parents me versent quelques billets, au noir. Je ne peux, bien sûr, pas en vivre, mais au moins, j’ai la faculté de gâter mon mouflet.
Pourtant, ils auraient les moyens de mieux me rémunérer. En une quinzaine d’années, l’épicerie avait bien prospéré.
À chaque Premier de l’an, en une pratique devenue coutumière, les idées fusaient pour accroître l’offre de produits.
Et cela fonctionnait, la clientèle était chaque fois plus nombreuse au rendez-vous
Forcément, il leur est venu des envies de grandeur qui se sont concrétisées en agrandissements successifs, au rythme des rachats de locaux limitrophes.
La devanture, refaite, prit des airs luxueux de boutique parisienne. Le choix des produits devint quasiment illimité, s’élargissant vers toutes les régions de France et vers l’exotique, le slave, le nordique. La réputation de variété, qualité, probité n’était pas usurpée.
Inévitablement, Georges et Solange se sont parés d’une distinction propre à leur prospérité affichée. Et Georges appréciait qu’on le nommât personnalité de la ville
De ce fait, quand j’ai commencé à fréquenter les garçons, il devint hors de question que j’épouse, un jour, un simple ouvrier.
Qu’à cela ne tienne !
Lorsque j’ai rencontré Marcus, et que je l’ai aimé immédiatement, les exigences parentales sont passées à la trappe.
Nous nous sommes installés ensemble sans autre formalité.
Je me souviens
Jimmy et moi arrivons essoufflés à proximité de la maison de l’éclusier.
— Oh maman, regarde, il y a un bateau dans le sas. Est-ce qu’on peut regarder en combien de temps il descend ?
— On ne pourra pas rester jusqu’au bout, mon chéri, tu sais bien qu’il faut être rentré avant papa. Mais on peut s’asseoir là sur ce rocher pendant un petit quart d’heure. Ça te va ?
Jimmy cale ses petites fesses sur l’assise en pierre et replie ses genoux pour y poser ses mains puis son menton, uniquement attentif à la manœuvre en cours.
Ce gosse est tout pour moi
Et ce bonheur va durer ma vie entière.
Merci à la vie.
Devenir mère à tout juste vingt ans m’avait sacrément chamboulée. J’étais tombée enceinte un soir où Marcus et moi avions beaucoup picolé. Oublieux des précautions, nous avions ardemment copulé.
Du moment où le test s’était révélé positif, j’avais totalement déposé mon sort entre les mains de Marcus.
Je m’étais retrouvée à la fois euphorique et paniquée
Je n’avais même pas encore songé à avoir des enfants.
Me fier à Marcus plutôt qu’à mes parents m’était apparu plus logique, vu qu’ensemble nous allions avoir un enfant.
La grossesse avait été un moment intense d’exploration intérieure. Tant de choses à ressentir.
La plénitude de porter la vie, l’impatience de tenir un petit être dans mes bras. Et aussi le doute sur mes capacités à être une bonne mère.
J’avais alors réfléchi au comportement extraordinaire de ma grand-mère qui m’avait choyée sans détour, sans condition.
Cela m’avait rassurée. Il n’est pas si compliqué d’aimer un enfant.
Jour après jour, j’avais observé ce qui m’arrivait, ce que la grossesse faisait à mon corps.
J’avais aimé sentir sous mes mains le bombé de mon ventre et à quel point je m’étais trouvée gênée dans les mouvements de mes bras par le gonflement de mes seins.
Je n’avais cessé de me contempler de face, de profil, dans le grand miroir de la chambre.
Le ravissement s’était emparé de mon cœur, m’avait donné tout l’élan qu’il me fallait pour vivre des journées épatantes, malgré les nausées, malgré les coups de pompe, malgré les fringales insolites.
Mon affolement s’était amenuisé à mesure que mon impatience avait grandi, comme ce petit être en moi.
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