
Covid et Corona - Une nouvelle aventure de Pedro
Chapitre 3
2
Julien tambourinait à la porte. Julien était un jeune sympa, désespérément lisse, parlant peu, ce qui en faisait un hôte particulièrement apprécié dans les repas de famille. Ses cheveux châtain clair, coupés courts, encadraient un visage banal qui conservait des traits poupins. Bref, un amour de gendre idéal pour celles ou ceux qui aiment ça.
Pedro, affalé dans le canapé, releva la tête.
— Entre, Julien, c’est ouvert et à l’heure qu’il est, c’est open-bar.
Dans la bouche du maître de maison, la notion « d’open-bar » s’appuyait sur un spectre horaire extrêmement large.
Julien semblait bouleversé. Sa face pâle virait au bistre et ses grands yeux bleus s’enfonçaient dans leurs orbites, au point de se fondre dans la masse grisâtre de derrière les fagots appelée cerveau par certains érudits, spécialistes en organes disparus. Trop énervé pour s’asseoir, il faisait le tour de la pièce en se tenant la tête.
— Luan a disparu !
Certains se réjouiraient de la disparition de leur femme ou compagne, Julien, non ! Après la mère, la fille. Une seule satisfaction dans cette triste situation, le sort semblait s’acharner sur les éléments féminins et cuivrés de la famille, épargnant pour l’instant les mâles blancs.
— J’ai retrouvé son sac à dos, son portable. J’ai téléphoné partout, personne ne l’a vue. J’ai fermé le restaurant, laissé Avotra près du téléphone en cas d’appel.
Julien finit par s’asseoir à côté de Pedro sur le canapé. Les deux hommes soupirèrent en se grattant le menton. Le chat Médor vint se lover entre les deux. Il ronronna sous les caresses de son humain plantigrade et néanmoins mammifère de compagnie.
— Si la mère et la fille ont disparu, on peut supposer qu’elles sont ensemble, non ?
La phrase de Pedro avait résonné comme une évidence. Julien reprit des couleurs comme si le malheur à deux était plus supportable que la lose solitaire. Il trouvait cependant que les emmerdements pleuvaient à grosses gouttes comme une mousson tropicale. D’abord, le coronavirus s’était abattu sur la planète comme, en son temps, la vérole sur le bas clergé, puis il y avait eu le confinement avec la fermeture du restaurant, puis le déconfinement et la reprise timide des affaires, ensuite le reconfinement light et toutes les mesures restrictives de l’activité humaine couvre-feu compris, et puis maintenant les deux femmes qui se faisaient la fille de l’air, en espérant qu’il ne s’agisse pas d’un accident grave, voire très grave.
L’attente était insupportable, surtout pour Julien. Pedro avait l’air beaucoup plus détendu.
Geneviève, la voisine d’en face, passa une tête à travers la fenêtre ouverte de la cuisine.
— Alors ?
Le plus difficile à gérer, pour les deux hommes, était les perpétuelles interrogations du monde alentour. « La fermer » était le concept le plus compliqué à comprendre pour ceux qui étaient animés par un sentiment humain maléfique : la curiosité mal placée suivie de sa sœur jumelle, l’accusation calomnieuse. Très utile pour dénoncer le Juif, le franc-maçon ou le chien errant au fronton des églises dans les années trente ou quarante, elle se bornait, de nos jours, à observer l’amant de la voisine sortant par la fenêtre des chiottes en fin de nuit. C’était, il fallait bien l’avouer, se complaire dans la médiocrité. Heureusement, le coronavirus avait remis à flot les guetteurs bien-pensants qui pistaient les malfaisants irrespectueux du couvre-feu. Comble de l’ignominie et de l’outrecuidance, ils pratiquaient leurs forfaits souvent sans masque. En d’autres temps, le bandit était masqué, aujourd’hui, il était nu-tête, marque du délitement d’une société honteusement permissive. Que fait la police ?
Geneviève avait décidé de ne pas la fermer. La parole était à la Geneviève ce que la graisse était au mécanicien, ou l’huile bouillante à la friture, la paire de douilles à l’électricien, l’encre à la plume, un élément indispensable et indissociable !
— Au fait, Pedro, il paraît que Tran est mort la semaine dernière ou un peu avant, peut-être. En tout cas, il est mort du coronavirus, je l’ai lu dans le journal.
Pour Geneviève, mais elle n’était pas la seule, de la page journalistique montait toujours un parfum de vérité.
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