
Comment j'ai tout perdu
Chapitre 2
Non loin de là, José, Éric, Bertrand et moi nous en donnions à cœur joie. Et comme le commun des mortels, nous ne nous préoccupions pas non plus du cadeau divin. Grisés par la vitesse et la compétition, nous nous lancions des défis. Vaincre, être le meilleur, prouver que l’on a réussi en tout point, en toute occasion. Le ski en était une parmi d’autres. Et entre nous, par jeux, nous nous testions et nous nous éprouvions. Nous y prenions plaisir. Chaque fin de piste se terminait en franche rigolade et en nouveaux défis. Chaque descente annulait la précédente. Et les parcours changeaient ou revenaient si on les délaissait trop souvent. Sous la forme de jeux, les courses étaient fréquemment chronométrées. Et chaque danger frôlé, chaque prise de risque redoublaient nos émotions et notre joie de se prouver notre courage ou notre capacité à être un homme. Sans animosité entre nous, mais dans l’amitié, nous nous livrions à notre prosaïque virilité. Nous n’avions rien à gagner à part nous démontrer notre aptitude. Et pour le final, perdants et gagnants montaient ensemble sur le même podium de l’amitié, autour d’un verre pour célébrer notre victoire, comme si nous avions vaincu ensemble, hydres et cerbères.
Après cinq heures, comme chaque jour, en un rituel bien établi, nous rentrions pour jouer aux cartes. Puis un peu avant le dîner, nous descendions au « Cheval blanc » pour faire une partie de fléchettes et prendre l’apéritif avant de nous mettre à table.
Ce soir-là, nous descendîmes dans la rue en direction de notre lieu de rendez-vous habituel. La chaussée encore recouverte des récentes chutes de neige ne permettait pas une marche aisée. En zigzaguant entre les plaques compactes qui luisaient sous l’éclat jaune des réverbères, notre petite troupe remontait la rue vers le restaurant. Dans la nuit, l’atmosphère des rues sombres et vides contrastait avec la vie grouillante de la journée. Pas un bruit, pas un rire ne venaient égayer la nuit noire. Personne ne disait mot. Et tous les quatre, avancions silencieusement avec la hâte de rejoindre le « Cheval blanc ». Nous parcourions en silence la rue, quand non loin, devant nous, adossé à un réverbère, nous vîmes un homme qui s’y accrochait. Dans cet endroit désert et silencieux, nous le remarquâmes aussitôt. L’homme lâcha le poteau avec hésitation et tenta de s’y éloigner. Il titubait et chaque pas se négociait avec un long temps de réflexion. Bertrand s’arrêta. Il désigna du doigt l’homme de l’autre côté de la rue qui, en voulant faire un pas, perdit l’équilibre et tomba sur le trottoir. Notre groupe suspendit sa marche un moment pour observer ce phénomène. Non pas pour rire de lui, mais surpris par un spectacle singulier. José voulut intervenir pour l’aider à se relever. Mais l’homme, se redéployant lentement, avec moult difficultés pour tenir l’équilibre, se redressa sans aide. Au bout de ses efforts, il s’appuya alors contre un mur
— Il y a du vent dans les voiles, gloussa José.
— Je ne sais pas où il va, mais il n’est pas près d’arriver, répliqua Bertrand
À cet instant, en face, l’homme, surpris de nous voir, comme si nous venions de surgir brusquement, nous regarda un moment. La tête instable sur ses épaules gîtait lentement de gauche à droite, se redressait puis retombait un peu avant de revenir en arrière. Et d’un pas incertain, il traversa la rue en évitant la chute à chaque enjambée. Puis, au milieu de la chaussée, il s’arrêta, mit un moment avant de se stabiliser et regarda le groupe près de lui. Alors, il me considéra et leva lentement le doigt vers moi :
— F... F... Faut… Faut pas…
N’arrivant pas à s’exprimer, il fit un geste de négation avec tout son bras, exagérément. Il me fixait intensément de ses yeux brouillés par l’alcool. Mais soudain, il se pencha et vomit au milieu de la rue.
Éric poussa un cri de dégoût.
— Bon, ça suffit, on en a assez vu, partons !
— Tu as raison, laissons-le, on ne peut rien pour lui.
Je regardais l’ivrogne un moment, puis nous continuâmes notre route sans nous préoccuper davantage de l’alcoolique. Je me demandai comment on pouvait en arriver là. Boire d’accord, mais au point de ne plus se contrôler, voilà qui me choquait profondément. Et en observant ce qui pour moi n’était plus qu’une loque, j’exprimai une grimace de dégoût. Je ne pouvais pas avoir de la pitié pour lui. Il ne la méritait pas. Un homme qui n’est plus maître de lui-même n’était digne d’aucune compassion. Pour moi, le plaisir de l’alcool prenait fin là où l’ivresse commençait. La maîtrise de soi, être maître de ses émotions faisait la différence avec l’animal. Je méprisais tous les gens qui perdaient le contrôle de soi aussi bref soit cette perte.
Après ce triste spectacle, nous arrivâmes soulagés de pénétrer dans l’atmosphère chaleureuse et animée du restaurant.
— Salut les gars ! dit le patron en nous voyant passer la porte.
Nous répondîmes en nous installant au bar sur de hauts tabourets.
— Qu’est-ce que je vous sers, comme d’habitude ?
José nous regarda tour à tour d’un air interrogateur, puis se retourna vers le patron.
— Allez ! Comme d’habitude, Olivier.
— Ça marche, répliqua Olivier.
Pendant, qu’occupé au bar, il nous préparait l’apéritif, je lui demandais :
— Dans la rue, on a vu un gars complètement ivre, il vient de chez toi ?
— Quel gars ? demanda le patron.
— Je ne sais pas, il est là, sur le trottoir, à deux pas et il est dans un sale état. Je désignais du bras l’entrée du restaurant.
Olivier fit le tour de son comptoir et se dirigea vers la porte. Il l’entrouvrit et scruta la pénombre de la rue. Puis il revint au bar en annonçant :
— Non, il ne vient pas d’ici, mais je le connais, c’est un ancien client. Je ne veux plus qu’il vienne, il boit trop.
— Je ne l’ai jamais vu, dis-je.
— Non, je l’ai chassé avant votre arrivée. C’était un bon client même que je connaissais bien. Cela fait plusieurs années qu’il fréquente mon bar. Il ne buvait pas autant, juste un verre ou deux. C’est depuis un mois ou deux qu’il s’est mis à boire.
— Comme ça ? demandai-je.
— Comme ça, tout d’un coup, répondit le patron. Je crois qu’il a eu de graves ennuis et il s’est mis à boire comme si ça pouvait l’aider à surmonter ses problèmes. Mais ça n’a rien arrangé, bien au contraire.
— Qu’a-t-il eu comme ennui ? demandai-je.
— Je crois qu’il en a eu pas mal. Des affaires avec sa femme et son boulot, je crois. À moins que ses soucis de travail aient entraîné des problèmes avec sa femme. Mais quand je l’ai connu, il était bien. Maintenant, c’est une vraie larve. Son épouse est partie avec amant et enfants.
— Il a essayé de nous parler, dis-je, mais il n’a même pas réussi à prononcer un mot.
— Oui, dit José, mais il a tenté de te parler, comme s’il te connaissait.
Je haussai les épaules et bus un peu de Martini avant de répliquer :
— Quoi qu’il advienne, la beuverie n’est pas une solution et c’est la faiblesse qui l’a amené à boire. C’est peut-être à cause de sa faiblesse qu’il a perdu son travail et pas su retenir sa femme.
— Tu parles comme si c’était de sa faute, dit Bertrand.
Je ne répondis pas, mais oui, pour moi, on a que ce qu’on mérite. Éric, discret en ses opinions, préféra écouter les autres plutôt que d’imposer une idée qui pourrait froisser les mentalités.
— Bon, il ne faut pas que ça nous empêche de faire une partie de fléchettes, coupa José qui ne voulait pas que le moral redescende.
— Ah oui, tu as raison, répondit Bertrand, allons-y.
Olivier distribua les fléchettes et je commençai le premier. Pendant que je jouais, quelques personnes qui venaient d’entrer nous regardaient faire.
Nous oubliâmes rapidement l’alcoolique et les causes possibles de sa déchéance pour nous concentrer sur notre partie et notre plaisir d’être ensemble. La soirée se passa tranquillement et quand nous retournâmes à notre appartement, nous ne pensâmes même plus à cet homme que nous croisâmes dans cette rue vide.
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