
Clous rouges - Tome 1: Entrez donc dans l'antre du démon
Chapitre 2
Chapitre 1
Londres, cette bonne ville de Londres, Buckingham Palace, Big Ben, Trafalgar Square, Piccadilly Circus, Abbey Road et tant d’autres ! Suivez une des avenues de la City en direction du nord, puis, au quatrième carrefour, prenez donc celle qui se trouve sur votre droite. Parcourez-la d’un pas alerte avant d’arriver à une petite place au beau milieu de laquelle un parc aussi touffu que minuscule s’offre à vos yeux. Y êtes-vous ? Bien ! Comptez, maintenant, deux rues sur votre gauche et prenez la troisième jusqu’à la seconde intersection où Mulberry Street, la rue du Mûrier, vous accueillera chaleureusement. Voilà, vous y êtes ! Arrêtez-vous devant le 17 et examinez cet immeuble à la façade en pierre de taille. La prestigieuse agence de détectives privés Richmond, Bazins & Ltd se dresse enfin devant vous. N’est-elle pas belle ? Bien sûr que si ! Admirez donc son élégant sas tournant que Margaret, la douce et sémillante créature officiant au comptoir d’accueil, peut bloquer à l’aide d’une pédale. Méfiez-vous quand même, parfois son pied dérape et sir Bazins, un des patrons de la boîte, en a fait un jour la triste expérience en allant s’aplatir contre une des vitres. Laissez traîner votre regard de bas en haut et comptez une nouvelle fois. Un, deux, trois, quatre étages ! Quatre étages desservis par trois ascenseurs dont celui du milieu est perpétuellement en panne. Sir Richmond passe son temps à pester contre un tel manquement à la règle et appuie sur tous les boutons en espérant le faire fonctionner. Rien à faire ! L’odieuse machine résiste et oppose son inertie mécanique à la satisfaction générale. L’agence entière se rappelle qu’à la suite d’un ultime effort pour le remettre en service, une des secrétaires a découvert le cadavre d’un Français à l’intérieur. Que fichait-il ici ? Personne ne l’a jamais trop su !
17, Mulberry Street, Richmond et Bazins
Entrez, entrez, ne soyez pas si timide, personne ne vous mangera ! Au 17 officient les trois G, respectivement Graham, Groover et Grimalson. Graham déteste Groover et regrette le temps passé où les malfaisants se voyaient traités à l’eau bouillante. Il se serait bien vu dans le rôle du bourreau précipitant son adversaire dans une des cuves. Hélas, Tyburn, la place des exécutions qui offrait au public ces sortes de réjouissances macabres, n’existe plus. Groover exècre Grimalson et passe son temps à l’imaginer empalé sur un pieu d’acier chauffé à blanc. Malheureusement pour l’un et heureusement pour l’autre, le gouvernement de Sa Majesté ne tolère plus ce genre de turpitudes. Quant à Grimalson, ma foi, haïr les deux premiers reste sa distraction favorite et, volets baissés et portes closes, son œil avide parcourt souvent les reproductions d’antiques grimoires de sorcellerie achetés à prix d’or. Quel bon vieux démon pourrait-il faire surgir des Enfers pour lui ordonner d’emporter ses deux ennemis dans la géhenne éternelle ? Et tout ceci se passe dans l’hypocrisie la plus parfaite, chacun se faisant bonne mine et visage des plus avenants, discutant du temps d’aujourd’hui et de demain, et allant parfois, suprême raffinement dans la duplicité, s’inviter mutuellement à boire une tasse de thé dans un de leurs bureaux.
Entrez, entrez et admirez les lambris et le sol couvert de marbre. Avez-vous rendez-vous ? De votre réponse dépend votre situation. Avec sir Groover ? Premier étage, celui des infortuné(e)s doutant de la fidélité de leurs conjoint(e)s. Avec sir Graham ? Deuxième étage, dans lequel une armée de comptables scruteront vos livres de caisse à la recherche de la moindre irrégularité. Avec sir Grimalson ? Ah, l’affaire est d’importance et requiert un certain tact. Le troisième étage est réservé aux gens fortunés payant rubis sur l’ongle et, noblesse oblige, réclamant la plus grande discrétion. À tout seigneur, tout honneur, l’étage des aigles, ainsi qu’il se nomme, le fameux Service des affaires privées, est empli de gens pointilleux à qui rien n’échappe. Avec qui désirez-vous une entrevue ? Avec Walter Weems ? Désolé ! Weems est déjà en mission à Édimbourg et ne rentrera pas de sitôt. Avec lady Teresa Haupton ? Raté ! La baronne est occupée à essayer d’y voir plus clair dans une sombre affaire mêlant des cadavres à des poupées de cire. Bart Stevens, alors ? Hum… Bart est encore un peu jeune pour ce style d’enquêtes. Pour l’instant, sa tâche se réduit surtout à épauler les enquêteurs. Non pas qu’il n’en ait pas les qualités, mais… Non ! Grimalson a trouvé ! Grimalson trouve toujours. Un des gars de son service est tout à fait celui qu’il vous faut. Il s’appelle Robert Felton, un type tout à fait calme et pondéré, expérimenté au possible et bien moins onéreux que Weems. Un second couteau ? Certainement pas ! Si vous le désirez, mon cher Bishop, Weems pourra, dès son retour, disons… chapeauter l’opération ! Cela vous va-t-il ainsi ? Bien ! Laissez-moi donc vous présenter Felton, je suis sûr que vous allez vous entendre…
À peine revenu à Londres, Walter se montra très surpris de voir les trois G, pour une fois unis devant l’adversité, débarquer dans son bureau. Groover s’assit sur une chaise et joua avec la couverture d’un dossier, Graham baissa la tête en n’osant le regarder, tandis que Grimalson, occupé à faire les cent pas, mordilla un bout de sa moustache, signe chez lui de grande nervosité.
— Nous avons un problème, Weems !
— Un grave problème !
— Grave ! Hum… très grave, même !
Et le silence retomba, pendant que ces trois-là se mirent à se dévisager avec gêne, à s’implorer mutuellement du regard et à se faire de discrets signes de tête. Qui allait se lancer dans la bataille ? Graham, tout sucre et miel, très chattemite et gants de velours, de qui il fallait prodigieusement se méfier ; Groover, vrai pète-sec, absolument dénué d’humour et qui regardait son monde derrière ses petites lunettes comme un entomologiste examine des insectes ; ou Grimalson, tout en jovialité mais attendant la moindre faille se dessiner dans la carapace de ses ennemis pour mieux s’y engouffrer ? Finalement, Graham se jeta à l’eau en murmurant…
— Nous avons confié à votre ami Felton une enquête…
— Une enquête un peu spéciale !
— Une enquête qui, à l’origine, aurait dû vous revenir mais…
Rien qu’en entendant cela, Weems sentit immédiatement qu’un de ces trois-là avait essayé de lui faire un enfant dans le dos en piétinant allègrement le règlement de l’agence. Une fesse sur son bureau, l’autre dans le vide, il se croisa d’abord les bras pour mieux les fixer de son étrange regard aussi pâle que froid.
— Une demande particulière, en quelque sorte ? se contenta-t-il de murmurer en attendant la suite.
Malgré la gêne de la situation, il se retint de sourire en regardant Grimalson desserrer son nœud de cravate, preuve qu’il était bien le principal fautif et que ce qu’il avait à dire se révélait bien dur à prononcer.
— Hum… oui ! Sir Frederick Carnawin, par l’intermédiaire de son fondé de pouvoir, a effectivement, comment dirais-je… sollicité votre intervention.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir attendu mon retour ? Le règlement est pourtant formel !
— Oui, mais le temps pressait, Weems !
— Rendez-vous-en compte ! Trois mois ! Seulement trois petits mois pour résoudre ce problème !
— Et puis, vous étiez loin ! Cette histoire de bijoux volés à Édimbourg. Ah, là, là… cette enquête qui est arrivée comme le mois de mars en carême, et surtout dans nos affaires !
— Mais que vous avez résolue avec votre sagacité coutumière. Je vous en félicite, Walter ! La Brink’s était bien contente.
— Bien qu’elle paie moins que les héritiers Carnawin…
— Et surtout, Felton est beaucoup moins cher que moi ! ajouta Weems en soupçonnant aussi une histoire de gros sous.
— Mais, qu’allez-vous imaginer là, mon cher ? Ce n’était que les prémices…
— Bien sûr !
— Juste afin de contenter nos clients…
— Ben, voyons !
— En attendant votre retour…
— Pourquoi pas ?
— Nous voulions ainsi vous soulager de cette partie de l’enquête…
— Trop lourde à porter pour mes frêles épaules, n’est-ce pas ?
— Arrêtez d’être si négatif, Walter, vous en devenez énervant !
Ils étaient tellement minables, tellement petits dans leur étroitesse d’esprit, que Weems renonça à tenter de démêler le vrai du faux dans cette histoire. S’asseyant à sa table de travail, il ouvrit tranquillement le premier tiroir de son bureau tout en se demandant quel châtiment allait-il bien pouvoir infliger à ces trois imbéciles. L’intérieur dévoila une bouteille de whisky et des verres, vrai rêve d’ivrogne dont, de sa seule main valide, il se servit une large rasade qu’il posa doucement sur son bureau à côté du mince dossier balancé par Groover dans un geste d’énervement. Sans en offrir à quiconque, il le parcourut d’un œil rapide, enregistrant au fur et à mesure dans sa mémoire les notes et les quelques rapports succincts envoyés par Felton. La copie du testament du vieux lord Archibald, un plan d’une ville proche de Canterbury montrant Merriam Street, ses petites villas en ruine d’un côté et Masson House de l’autre. Sans, non plus, apparemment écouter ses interlocuteurs qui, de temps à autre, ouvraient la bouche, il se plongea dans de vieilles coupures de journaux relatant la découverte de cadavres à l’intérieur de cette maison ou de son parc, puis hocha la tête de commisération.
— Sir Frederick Carnawin commence à nous demander des comptes, Weems ! s’écria Grimalson en désespoir de cause. Où en sommes-nous ? Le temps presse !
— Il faut que vous y alliez, Walter ! Vous prendrez Bart Stevens avec vous. Nous nous sommes arrangés avec sir Bazins. L’agence le paiera sur ses fonds propres !
— Et Felton, qu’en faites-vous ? marmonna Weems, le nez toujours plongé dans les papiers.
L’ange qui passa dans son bureau sembla de très mauvais augure. Walter se voyait mal, même avec la bénédiction de la direction, piétiner les plates-bandes d’un collègue qui, de plus, était un ami.
— Felton ? Avec un soupir de lassitude, Groover s’empara du verre qui attendait toujours d’être vidé et le torcha en deux goulées. Sortant enfin un télégramme chiffonné de sa poche, il le tendit au résident des lieux en murmurant…
— Lisez, Weems ! Nous avons vraiment un problème…
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