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Couverture du roman Cinq carreaux à gauche de la marge

Cinq carreaux à gauche de la marge

Milan, onze ans, souffre de l'absence de père et du désamour de sa mère. Incapable d'exprimer sa détresse autrement que par l'agressivité, il commet l'irréparable en frappant son professeur. Ce geste violent entraîne son placement immédiat dans un centre spécialisé. Entre ces murs, le jeune garçon tente de se reconstruire malgré ses blessures. Inspiré de faits réels, ce récit suit son combat pour quitter l'exclusion et trouver enfin sa place dans la société.
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Chapitre 1

Les joues écarlates, virant presque au violet, il virevolte dans cette cour au bitume usé par le temps, par les milliers de pas d’enfants qui l’ont foulée avant lui. D’un revers du pied, il démolit le labeur des employés de la commune du petit village rural qui avait ce tantôt rassemblé les feuilles des marronniers ornant le triste édifice servant d’école.

Il est seul dans cette cour, ne sait que faire de ses os et de sa peau. Son impatience le brûle, le démange, aussi se pare-t-il de plaques rougeâtres qui couronne le pourtour de sa bouche à force de se lécher frénétiquement les lèvres. La fraîcheur de l’automne ne semble guère l’atteindre, il évolue dans ses vêtements d’été comme pour prolonger les grandes vacances qu’il désire déjà revoir depuis la rentrée de septembre.

Dans son jean ajouré, des écorchures à peine cicatrisées. Il se pince la peau, arrache les dernières feuilles résistantes et tente tant bien que mal de tuer l’ennui en attendant la mère qui comme de coutume ne se plie pas aux horaires réglementaires.

Le maître est là, surveillant d’un œil ses agissements. L’enfant sent l’impatience de l’adulte qui veut voir enfin le salut de la fin de journée.

Ce jour-là, il devra pourtant retarder son horaire de sortie. Il y a une réunion qui va se tenir pour parler de cet enfant. Cet enfant qui ne supporte plus ces murs, ces camarades inquisiteurs et cet adulte de malheur qui le brime, le déstabilise, l’effrite.

Maintes et maintes fois, l’enfant a répondu, souvent malgré lui, par la violence. Cette violence qui l’habite, qu’il ne peut réprimer ni contrôler.

Il y a bien le petit Pierre et le petit Maxence qui acceptent parfois quelques échanges de ballon avec lui mais, s’autoproclamant maître du jeu, ces banales parties de football finissent avec des insultes, des coups, des pleurs. Et toujours, cet adulte à l’air grave qui le saisit régulièrement par le poignet pour l’asseoir sur les marches qui mènent à la salle de classe.

Toutes les récréations, ces moments qui sont pour le commun des moments de détente et de jeux sont pour lui redoutables. Il ne se contrôle pas, le cadre et ses bordures invisibles l’angoisse et le pousse à l’exprimer par de multiples violences.

Ces derniers jours, à l’approche des vacances d’hiver, l’angoisse mêlée à l’excitation des fêtes de fin d’année l’ont poussé à commettre l’inacceptable. Frapper le maître, celui qui mène le troupeau. Il en a honte mais n’a pu faire face à la tâche demandée qui lui paraissait insurmontable. Face à l’insistance de l’enseignant, il n’a pu contenir son besoin de violence. Debout sur la table, les poings tellement serrés que ses ongles ont pénétré la chair, de toute sa rage il a frappé. Puis, une fois la colère descendue, la honte et la détresse d’avoir fait du mal à celui qui jusque-là l’avait tout de même pris en considération.

Ce soir-là, maman se fait attendre, comme toujours. Elle arrive enfin, les cheveux négligemment attachés avec une vulgaire pince, vêtue d’un pull troué et de ce pantalon de survêtement qu’elle ne quitte que rarement. Il la voit arriver, cherche son regard, une approbation, un soutien. Il n’en aura point. Il s’approche d’elle pour l’étreindre mais d’un revers de la main elle réprime ce besoin affectif.

Lui pleure à l’intérieur. Hors de question de montrer ses larmes, d’exprimer un quelconque sentiment. Alors, il s’agite, court ici et là sans réel but.

Le maître les invite lui et sa mère à entrer dans la salle des maîtres où les réunions se tiennent de coutume. Du bout des lèvres, la mère tente d’excuser son retard, teintant ses paroles de banalités. Personne n’est dupe mais elle semble s’en moquer. Elle prend place autour de la table ovale, le petit s’assied près d’elle, il s’agite tentant vainement une dernière fois d’attirer son attention. Elle, fronce les sourcils et lui somme sèchement de s’arrêter de bouger. À ce moment, il se sent seul et n’obtient de sa mère que son odeur de parfum bon marché, de cigarette froide et d’effluves d’alcool.

Plusieurs adultes se présentent, maître, travailleurs sociaux, directeur de l’école, personnel académique. Puis, vient son tour, se balançant sur sa chaise, il annonce avec nonchalance « moi c’est Milan ». Le garçon de dix ans en paraît sept, comme s’il s’était interdit de grandir, comme si tous les maux qui le harcèlent absorbaient sa croissance. On lui demande s’il sait pourquoi tout le monde est là et tout ce qu’il trouve à dire, avec la pauvreté puérile qui caractérise son langage, c’est « parce que je travaille mal et que j’suis pas sage ». Le maître présente au comité dont la mère fait partie les productions du garçon. Elles saignent du rouge qui sanctionne la faiblesse de son niveau. Certaines fiches sont même froissées, déchirées. Longuement, le maître expose les méfaits et les échecs. Bien sûr, il s’emploie à garder un vocabulaire technique, il parle de difficultés relationnelles, de difficultés sur le plan des apprentissages, de compétences non acquises, etc.

Quand le représentant de l’académie questionne l’enfant, celui-ci répond tout simplement qu’il n’aime pas l’école et quant aux difficultés relationnelles « ce sont les autres qui le cherchent aussi ! ».

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