
Cinq Ans à Genoux
Chapitre 2
Pendant cinq ans, j'ai vécu à genoux.
Ce n'est pas une image.
Chaque soir, à son retour, je devais me mettre à quatre pattes et frotter le sol de l'entrée avec une petite brosse et un chiffon blanc.
Le parquet en chêne devait briller, sans une seule trace, sans une seule poussière.
C'était la première des nombreuses règles d'Antoine Leclerc, mon mari.
Il disait qu'il avait une phobie de la saleté, une obsession de la propreté.
Il disait que le contact avec les autres le répugnait. Surtout le mien.
Notre mariage, arrangé par sa grand-mère pour unir sa prestigieuse maison de couture à la réputation respectable de ma famille, était une cage dorée.
Lui avait le prestige, moi la réputation. C'était un échange.
Et dans cet échange, j'avais tout perdu.
Ce soir-là, comme tous les autres soirs, j'attendais son arrivée, l'odeur âcre du produit de nettoyage me piquant les narines.
La porte s'est ouverte.
Ses chaussures italiennes parfaitement cirées se sont arrêtées juste devant mes mains.
« Plus vite, Élise. Tu es lente aujourd'hui. »
Sa voix était comme d'habitude. Froide, distante, sans aucune émotion.
Je n'ai pas levé la tête, j'ai continué à frotter, le mouvement mécanique et douloureux pour mes genoux.
Soudain, à cause de la fatigue, j'ai perdu l'équilibre un instant. Ma main a glissé et a touché sa cheville.
Un contact bref, accidentel.
Habituellement, un tel contact aurait provoqué une réaction de dégoût théâtrale de sa part. Il se serait reculé brusquement, m'aurait ordonné d'aller me désinfecter les mains pendant dix minutes.
Mais cette fois, non.
Il s'est juste raidi. Un frisson a parcouru son corps, une réaction presque imperceptible, mais je l'ai sentie. Ce n'était pas du dégoût. C'était autre chose.
Quelque chose de presque... coupable.
J'ai retiré ma main comme si je m'étais brûlée, le cœur battant.
Il m'a regardée, et pour la première fois en cinq ans, j'ai vu une lueur étrange dans ses yeux. Pas de la colère, pas du mépris. De la surprise.
Puis, son masque de froideur est revenu.
« Va te laver les mains. »
L'ordre était sec, mais sans la violence habituelle.
Je me suis relevée, les jambes tremblantes, et je me suis dirigée vers la salle de bain.
Quand je suis revenue, il était assis dans le grand salon, un verre de whisky à la main. Il me tournait le dos.
« Assieds-toi. »
J'ai obéi, m'installant sur le bord d'un fauteuil loin de lui, comme toujours.
Le silence a duré longtemps. Je sentais la tension dans la pièce.
Finalement, il a parlé, sans se retourner.
« Tu sais que la grande soirée de charité de la fondation Leclerc a lieu ce week-end. »
Je savais. C'était l'événement mondain de l'année à Paris.
« Oui. »
« Il y aura une vente aux enchères. Pour une œuvre de bienfaisance, bien sûr. »
Il a bu une gorgée. Le bruit du verre se posant sur la table a résonné dans le silence.
« J'ai décidé de proposer un lot... spécial. Quelque chose d'unique. Quelque chose que personne d'autre ne peut offrir. »
Je ne comprenais pas où il voulait en venir. Je n'ai rien dit.
Il s'est enfin tourné vers moi. Un sourire cruel jouait sur ses lèvres.
« Je mets ta virginité aux enchères, Élise. »
Le monde s'est arrêté.
Les mots flottaient dans l'air, absurdes, monstrueux.
J'ai cru avoir mal entendu.
« Quoi ? »
Mon souffle était court, ma voix un simple murmure.
« Tu as bien entendu, » a-t-il poursuivi, savourant mon état de choc. « Après cinq ans de mariage, tu es toujours intacte. Une curiosité, n'est-ce pas ? Dans notre monde, c'est un produit de luxe. Et le luxe, ça se vend très cher. »
Mon cerveau refusait de fonctionner. La phobie du contact... les rituels de purification... le lit séparé... Tout ça...
« Mais... ta phobie... »
Il a éclaté de rire. Un rire bruyant, méchant, que je ne lui avais jamais entendu.
« Ma phobie ? Ah, Élise... Tu es tellement naïve. Il n'y a jamais eu de phobie. »
Il s'est levé et s'est approché de moi. Pour la première fois, il n'a pas évité ma proximité. Il s'est penché, son visage à quelques centimètres du mien.
« La seule chose qui me répugne, c'est toi. Ta soumission, ta fadeur. C'était juste une excuse parfaite pour ne pas avoir à te toucher. »
Chaque mot était un coup de poignard.
« Alors... pourquoi ? Pourquoi m'avoir épousée ? »
« Parce que grand-mère le voulait. Elle voulait une femme respectable pour le nom Leclerc. Une potiche parfaite. Mais maintenant, j'ai besoin d'argent pour un projet. Et toi, ma chère Élise, tu es mon investissement le plus... original. »
Soudain, une autre voix s'est fait entendre. Une voix de femme, venant du couloir.
« Antoine, chéri ? Tu en as pour longtemps avec... ça ? »
Clara Delacroix, une mondaine connue pour son ambition, est apparue dans l'encadrement de la porte. Elle portait un de mes peignoirs de soie. Elle n'a même pas eu la décence de paraître gênée.
Elle m'a regardée avec un mépris triomphant.
« Alors, on lui a annoncé la bonne nouvelle ? J'espère qu'elle ne va pas nous faire une crise. Ce serait tellement vulgaire. »
Antoine n'a pas quitté mes yeux des siens.
« Ne t'inquiète pas. Élise sait se tenir. Elle est bien dressée. »
La trahison était totale. Absolue. Ce n'était pas seulement une liaison. C'était un complot. Une humiliation planifiée depuis des mois, peut-être des années.
Toute ma vie, ces cinq dernières années, était un mensonge.
Une douleur sourde a commencé dans ma poitrine et s'est étendue à tout mon corps. C'était un froid glacial, une agonie qui me paralysait. J'avais l'impression de me dissoudre, de ne plus exister.
Mes mains tremblaient de manière incontrôlable.
Mes genoux me faisaient mal, un rappel constant de ma servitude.
Clara s'est approchée d'Antoine, lui caressant le bras.
« Pense au scandale délicieux que ça va créer. Et à tout cet argent. On pourra enfin se marier, mon amour. Une fois que tu seras débarrassé d'elle. »
Se débarrasser de moi. J'étais un objet, un meuble dont on se sépare.
Alors que le désespoir menaçait de m'engloutir complètement, une image m'est revenue en mémoire.
Le jour de mon mariage.
Madame Leclerc, la grand-mère d'Antoine. La matriarche. Une femme de la vieille école, stricte mais juste. C'est elle qui avait arrangé cette union.
Après la cérémonie, elle m'avait prise à part. Elle m'avait regardée droit dans les yeux.
« Mon petit-fils peut être... difficile, » avait-elle dit. « Il a hérité du pire de son père. Je prie pour que tu sois heureuse, mon enfant. Mais si jamais... Si jamais il te fait du mal, si jamais tu as besoin d'aide... »
Elle m'avait glissé un petit carton dans la main.
« Ceci est mon numéro de téléphone personnel. N'hésite jamais à l'utiliser. Jamais. »
Je n'avais jamais osé. J'avais enduré, espérant que les choses s'amélioreraient. Croyant à ses mensonges.
Mais là, dans les ruines de ma vie, ce souvenir était une bouée de sauvetage. Une minuscule lueur d'espoir.
Pendant qu'Antoine et Clara discutaient déjà de la façon de dépenser l'argent de ma vente, j'ai pris une décision.
La première vraie décision depuis cinq ans.
Je ne serai pas vendue. Je ne serai pas leur victime.
Je devais trouver mon téléphone. Je devais appeler Madame Leclerc.
C'était ma seule chance. Mon seul chemin vers la sortie.
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