Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman Cibles indociles

Cibles indociles

Novembre 1970 : la mort de De Gaulle déclenche un séisme politique. La disparition d'Ernest, un dossier explosif, sème l'effroi chez les gaullistes. Simon et Soraya se voient confier ce testament secret avec pour consigne de le remettre au mystérieux « footeux ». Traqués par le S.A.C., le FLN et les services secrets, ils fuient vers l'Afrique. Entre barbouzeries et présages mystiques, le couple affronte un passé violent pour protéger des vérités d'État capitales.
Chapitres
Partager

Chapitre 2

France, le 9 novembre 1970, vers 21 h 30

Robert Hernandez, grand brun à la silhouette restée élancée en dépit de sa cinquantaine, bougonnait contre la grisaille quasi permanente du ciel de l’Est. Dans la tristesse de l’automne, le bleu méditerranéen lui manquait. Les huit années écoulées en métropole depuis son départ mouvementé d’Algérie2ne l’avaient toujours pas acclimaté.

Tel un espion mis en réserve, il était rappelé par son passé, sa passion, son pays natal, l’Algérie. Qu’allait-il apprendre de si grave ce soir, chez son contact, un vieil ami pied-noir dont l’engagement armé s’était achevé par une blessure d’orgueil et le corps meurtri assigné à comparaître à l’aube de chaque journée devant un fauteuil roulant ?

Le va-et-vient des essuie-glaces de sa Peugeot 404 bleue troublait sa pensée vagabonde et fatiguait ses yeux occupés à deviner sous la pluie battante les courbes de la chaussée insuffisamment éclairée par des feux de croisement maculés de terre humide. Il découvrait, sous le pâle et faible faisceau jaune de ses projecteurs, les routes boueuses et glissantes de la Haute-Marne.

Il refoulait son agacement en balançant instinctivement sa tête de gauche à droite tantôt au rythme lent des essuie-glaces qui gênaient sa vue, tantôt à la cadence de la musique des haut-parleurs nasillards de l’autoradio qui ressassait le tube de l’année Bonnie and Clydemurmuré par Brigitte Bardot et Serge Gainsbourg. En dépit de l’euphonie entraînante, Robert demeurait perplexe sur la nature de la réquisition officieuse, mais impérative, qu’il venait de recevoir par l’intermédiaire d’Henrico.

Ce fut avec soulagement qu’il aperçut la station-service aux couleurs de « TOTAL », tenue par son contact au seuil de la petite ville de Montier-en-Der.

— Te voilà enfin ! lui dit son ami et complice d’une autre époque. Entre vite. Urgence flash !

À l’écoute de cette expression, Robert se crispa, et son regard devint d’acier. Il allait enfin savoir ce que son ancien subordonné de la campagne d’Italie et actuel correspondant refusait de lui dire au téléphone. Sous le porche à l’abri de la pluie, il interpella son hôte, la tête haute, menton en avant.

— Le grand charlot est mort ce soir à la Boisserie. Ce ne sera officiel que demain, lança Henrico, étonnement calme, mais fier d’annoncer la nouvelle.

— Il aura encore réussi à nous surprendre ! Et je suppose que tu as reçu le code d’action, répliqua Robert ?

Tout en réfléchissant à la réponse, Robert éprouvait de la tristesse pour son ami.Mais où est passé le jeune homme vaillant et courageux, insouciant des risques des combats en Italie et en Algérie, ce compagnon ivre de justice ?se disait-il en percevant le timbre cassé de la voix.

— La France est veuve, lâcha finalement Henrico. C’est le code choisi. Ce qui implique que les barbouzes3ont perdu leur tuteur protecteur et censeur… et que toi et moi sommes en en danger !

Le moment d’étonnement évacué, Robert prit peur et il pensa tout en parlant :

— Alors les fauves sont libérés sans muselière, si je comprends bien ?

— Oui. Sans véritable chef, la chasse va commencer. Dans l’organisation, ça va devenir encore plus le foutoir ! Pour nous préserver, nous avons dérobé Ernest, dans la bibliothèque du Général !

Cette fois, le ton d’Henrico était plus ferme, presque joyeux : une lumière intérieure éclairait à nouveau son orgueil blessé.

— Fichtre, à la Boisserie ! C’est quoi, Ernest?

— C’est le nom qui désigne l’ensemble des documents classés Secret-Défenseréunis chez De Gaulle. Il est, pardon, il était le seul à connaître la teneur explosive d’Ernest

— Puisque nous avons Ernest, pourquoi suis-je ici ?

— Nous ne l’avons plus.

— Je ne comprends pas.

— Notre contact à la Boisserie se savait surveillé. Des inconnus cherchaient Ernest eux aussi. En sortant de la Boisserie, il est allé prier dans la petite église jouxtant le cimetière. Et il a caché Ernestdans le cénotaphe que tu connais. Les autres pensaient prendre Ernest dans le bureau ou dans la bibliothèque. Ils fouillent encore… mais la planque sera sûrement vérifiée. Les anciens l’utilisaient.

— Et c’est là-bas que je dois aller récupérer Ernest?

— Ils sont peut-être en route. Dépêche-toi ! Toi t’es libre ! Plus personne ne te surveille ! Et les copains sont trop loin !

— Ont-ils une idée de l’existence de la cachette ?

— Avec le S.A.C. et les barbouzes, pars du principe qu’ils la connaissent, Robert, et ils le connaissent, hélas, cet antre du patron ! Le cénotaphe a déjà été utilisé par le passé, pendant la guerre d’Algérie, comme boîte de réception de documents officieux sensibles, comme ceux des négociations avec le FLN.

— Je sais, mais jamais comme une porte de sortie !

— Mais ils peuvent deviner la cachette.

— Henrico, sois clair ! Simon et Soraya sont concernés par Ernest, n’est-ce pas ?

— Comme toi, Robert. Risque vital ! Vous êtes identifiés comme les responsables de la mort de plusieurs d’entre eux. De Le Guernic notamment. De tous ceux de Relizane4! Inutile de te dire que cette information est confirmée par Ernest... et sa diabolique liste noire.

— J’en ai assez Henrico de ces histoires anciennes ! Tu crois vraiment que les règlements de compte vont reprendre ?

— Ils vont agir, le S.A.C.5et les ex-barbouzes, de concert avec… le FLN6! Posséder Ernest est vital pour eux ! Et les Marocains vont peut-être s’associer avec les Russes.

— Tu déconnes, ou quoi ?

— De Gaulle détenait avec Ernestdes documents très compromettants pour ces pays. Il faut faire vite Robert si tu veux sauver ta peau et celles de ton fils et de ta belle-fille.

— Et d’Ernestdépendent aussi celles de tous ceux qui les ont efficacement combattus, je suppose ?

— Bien sûr, Robert, bien sûr, dit Henrico songeur.

Perdu dans ses réflexions, Robert observait négligemment l’intérieur du hangar mal équipé. Une DS 19 noire, sans plaque d’immatriculation, trônait sur le pont élévateur capot avant ouvert, moteur à même le sol. Aux murs, quelques outils usés et des photographies d’un temps révolu, celui de la jeunesse du propriétaire en Algérie. Des clichés plus récents décoraient le fond du garage, figés dans de nombreux cadres crasseux. Robert reconnaissait sans difficulté la plupart des personnes représentées dont beaucoup lui rappelaient sa vie à Oran et à Mostaganem. Sur l’une d’elles, Henrico posait fièrement debout devant une Chevrolet Corvette. C’était avant le mitraillage qui lui avait coûté une jambe et sa colonne vertébrale. C’est ce temps-là qui rattrapait Robert et le désignait, avec son fils Simon et sa belle-fille Soraya, comme cibles probables ou potentielles des barbouzes de l’époque de la guerre d’Algérie.

Henrico épiait son ancien frère d’armes submergé par l’émotion d’un passé douloureux dont il fallait l’extirper.

— Eh ! Réveille-toi Robert ! La nostalgie n’est pas de mise ! Regarde, moi je me débrouille, sans ma jambe, mais pas sans mes amis !

— J’y vais, Henrico, j’y cours pour nous tous ! Pour Simon, pour Soraya et ceux du chalutier. Mais tu devrais moderniser ton garage. Tout sent le vieux, ici. Ça tourne ton affaire ?

— Avec deux roues au lieu de mes jambes, je bricole plus que je ne travaille. Mais ça peut aller.

— Tu n’es pas convaincant. Je peux t’aider et…

— On en reparlera, Robert. Mais revenons à notre urgence ! Les gorilles de toutes tendances ne tarderont pas à rappliquer ! Et fais très vite. La nouvelle va rapidement se répandre dans le milieu, y compris celui de Gino, ce connard sans scrupules ni principes qui leur sert encore.

Robert prit la route en pensant à son fils Simon qu’il avait si mal défendu en Algérie en 1962, à Soraya sa belle fille qui avait bravé tout son clan et sa famille pour s’enfuir avec Simon et refuser un avenir contraint dont elle ne voulait pas : un mariage imposé par son père. Les deux jeunes amoureux, à peine âgés de 16 ans, avaient été la cible commune du FLN et des barbouzes, mais une cible indocile qui avait dû combattre et tuer pour gagner sa liberté et fuir sur un chalutier espagnol.

Robert ne parvenait toujours pas à comprendre comment des officiers français avaient pu, en 1961 et 62, vendre directement au FLN la liste d’autres militaires et civils français supposés membres ou sympathisants de l’OAS, au prix convenu d’enlèvements, et éliminations physiques après tortures.

Et bien entendu, les séries de noms adressées à l’ennemi étaient truffées d’ajouts de gêneurs… personnels. Une telle inscription équivalait à une condamnation à mort prononcée par une institution française avec ordre d’exécution – plutôt d’assassinat, – par l’adversaire devenu l’allié du jour, le FLN.

Parmi ces noms, livrés à la barbarie, figuraient ceux de Robert, Simon et Soraya, ce jeune couple d’adolescents iconoclaste. Une félonie non admise, déloyale, contraire à l’honneur des officiers, une traîtrise qui avait permis la suppression physique de plusieurs amis de son groupe, et provoqué des règlements de comptes et meurtres exclusivement mafieux.

Les blessures de la collaboration, de l’épuration, des conflits coloniaux, n’étaient pas guéries chez ces hommes qui avaient guerroyé dans la fraternité des armes en 39/45, s’étaient combattus pendant la guerre d’Algérie pour se retrouver de nouveau associés dans une structure, le S.A.C., aux principes édulcorés par la fréquentation du grand banditisme.

En 1968, de Gaulle, avec promesse d’amnistie consentie au général Massu7, avait réintégré d’ex-OAS et affiliés exclus du S.A.C., dont son fondateur, pour être certain de contrôler le pays et casser des grèves.

D’anciens membres de l’OAS et adeptes du gangstérisme étaient entrés au service de l’État, de façon occasionnelle ou permanente, par l’intermédiaire du S.A.C. et du SDECE8pour diligenter des actions spécialesAvec un seul vrai patron de cette police parallèle, le Général de Gaulle.

La violence illégale, hors de toute structure étatique, était devenue légitimepuisqu’ordonnée dans l’intérêt de l’État. Et de nombreuses initiatives avaient dérapé et versé dans un pur banditisme savamment camouflé au Général, qui cependant en était informé par d’autres sources : celles qui établissaient des fiches détaillées sur tout. Ces renseignements étaient regroupés en dossiers sensibles sous le prénom d’Ernest, et seul de Gaulle en connaissait la nature exacte. Ernestau contenu mystérieux, mais au pouvoir redoutable était craint. Se l’approprier et priver toute structure ennemie d’en disposer devenait un impératif vital de protection clanique.

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Cœur de Biker
8.8
Entraînée malgré elle dans une spirale de dangers mortels, une femme au tempérament de feu voit son destin basculer. Pour assurer sa survie, un biker endurci se retrouve contraint de devenir son protecteur. Entre missions périlleuses et tensions électriques, ce duo improbable doit briser ses certitudes pour s'unir. Au cœur d'un univers où la violence règne, leur passion naissante pourra-t-elle triompher des obstacles et des préjugés qui les séparent ?
Couverture du roman La Vengeance du Peintre : L'Amour Rédempté
9.6
Alana Mercier vit un cauchemar : son fiancé, Damien Leroy, l'abandonne en plein mariage pour secourir son amie Hélène. Entre humiliations et violences physiques, Damien brise même la main d'artiste d'Alana pour satisfaire les caprices d'Hélène. Laissée pour morte en pleine forêt sous la pluie, Alana refuse de succomber. Pour sauver l'entreprise familiale et fuir ce calvaire, elle contacte un mystérieux allié en Suisse. Elle accepte un mariage arrangé et l'exil pour préparer sa vengeance.
Couverture du roman Le secret de Sophie
8.5
Après l'enterrement de sa fille Chloé, Alex découvre l'horrible vérité. Sa femme Sophie n'est pas en deuil : elle rit au téléphone avec son amant, Marc. La thérapie coûteuse en Suisse n'était qu'un mensonge pour éliminer l'enfant, qu'elle qualifie d'accident. Trahi et ruiné, Alex réalise qu'il a financé le meurtre de sa propre fille. Sa tristesse se mue en une rage glaciale. Désormais, il n'a qu'un objectif : obtenir justice et détruire ceux qui ont brisé sa vie.
Couverture du roman L'ère de l'inquisitrice: Tome I
8.2
En 2125, l'humanité semble rayonner, mais cette prospérité cache une menace imminente. Une lutte acharnée se prépare dans l'ombre, mettant en péril un équilibre mondial devenu extrêmement fragile. Entre quêtes de pouvoir, rivalités intenses et alliances incertaines, le destin de l'espèce humaine ne tient plus qu'à un fil. Chaque décision ou révélation peut désormais provoquer une chute irréversible. Plongez dans un futur où la survie dépend d'un socle de plus en plus instable.
Couverture du roman Les cendres de la meute
9.1
Sous une lune d'argent, la meute des Loups de l'Aube est massacrée par de mystérieuses ombres. Seule survivante de ce carnage, la jeune Luna s'enfuit avec Eli, un enfant de trois ans qu'elle a juré de protéger. Trois ans plus tard, endurcie par une vie de paria et traquée par son passé, elle croise la route de Kai, un loup solitaire. Ensemble, ils devront affronter des ennemis tapis dans l'ombre pour découvrir la vérité sur la destruction des siens.
Couverture du roman Ma protegée
8.2
Chef de la mafia calabraise, Léonardo Rossi veille sur April Miller depuis cinq ans. Protéger la sœur de son plus grand rival est un affront aux siens, surtout face aux pressions d'Alessandro qui exige sa mort ou sa restitution. Malgré le serment fait à son père de fuir toute alliance avec les Miller, Léonardo s'obstine. Prêt à braver les trahisons et à déclencher une guerre sanglante, il lie son destin à celui de sa protégée, quitte à courir à sa propre perte.