
Chlorophyll's days
Chapitre 2
Ce matin dès l’aube, vers 5 h 30, les hirondelles et tous les oiseaux qui ont établi leur séjour dans la maison m’ont réveillé, dans un vacarme infernal, ne cessant que lorsque le jour fut bien établi. Tous les ans, les demoiselleset leurs mâles à jabot rouge prennent leur quartier d’été dans les vieux bâtiments, où elles retrouvent leur nid des années précédentes. Leur nombre ne varie pas, et elles reviennent fidèlement dans ma pension de famille. Elles se reproduisent, puis repartent aux premiers froids. On dirait que ce sont les mêmes, qu’elles ont réservé leur place, d’une année sur l’autre.
Le clocher sonne les neuf coups. Dans un quart d’heure un voisin, viendra me chercher pour m’accompagner à la gare. Je devrais être à PARIS, vers midi et demi.
La capitale, vide en ce début d’été, où je ne ferai que passer, pour me rendre à l’hôtel, à Roissy. Demain, la peur au ventre, comme à chaque fois qu’on s’embarque pour l’inconnu, je m’envolerai pour MONTRÉAL. Mes idées, mes pensées, seront derrière moi dans un peu plus de 48 heures.
6 heures et demie du soir.
Dans ma chambre d’hôtel à Roissy.
Dans le train de banlieue qui m’y conduit, je suis abasourdi par la multitude. Les hommes et les femmes qui partagent le wagon dans une chaleur suffocante sont de toutes les couleurs et de toutes les races.
Durant ce trajet, au travers des vitres, je peux voir des graffitis par centaines, sur des parois en béton, sur les piles de ponts, partout sur des kilomètres, des dessins informes et des mots, des mots mystérieux, prononcés par des mages pour des fous.
Dans ma chambre, la même qu’à Bordeaux où j’ai séjourné en mars, la moquette est grise, le lit est spacieux, une photographie sert de tête de lit, et le cabinet de toilette est réduit au minimum, un miroir encadré d’ampoules lumineuses, mon reflet est déjà celui d’un autre, dans la loge d’un comédien.
Le silence est opaque, à peine atténué par les souffleries de l’air conditionné.
De Bayeux à Paris, j’ai fait la connaissance d’une danoise. Une femme de 45 ans, vivant seule et sans enfant. Elle m’a montré des photos de sa maison sur deux niveaux, accolée à une vingtaine d’autres rigoureusement semblables : un immeuble horizontal. Les murs sont encore de la couleur grise du béton. Elle est très heureuse de la vue qu’elle possède, sur un champ labouré, tout plat.
Le décor intérieur est blanc, et les meubles modernes. Elle est fière de me montrer son fauteuil de lecture, devant une toute petite bibliothèque. Le fauteuil est l’œuvre d’un designer danois, me dit-elle. Le meuble me paraît quelconque, en cuir noir, sur des pieds chromés. Elle m’avoue qu’elle l’a acheté très cher, mais qu’elle le conservera jusqu’à sa mort. L’idée, qui me fait sourire, en dit long de ses espérances.
Une autre séduction du voyage est d’entrer en collision avec des inconnus. Durant un temps assez court, on s’offre alors le luxe de faire connaissance, d’ouvrir la porte de son identité, avec la confiance un peu lâche d’une concession éphémère.
Ma danoise se prénomme Haidi, elle protège sa solitude en s’occupant de son père, gravement malade, à l’évidence cela lui pèse, mais justifie son célibat. Elle a un projet, un rêve plutôt, qui serait d’acheter une ferme pour y organiser des thérapies sur un concept assez moderne : le contact avec les animaux, et spécialement la caresse des lapins.
Cette forme de thérapie pour les grands anxieux consiste à transmettre sa nervosité à des bêtes qui absorbent le malaise. Sous des dehors bienveillants et doucereux, on imagine les élevages de lapins blancs uniquement destinés à l’électrochoc des névroses, les inévitables desquamations, eczémas et autres symptômes de déséquilibre, sous la pression des mains moites de dépressifs végétariens.
Ces champs nouveaux d’expérimentations sur les bêtes ne sont qu’un prolongement de l’abus d’affections subalternes qui nous endurcissent à la solitude et au rejet de nos semblables
***
Je suis descendu au restaurant. Il y a une formule – entrée – plat – dessert – mais j’ai préféré choisir à la carte. Le tarif revient au même, mais j’ai eu le plaisir de décider mon plat.
Je n’ai pas cédé à la logique du gain offert pour appâter les clients sur le menu. Je les regarde dîner, voraces. Une femme mord son sandwich à pleines dents, et quand elle le retire de sa bouche avec un bon morceau, une lueur de satisfaction passe dans ses yeux, son hamburger à bout de bras, à peine entamé.
Une ambiance de fête orgiaque, aux frais du restaurant, tant le prix du menu est avantageux. C’est une distraction de regarder les gens qui partent en vacances.
Les voyageurs ne ressemblent pas à ceux que l’on rencontre au cours de l’année. L’excitation est palpable.
Je ne traîne pas dans les salons de l’hôtel. Je ne suis pas encore en voyage, qui commencera réellement au moment de passer la douane canadienne.
Déjà, depuis que j’ai quitté Paris pour rejoindre l’aéroport, je suis assailli de pensées différentes. Je remarque que l’esprit s’alourdit des habitudes et s’allège avec le mouvement. La pensée s’appesantit à labourer les mêmes espaces, une brume d’écho recouvre l’intelligence.
Dès que j’aborde les rives sombres de la banlieue de Paris, une floraison d’idées neuves apparaissent, me surprennent dans l’état d’endormissement qui est le mien.
ARRIVÉE
À l’aéroport, tout de suite, insensiblement, un dépaysement
Le petit air de l’inconnu flotte partout, devant les machines où l’on doit passer et s’enregistrer à l’aide d’un scanner pour le passeport. Il reconnaît les informations et nous salut par notre nom : Bonjour Christophe Breigeat ! On doit se prendre en photo, pour achever la reconnaissance faciale. C’est fait, je suis dans l’ordinateur.
Il fait chaud, mais à midi le soleil n’a pas encore atteint sa pleine intensité à Montréal, et il semble plus clair et plus froid : c’est une chaleur qui n’assomme pas, l’air est excessivement mobile.
Le conducteur de taxi nous attend, et nous dépose devant la maison.
Montréal ne s’offre pas du premier coup d’œil, on traverse des paysages où la modernité s’accorde mal à l’anarchie urbaine : des entrepôts de commerce, des garages, des autoroutes se mêlent sans pouvoir retrouver le bel ordonnancement administratif Français.
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