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Couverture du roman Chlorophyll's days

Chlorophyll's days

Inspiré par les récits de voyage classiques, cet ouvrage relate une expédition à Montréal vécue en 2019. L'auteur y croise des figures réelles, célèbres ou anonymes, pour mener une réflexion profonde sur l'héritage de la colonisation et les ponts entre tradition et modernité. Traversée par l'arôme constant du café, cette aventure devient pour l'écrivain, avocat de métier, une quête de conscience permettant de transfigurer le quotidien par une plume singulière.
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Chapitre 3

I

Le Fameux

On est allé déjeuner dans un « Dinner » très authentique « Le Fameux », dont j’avais gardé un bon souvenir de mon premier séjour à Montréal. Un double Cheese-Burger et une plâtrée de frites.

Rien de très original, un réflexe de parisien qui aime à retrouver ses petites adresses. La salle n’a pratiquement pas changé depuis 1956 : 73 ans au même emplacement, on y entre sans complexe, assuré qu’on vous y attend, pour vous servir à manger, sans rien vous demander d’autre. Ici, le client est chez lui, l’endroit lui est dédié. Seule différence depuis mon dernier passage : un rapide coup de peinture peut-être, et sur le mur du fond, une magnifique photo imprimée, la ligne des gratte-ciel montréalais. La propriétaire, la fille du fondateur, se fait aider par une serveuse.

Autour de la table scellée au sol, de petits compartiments permettent de déjeuner à toute heure, des banquettes en Skaï marron, faits pour se sentir à l’aise, confortablement assis dans un petit coin rien qu’à soi.

Le « Latté » est servi dans des coupes en verre, délicatement saupoudré de quelques grains de cannelle moulus.

On se régale.

Les clients, la plupart âgés, sont tous des habitués du quartier. Ils ne paraissent pas très fortunés, absorbés par leur journal ou retournés vers les écrans de télévision, pour suivre en alternance une compétition de rodéo ou de saut à l’élastique.

Jamais, depuis de nombreuses années, je n’avais eu le choix aussi simple d’être en vacances.

L’après-midi, l’ingénu et sa fiancée ont l’habitude de se rendre au Parc Laurier. À peine quelques pas, et l’on retrouve des amis : Mina et Alexandre. Ils ont fait la fête la veille, tous ensemble, on s’allonge à l’ombre d’un arbre choisi avec précaution, pour nous tenir compagnie une partie de l’après-midi.

Mina ressemble à un portrait préraphaélite, une longue chevelure blond vénitien s’enroule autour de son cou, un visage franc ou elle maintient ses yeux limpides sur la réserve, presque en retrait, laissant paraître une détermination inattendue quand elle les pose sur vous. Les traits simples et réguliers accentuent un air sage, et quand elle rit, ses lèvres rose pâle se délient légèrement, dans une volupté florale.

Ils parlent de la soirée, et de leur travail. Alexandre est coiffeur, il est français, et Mina est québécoise. Je les écoute, insensiblement je distingue une différence dans le discours de Mina. C’est imperceptible, inaudible au premier abord, elle n’a presque pas d’accent, elle est née à Montréal. Je ne trouve pas immédiatement ce qui la distingue de ses amis, maisenfin je comprends… elle prend soin de sa langue.

C’est absolument invisible, rien à voir avec l’effort pesant des étudiants étrangers en France. Elle est maquilleuse pour le cinéma, un peu plus âgée qu’Alexandre, elle semble à la fois plus effacée et plus maintenue. Une grâce sans affectation, un corps soutenu par la sensation d’une présence, d’unsquelette.

Elle est entourée de Français, et je suis le seul à remarquer cette infime différence, ce charme étrange et assez rare pour que j’en ressente l’ondulation de fréquence.

Mes oreilles souffrent d’entendre mes amis poser dans la conversation un mot américain, prenant l’air dégagé de ceux qui ne veulent pas en imposer, et manient la modernité avec aisance.

Quand je leur fais remarquer le sacrilège de barbouiller notre langue de mots étrangers dont la traduction en français est souvent si gracieuse, on m’explique que la langue doit s’enrichir de mots étrangers, et puis… tout le monde le dit aujourd’hui !

Il y a une bonne conscience affichée de cette souillure impardonnable du français, et elle n’épargne personne : une bonne petite ambiancecollaborationniste dans les organes de presse, dans les « milieux de la culture », les activités professionnelles en pointe, ruisselle sur l’ensemble du pays. La fameuse théorie du ruissellement s’infiltre dans tous les domaines, du Black-Friday au Week-End.

Mina m’interroge alors sur le livre que je suis en train d’écrire.

Il s’agit dis-je, d’un livre où l’on célèbre la Vitesse. Quand autrefois la littérature célébrait la Beauté ou la Liberté, je m’accorde avec mon temps en essayant de produire le maximum de sens en un minimum de mots.

Mina fronce le sourcil et me réponds : Cette contraction du langage est un procédé classique des organisations totalitaires.

Oui, lui dis-je, des injonctions martelées sans cesse, afin d’imposer des règles de conduite ou de morale, destinées à freiner sinon à interdire des modes de pensée indépendants, c’est tout à fait cela !

Connaissez-vous cette pensée de Mao ? me demande Mina : « Nous sommes pour l’abolition des guerres ; la guerre, nous ne la voulons pas. Mais on ne peut abolir la guerre que par la guerre. Pour qu’il n’y ait plus de fusils, il faut prendre le fusil. »3

Je ne lui réponds pas, mais elle a compris l’idée défendue par mon livre : l’oppression politique, insupportable quand elle est imposée, spontanément relayée par une génération qui accepte de mutiler sa pensée en ayant recours à des élémentsde langage. L’objectif inavoué, latent, est de se passer de la langue. Le pictogramme, la frimousse ou binette4avec toutes ses imperfections, le hiéroglyphe que l’on identifie sur un panneau de circulation semble satisfaire une époque qui croit au savoir instantané, à la pensée téléchargée.

En France, on maltraite la langue, par négligence, paresse, complexe d’infériorité, conformisme au modèle dominant américain, héros musclé par excellence, conquérant de l’espace, de l’ordinateur, et de l’argent…

J’entends à présent cette chanson venir de nulle part, une chanson d’Alain Souchon, Rive gauche à Paris… « Ô le mépris, comme le Québec par les États-Unis. »

L’absence complète de prise de conscience laisse place à l’incrédulité, parfois même, une telle croisade encourage plutôt dans la surenchère de mots anglophones.

Le Français doute de son identité, frappé d’amnésie. Chacun y va de sa petite idée, on s’insulte, on sabote la discussion en invoquant des valeurs contradictoires, on parle, on parle, on parle… sans se douter que le noyau de l’identité d’un peuple est dans sa langue. Il ne s’agit pas de proposer une définition de l’identité par le langage qui serait affaire de linguiste, mais de comprendre et défendre notreintimité commune.

J’ai assisté à des réunions où le verbiage était tellement épais, abâtardi, poisseux, qu’il en devenait incompréhensible. On saisit au vol, un verbe, un mot que l’on peut rattacher à un sens connu, mais le reste ressemble à un message codé réservé à des espions, ces benêts.

Certains Haïtiens égarés dans les Antilles Françaises m’ont fasciné par la qualité du français qu’ils employaient. Je m’en suis ouvert à eux, ils en étaient flattés, et m’avouaient que dans la misère et le désespoir, l’école ne leur offrait que de vieux livres usés jusqu’à la corde, la plupart des auteurs classiques français, qu’ils lisaient et relisaient sans cesse. Là résidaient le secret

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