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Couverture du roman Chlorophyll's days

Chlorophyll's days

Inspiré par les récits de voyage classiques, cet ouvrage relate une expédition à Montréal vécue en 2019. L'auteur y croise des figures réelles, célèbres ou anonymes, pour mener une réflexion profonde sur l'héritage de la colonisation et les ponts entre tradition et modernité. Traversée par l'arôme constant du café, cette aventure devient pour l'écrivain, avocat de métier, une quête de conscience permettant de transfigurer le quotidien par une plume singulière.
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Chapitre 1

Songe que tout n’est qu’opinion, et quel’opinion elle-même dépend de toi Supprime donc ton opinion; et, comme un vaisse au qui a doublé le cap, tu trouveras me rapaisée, calme complet, golfe sans vague.

Pensées, XII, 22 de Marc Aurèle

Après un long voyage, le lieu prend une dimension difficile à cerner, il n’est plus un point fixe autour duquel nous dirigeons notre curiosité, il s’étend dans des dimensions inattendues, parfois il parvient même à se détacher du temps. Le spectacle irréel, auquel nous nous étions conviés, avec l’impatience gourmande d’un plaisir inédit, cherche à déborder des marges qui lui étaient assignées, et s’étendre sans fin.

Le mouvement du départ déclenche aussitôt celui du retour, identique à deux engrenages opposés, deux forces de connivence où bascule dans l’alternative, nos doutes, nos repères, la confrontation des expériences.

Cela prend chez moi, la forme d’une crampe qui ne dure jamais très longtemps, assez sensible pour me faire regretter une odyssée qui viendrait à moi, par-dessus les toits, entrant par les fenêtres, et du pas lent des nuages, déroulerait ses cartes et ses paysages. D’ailleurs, un voyage, sait-on jamais où il commence ni à quel moment précis, sur les oreillers trop confortables ou la terre battue d’une cellule ?

C’est en Normandie, à Bayeux, sous la haute silhouette de la cathédrale, qu’en marchant au bord de l’Aure j’avais remarqué une statue1, derrière un ancien bâtiment de l’hôpital. Je ne pouvais l’approcher, mais son image sombre sous l’humidité suintante, enfouie sous le bronze, marchant pieds nus dans la nuit froide, s’était inscrite dans ma mémoire.

Cette image s’était si bien imprégnée dans mon esprit qu’il m’était impossible de me rappeler son visage. Je ne pouvais l’imaginer que de dos, sous le voile des religieuses, marchant indéfiniment seule, tournant le dos aux promeneurs qui se seraient attardés pour la contempler.

On fait tous ce genre de rencontre, déployée dans le vide et l’absence d’intérêt. Elles ne nous retiennent qu’un instant, comme ces figures dans la foule que l’on aimerait dévier vers soi. Tous ces êtres qui nous traversent quand on marche dans une grande ville, dont les visages s’impriment et s’effacent aussi vite que sur des écrans, qui pourraient nous aimer, nous manquer, devenir aussi essentiels à notre vie que l’air même, et qu’on ne sait retenir

***

Il est 8 h 30 du matin, au mois le plus chaud de l’année, j’ai dormi les fenêtres ouvertes.

Durant ces vacances, je n’emporte qu’un seul livre pour me distraire : Les Caractères de La Bruyère, et un manuscrit que je voudrais confier à un éditeur montréalais.

Pour y parvenir, j’ai une adresse, le Café « Chez l’Éditeur » à Montréal.

Sur les murs, on y affiche cette profession de foi : « Entre l’auteur, son œuvre, et le lecteur, il y a l’éditeur. Métier étrange, mais combien fascinant où tout doit sans cesse s’adapter, se moderniser et se développer pour que rien ne change de l’essentiel : LE PLAISIR DU LECTEUR ». Jacques Fortin Éditeur.

J’ai reçu cette déclaration comme une invitation à tenter ma chance au Canada, je ne suis pas en exil, je suis en voyage, le Dieu du voyage m’a été donné en prénom, et je ne me sens nulle part un étranger.

Je rêve d’un best-seller, ou du moins, d’une édition raisonnable. À mon âge, il n’y a qu’un succès hollywoodien qui puisse me faire envie.

La première idée fausse est de croire que le livre une fois publié sera acheté et lu. On aurait tendance à vouloir freiner les candidats à la grande aventure. Non, non… surtout, ne vous donnez pas cette peine, ce n’est rien, ou presque… un jeu d’esprit tout au plus. On se mortifie, on fait vœu d’humilité, il suffit que notre livre soit édité croit-on, pour que la curiosité fasse le reste.

Le plus souvent, personne n’en entend parler. Le mouvement ne se produit pas de lui-même, « Il n’est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d’en faire valoir un médiocre par le nom qu’on s’est déjà acquis. »2

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