
Chères célébrités
Chapitre 3
Glad he’s gone3
« Chère Tove Lo,
Tu ne me connais pas. Mais moi je te connais. Pardon, ça fait un peu psychopathe formulé ainsi. Glad he’s gonea été une révélation pour moi. Aujourd’hui, je ressens ces paroles. Je pense qu’il est temps de lâcher prise. Plus de pleurs pour ce type. Je suis content qu’il soit parti.
Je suis seul. Je n’ai pas l’habitude d’être seul. Mais ce matin, c’est différent. Je me sens seul en me réveillant. Comme si je n’étais pas seulement seul dans ma chambre d’hôtel mais aussi seul au monde. Je regarde le reste du lit vide, sans personne. Pas d’odeur, pas de pli sur le coussin d’à côté. Pas de bruit de respiration. Pas de chaleur humaine non plus qui donne l’envie de se blottir. C’est peut-être mieux ainsi. On dit que la solitude est malsaine mais les relations aussi. On passe notre temps, notre énergie entière à s’investir dans un jeu dont la partie est souvent truquée dès le début. Mais comment le savoir ? Et surtout à partir de quand nous rendons-nous compte de la supercherie ? Quand tu pensais jouer au Monopoly de l’amour alors que l’autre préférait le poker et les échecs, te relayant à un pion dont le destin était corrompu par l’égoïsme, le mensonge et la peur. Je m’approche vers la fenêtre afin de prendre un peu d’air frais et regarder le ciel bariolé de nuages qui laisse deviner un tableau naturel et poétique. Je perçois des formes diverses qui me permettent d’utiliser tant mon imagination que mes sentiments. Une lignée de petits nuages entrecoupée de deux autres nuages donne l’impression d’une flèche. Et si c’était un signe vers une destination, un chemin ? Il est vrai que comme le disait Baudelaire, je suis bien nulle part et je pense toujours que je serais mieux ailleurs que là où je suis. Mais fuir n’a jamais été une solution. On court peut-être un temps, mais nos démons nous rattrapent avec presque autant de vitesse que celle qu’ils ont mise pour débarquer dans nos vies. Mais quand on passe sa vie à avancer dans la mauvaise direction, est-ce qu’on peut quand même être dans le juste et faire les bons choix ?
Je descends avec toutes mes affaires vers la réception pour rendre les clefs de ma chambre. Et là, je tombe sur le sosie de Enrique Iglesias. Avec son accent espagnol, ses cheveux aussi noirs que ses yeux, sa petite barbe d’une semaine, il me sourit
MOI: Raphaël, calme-toi, ce n’est qu’un garçon. Ne t’emballe pas. Regarde comment ça s’est terminé la dernière fois après quatre ans de relation. Est-ce que tu as vraiment envie que ça recommence ?
GARÇON: Bonjour, monsieur, votre séjour vous a plu ?
MOI: Entends musique de mariage dans ma tête. Commence à voir précisément la tenue ainsi que le menu qui sera servi. Penser à appeler les témoins tout à l’heure. Et à booker le traiteur.
Bonjour à tous. Raphaël, 28 ans, célibataire depuis peu, accro à la peine, stresser est ma spécialité, et j’ai un problème avec l’amour, je suis capable de tomber amoureux de quiconque me témoignant un peu d’attention. J’ai les capacités émotionnelles d’une princesse de conte de fée bloquée dans un épisode de télénovela. C’est tout juste si j’entretiens pas une relation imaginaire avec le platane devant l’hôtel car il me protège du soleil.
“Bonjour, Raphaël ! Bienvenue dans le groupe !”
Qu’est-ce que j’imaginais ? Qu’il allait passer de l’autre côté du comptoir pour m’embrasser et me demander en mariage ? Je passe beaucoup trop de temps devant la télévision et les plateformes de streaming. La déception est totale. Il m’a donné mon reçu et s’est tourné vers la cliente suivante.
Tove Lo, est-ce que tu penses que je suis le seul à être aussi sensible et facile ? Tu me dirais qu’aujourd’hui je suis mieux sans et que ce n’était qu’un abruti avec des attentes. Ta chanson m’a aidé à aller de l’avant et m’a donné la force de bouger de mon lit. Il est temps de revoir la lumière de l’extérieur et d’arrêter de subir une situation que l’on m’a imposée. J’ai rendez-vous avec Lucile pour visiter l’appartement du 17eet parler de la colocation. Je n’ai jamais fait de colocation mais vivre avec Fabien pendant quatre ans c’est une colocation dans une certaine mesure. J’espère que ça va bien se passer. Oui, ça va bien se passer. Je dois rester dans un état d’esprit positif. Je sors de l’hôtel avec ma valise et quelques affaires achetées la veille pour m’habiller. J’ai préféré dépenser mon livret A dans quelques vêtements plutôt que de retourner à notre appartement. C’est comme revivre un Hiroshima émotionnel. Je ne suis pas prêt. Le choc est beaucoup trop récent et les dégâts trop importants. En y retournant maintenant je subirais de nouvelles radiations et un nouveau choc qui me serait peut-être mortel. Même si en quelques jours j’ai beaucoup progressé. Ou alors j’attends qu’il soit parti et je vais récupérer ce que je peux avec mon double des clefs.
Je marche jusqu’à la ligne 13 du métro pour arriver place de Clichy. Je déteste les transports en commun et je favorise au maximum les déplacements à pied et à vélo. Mais cette ligne 13 est particulièrement horrible. Je ne sais pas Tove Lo si tu connais la ligne 13, ou même si tu connais Édith Piaf. Je pense qu’en tant que musicienne tu connais cette artiste. Enfin moi je la connais bien et notamment son classique “La foule” que je t’invite à écouter.
“Emportés par la foule qui nous traîne, Nous entraîne, Écrasés l’un contre l’autre, Nous ne formons qu’un seul corps…”
À mon avis, sans trop m’avancer, Édith Piaf parlait de la ligne 13 du métro. Elle a juste oublié d’évoquer les odeurs corporelles à mi-chemin entre le crottin de Chavignol et les fruits de mer ou même des mecs qui crachent par terre.
Elle précise quand même “Et je crie de douleur, de fureur et de rage. Et je pleure.”
“Est-ce que ce n’est pas un peu exagéré Édith ?”
J’arrive près du square des Batignolles où se situe l’appartement. Lucile m’attend devant l’imposant bâtiment haussmannien. La porte d’entrée en bois est le témoin d’une richesse architecturale du début du XXesiècle. Les deux portes sont décorées avec soin dans un style gothique, le travail de ferronnerie est digne d’une véritable œuvre d’art, et les arcs sculptés à la main laissent entrevoir les détails d’une beauté historique. Le sourire jusqu’aux lèvres de Lucile me met à l’aise et son accueil est aussi jovial que rassurant. Une fois arrivé dans l’appartement de 55 m2, Lucile me fait visiter les lieux en m’expliquant quelques règles de base de la colocation notamment : pas de cigarette, pas de soirées et chacun fait la vaisselle de ce qu’il utilise. La chambre qui pourrait être la mienne est spacieuse avec une ancienne cheminée condamnée. Le parquet en bois est ancien mais en très bon état. Lucile est quelqu’un d’adorable. Elle a l’air simple, dynamique et très sociable. Elle est en dernière année de thèse en sociologie et a une passion pour le cinéma allemand. Je lui dis que j’ai fini l’école d’avocat et que je suis actuellement en cabinet sous-payé et sous une charge de travail monumentale, mais que ce qui m’amène à faire une coloc est ma rupture récente. J’ai même pas eu besoin de lui préciser que j’étais gay, elle l’a deviné. Elle m’a dit “tu trouveras un autre garçon bien mieux. T’en fais pas.” Ces quelques mots signent le début d’une grande aventure. Celle de ma liberté et de ma colocation avec Lucile.
Je vais devoir récupérer mes affaires et les rapatrier dans mon nouveau chez-moi. J’aime l’idée de cette nouvelle vie, d’un déménagement loin de ce passé. Il est parti, ou du moins je suis parti et la vie continue. Ma vie continue.
Merci, Tove Lo, de m’avoir écouté.
À bientôt,
Raphaël »
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