
Ceux qui restent
Chapitre 3
— Merci de m’avoir appelé, Damien.
— Je ne savais pas qui contacter, ils ne sont pas beaucoup à lui rendre visite… Et comme tu m’avais dit de t’appeler dès qu’il y avait quelque chose… J’ai pas trop cherché...
Je le sentis confus et gêné de m’avoir dérangée, je lui saisis le bras et le rassurai sur ce point.
— Ne t’en fais pas, tu as bien fait, je t’assure. Je vais aller la voir et je resterai pour le reste de la journée en attendant son aide à domicile.
Il acquiesça et s’apprêtait à partir lorsqu’il se retourna et me tendit un morceau de papier
— Ah au fait, Jude, elle avait ça dans les mains quand je l’ai trouvée.
Je défroissai le papier et reconnus l’inscription. Je remerciai Damien et nous nous dîmes au revoir.
Une fois la porte refermée, je regardai le morceau de feuille que j’avais arraché du bloc-notes au travail. « Thé, miel, pâtes, œufs, pain. » Une liste courte et brève pour me rappeler ce dont il me manquait. Il avait dû tomber de mon manteau quand j’étais passée rendre visite à Adèle juste après.
Dans la cuisine, je retrouvai Adèle assise à table, fixant la part de tarte que Damien n’avait qu’à moitié touchée. Je déposai un baiser sur sa joue et m’assied devant elle. Quand elle leva les yeux vers moi, elle me sourit.
— Bonjour ma douce, comment tu vas ?
— Ça va bien, je te remercie, et toi ? Comment tu vas ?
— Oh plutôt bien, mais il m’est arrivé quelque chose d’étrange aujourd’hui.
Je l’écoutais, sans rien dire, immobile. Les mains jointes, et le front plissé, elle continua :
— J’étais partie marcher comme d’habitude et je me suis retrouvée devant une boulangerie, dans un village que je ne reconnaissais pas et je ne me souvenais plus de ce que je devais faire. La seule chose dont je me souviens c’est d’être partie avec quelque chose de bien précis en tête mais impossible de m’en rappeler.
Elle secouait la tête en fronçant le front un peu plus à chaque mot qu’elle prononçait.
— Et puis, Éric est arrivé et il m’a ramenée à la maison.
Elle releva la tête et, voyant le bout de papier dans mes mains, elle me sourit :
— Ah ! tu l’as retrouvé ! Je le cherchais partout !
Je regardai le bout de papier et lui demandai :
— C’est ma liste de courses que tu cherchais ?
— Oui, riait-elle, j’ai reconnu ton écriture et je voulais t’acheter du pain. Ça t’aurait fait un trajet en moins à faire après le travail.
Je poussai un soupir et me frottai le front.
— Oh ne fais pas ça Jude, il y a quelque chose qui te chiffonne ?
— Non, non, ne t’en fais pas Adèle.
Je me rapprochai d’elle et, tout en lui saisissant les mains, je continuai :
— C’est juste que ce n’est pas Éric qui est venu te chercher tout à l’heure… C’est Damien, ton voisin.
Elle me riait gentiment au nez d’abord, puis, quand elle réalisa que j’étais sérieuse, se mit à hocher la tête de gauche à droite en fermant les yeux. Quand elle redressa la tête, elle me chuchota :
— Je ne t’apporte que des soucis en ce moment… Hein Jude ?
— Non, ne dis pas n’importe quoi Adèle, tu ne m’apportes aucun souci.
— Tu es si gentille… Allez je te sers une part de tarte.
Et elle se releva en souriant. Je la regardai se déplacer dans la cuisine et je lui souris, tout en pensant à ce qui nous attendait, toutes les deux. Il allait falloir que je passe par ce que je repoussais depuis un moment déjà mais qui m’apparaissait nécessaire maintenant que ce genre de situation se répétait de plus en plus souvent.
Les mois qui suivirent, je m’occupai principalement des rendez-vous médicaux d’Adèle. Je m’étais présentée auprès de son médecin traitant et Adèle avait insisté pour que je l’accompagne à ses rendez-vous pour faciliter le suivi des consultations. Je l’accompagnai chez son médecin, d’abord, qui jugea bon de nous orienter vers un gériatre, qui serait, pensait-il, plus compétent pour nous renseigner, vu l’âge d’Adèle. Je lui avais expliqué ses petites absences et les craintes que cela émergeait auprès d’elle. Le gériatre examina Adèle, ajusta son traitement pour la tension et nous donna rendez-vous une quinzaine de jours plus tard pour faire un point.
Quinze jours plus tard, le point était fait. Rien n’avait changé, Adèle se sentait toujours angoissée et décrivait des absences de plus en plus courantes et des trous de mémoire à court terme. Le gériatre réévalua son dosage de médicaments favorisant le sommeil. Et c’est au bout du quatrième rendez-vous qu’il nous dirigea vers plusieurs spécialistes, dont un neurologue qui lui fit passer des tests et des examens cliniques. Les résultats de l’IRM tombèrent peu avant Noël et confirmèrent ce que les résultats des tests précédents avaient décelé : de nombreuses lésions dévoraient son cortex cérébral. Personne ne nous en parla dans les premiers temps mais ce n’est pas comme si je n’avais entendu que cela…
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