Couverture du roman Ceux qui restent

Ceux qui restent

7.9 / 10.0
Trois ans après avoir rompu avec Éliot, Jude reste prisonnière d'une profonde mélancolie. Sa routine morose est rythmée par son emploi et le soutien de son amie Alice. Elle est surtout très proche d'Adèle, une figure de substitution essentielle. Quand cette dernière commence à perdre la mémoire, Jude s'efforce désespérément de sauver ses précieux souvenirs. Mais alors que d'anciens secrets ressurgissent, elle voit son existence basculer irrémédiablement face à l'imprévu.

Ceux qui restent Chapitre 1

Des illusions, voilà la seule explication que je pouvais apporter à tout cela. Même si je ne pouvais m’y résoudre, il s’agissait certainement de quelque chose de similaire. Je me berçai tendrement de faux semblant, me pensant en sécurité, choyée et aimée.

Assise par terre, contre la fenêtre, les pieds froids et le cœur gelé, je cherchais au plus profond de ma mémoire ce qui aurait pu me mettre sur la piste de ce que je vivais aujourd’hui. Mais rien, je ne trouvais rien. J’étais certaine de ne rien avoir oublié, j’avais réellement l’impression de partager cette force invisible capable de résister à toutes épreuves. Un amour inconditionnel qui ne se tarissait pas.

Et pourtant, je me retrouvais là, seule, dans un appartement vide et dénué de toute présence. Je m’efforçai de repasser ces six dernières années, ressassant notre rencontre, nos joies mais ne trouvant pas nos peines… Non, vraiment aucune. Je ne voyais rien qui pouvait ternir toutes ces années. Et puis, six ans, ce n’est pas rien, c’est obligatoire, on ne reste pas aussi longtemps s’il n’y a plus rien. Un premier amour ne dure jamais autant quand ce n’est pas le seul et l’unique.

Pourtant, c’était bien de ça qu’il s’agissait. Éliot s’était levé un matin, à l’aube de notre septième anniversaire. Il avait rassemblé ses affaires et, comme si cela avait été naturel et presque attendu, il m’avait dit :

— Tu comprends Jude, je ne suis pas heureux, j’ai besoin d’air…

Le ton était donné et son impact ; aussi violent qu’une gifle. Mes jambes n’avaient pas flanché, mon corps m’avait soutenu et j’avais bafouillé quelques mots incompréhensibles avant de lui demander ce que j’avais fait.

— Rien, tu n’as rien fait. C’est juste que… Je ne t’aime plus Jude.

Mais c’est tout mon esprit qui fléchissait, ma tête devint alors lourde et bruyante, les larmes montèrent à mes yeux alors que les roues de sa valise résonnaient sur le parquet. Et c’est quand la porte se referma et que j’entendis la valise rebondir bruyamment à chaque marche de l’escalier que je m’écroulai. Quelques minutes ou quelques heures plus tard, je prenais mes clefs de voiture, mon écharpe et claquai la porte.

La sonnerie du téléphone se perdait dans les bourrasques. Des mèches de cheveux vinrent se coller sur mes joues humides et, ne trouvant pas la force de les balayer, je fixai l’horizon que je connaissais par cœur. Ces espaces qui me semblaient si vastes, si sécurisants, voilà qu’ils me ramenaient aujourd’hui à ma propre solitude. Les années passaient et le seul moyen que j’avais trouvé pour décharger ce torrent qui me rongeait était de m’installer sur cette berge en fixant toute cette eau qui se pliait sous un vent tumultueux. J’imaginais mon corps, au beau milieu, chavirant de gauche à droite, emportée par une secousse, engloutie vers le fond. L’effet aurait été le même.

Mais j’étais bel et bien là, intacte de l’extérieur. Contrairement à ce que j’aurais pu imaginer, le temps ne m’avait pas blessée, je n’avais pas changé. Mes cheveux avaient poussé, mon corps un peu maigri, mais rien n’aurait pu laisser présager le sort qui m’était infligé. Vingt-neuf longs mois à errer au cœur de ma vie, échouée au bord du lac à m’imaginer ce que je serais si le destin ne s’était pas joué de moi. J’étais en vie mais, usée de l’intérieur, je me demandais ce que j’avais bien pu faire ou dire pour engendrer un tel résultat. Je n’avais rien vu venir, j’étais animée par ce besoin viscéral de l’avoir près de moi. Et maintenant que j’en étais dépourvu, qu’allais-je pouvoir devenir ? Sans aucune boussole, aucun chemin à suivre, je ne saurais plus avancer.

— T’es encore là…

Alice s’assit à côté de moi et déposa son blouson sur mes épaules.

— Tu vas attraper froid, Jude…

Je ne répondis pas, elle me saisit délicatement le bras et je reposai ma tête lourde sur son épaule.

— Je vais manger chez mes parents ce soir, ça te dit de venir ? Ça te changerait les idées.

— Non, je te remercie.

Elle soupira.

— Jude, sors un peu. Tu bouges pas, tu sors pas.

— Je suis sortie aujourd’hui.

— Oui, excuse-moi, tu sors, tu viens ici, tu te fous le cul sur des cailloux et tu regardes l’eau pendant des heures. C’est ce que j’appelle une sortie pour te changer les idées, tiens.

Je ne trouvai pas les mots et ne me donnai pas la peine de lui répondre. Je voulais rester là, tous les jours si j’en avais envie, sans qu’on puisse venir me dire de faire autrement. Je n’avais aucune envie de voir du monde ni de sortir et encore moins de me changer les idées. C’était la dernière chose que je souhaitais. Je resterai là, dans mon néant, puisque c’était visiblement moi, toute seule, qui m’y étais fourrée, je devais m’en sortir seule, quand je l’aurais décidé. Mais ça, Alice ne pouvait pas l’entendre. Elle, si obstinée, droite et solide. Elle ne pouvait pas concevoir de se laisser abattre par un chagrin d’amour. Quand ça l’avait frappé, elle n’avait rien dit, n’en avait plus jamais parlé, avait tourné la page et était passée à autre chose, après des années de relation. À l’époque, je l’avais admiré dans sa réaction. Elle me paraissait si forte. Et aujourd’hui, c’était comme si la solidité qui m’avait tant éblouie m’apparaissait comme de l’austérité, de l’antipathie. La personne qui aurait pu le mieux me comprendre s’était comportée, dans la même situation que moi, dans une extrémité si opposée à ma réaction que je ne pouvais trouver le courage d’en échanger avec elle. Sa compagnie et son silence me rassuraient, mais nous savions toutes les deux que nous étions trop différentes pour en parler. Elle n’aurait pas compris ce que je ressentais, et je n’aurais pas compris ce qu’elle aurait voulu me conseiller. On restait donc là, dans le silence, à apprécier la compagnie de l’autre, sans avoir à trop en dire.

Je rentrai chez moi et balançai mon sac sur la chaise. Mon portable s’en échappa et tomba par terre, c’est en le ramassant que je remarquai plusieurs appels en absence. De nombreux d’Alice, qui avait sûrement cherché à me joindre avant de me trouver au lac. Le dernier appel était récent et venait de quelqu’un que je ne pouvais esquiver. Je m’en voulus immédiatement de ne pas avoir pu répondre et composai le numéro. La sonnerie retentissait longtemps avant qu’une petite voix réponde :

— Oui ?

— Bonjour Adèle.

— Jude ? C’est toi ?

Je reconnus tout de suite l’inquiétude dans le son de sa voix, habituellement très douce et bienveillante.

— Tu as essayé de m’appeler ? Tout va bien ?

— Oui, tout va bien, c’est pour toi que je m’inquiète.

Je riais nerveusement, feignant avec difficulté une énergie quelconque.

— Oh moi, non ne t’en fais pas, tout va bien.

Je l’entendis soupirer bruyamment à l’autre bout du fil.

— Tu n’es pas venue depuis des semaines, je m’inquiète...

Je restai silencieuse, ne voulant pas répondre. Et c’est au bout d’un moment que je me résignai.

— Je viendrai te voir demain, je te promets.

Elle reprit, de sa voix la plus compatissante :

— Je préparerai une tarte aux quetsches, celle que tu aimes bien, avec du sucre par-dessus.

— Très bien, merci Adèle.

— À demain ma belle, à demain…

Les larmes coulèrent en silence et venaient s’échouer sur l’écran de mon téléphone. Demain, j’irai, comme promis, lui rendre visite. Et comme à chacune de mes visites, je veillerai à camoufler tous les souvenirs qui me sauteront au cou et que je ne pourrais défaire. Ils aiguiseront mon âme, transperceront mon cœur et je les étoufferai pour qu’elle ne les voie pas. Devant ma part de tarte aux quetsches, je masquerai tant bien que mal ma tristesse devant cette femme qui me connaît mieux que personne et devant qui je ne pouvais me cacher complètement. J’avais tellement de respect pour elle que son avis était bien plus important que celui de mes propres parents. D’un simple regard, Adèle savait quoi dire, instinctivement, naturellement. Les liens qui nous unissaient étaient indescriptibles, et j’éprouvais une immense gratitude pour cette femme de plus de trois fois mon âge.

Ma soirée était tout aussi chargée que celle de la veille, j’errai entre la salle de bain, le salon et la cuisine. Me préparant, sans faim, un repas industriel qui me coupait l’appétit. Je me forçais à avaler quelques bouchées et le reste finissait à la poubelle. Je buvais deux thés sur le canapé, devant une série dont je ne comprenais absolument rien. J’en étais à la fin de la première saison et je ne discernai ni l’intrigue ni les personnages principaux. Je regardai pour combler le silence. Je n’avais même pas un chat pour me tenir compagnie, une bestiole à papouiller et me sentir moins seule

La soirée s’achevait quand, de fatigue, mes yeux se fermaient

— Salut !

— Salut Anna.

— T’as une petite mine, ça va ?

J’acquiesçai et nouai mon tablier alors que les premiers clients entraient. Anna prenait leur commande et je préparais des cafés. La main sur le levier de la machine à expresso, je regardai le liquide s’écouler et dans un certain effort, je pris un sourire artificiel et apportai les tasses à la table des clients.

Voilà ce qu’était ma vie. Ce qui était le plus difficile à accepter, c’est qu’avant tout ça, elle me suffisait amplement. Elle était tout ce que je voulais être. Je réalisais aujourd’hui que ce n’était uniquement que parce qu’il partageait ma vie que je m’en arrangeais. J’avais mis de côté mes études, cherché un travail pour pouvoir nous suffire et ne m’étais même pas posé la question de savoir ce que je voulais devenir. Je voulais être nous deux, c’était tout. Et maintenant qu’il n’était plus à mes côtés, tout me semblait terne, vide de sens. Et je ne comprenais plus comment ni pourquoi je devais continuer à avancer. Les semaines étaient longues et rien ne me réchauffait le cœur. Tout était douloureux. Les rues sur lesquelles nous nous baladions, les lieux que nous fréquentions, les amis que nous recevions… Je me contentais du strict minimum, avais changé mes habitudes, ne voyais que très peu d’amis. J’avais gardé Alice, qui était toujours là et qui n’aurait pas pu être ailleurs. Et bien qu’elle ne soit pas une échappatoire, je savais qu’elle était là, qu’elle le serait toujours, et cela suffisait à calmer certaines angoisses.

Mais je ne pouvais m’empêcher de me demander où il était, ce qu’il faisait et ce qu’il vivait. Trouvait-il son bonheur ? Ce silence m’était insupportable et toutes ces questions sans réponses venaient approfondir la plaie qu’il avait ouverte ce jour-là en quittant l’appartement avec sa valise. Je retraçais sans cesse ce départ si solennel, si grave, qui ne reflétait tellement pas ce qu’il était, lui qui était toujours, dans mes pensées, si souriant, si solaire… Il était d’autant plus difficile pour moi de comprendre comment il avait pu en arriver à cette décision si brutale et radicale. Lui qui trouvait tant de solutions pour tout le monde, à l’écoute de tous, prévenant et anticipant ses actes afin qu’ils ne puissent nuire à personne… Il avait balayé ce qu’il était d’un revers de main et toutes mes certitudes s’étaient évaporées. Et maintenant qu’il était sur je ne sais quelle route, dans je ne sais quel pays avec je ne sais quel objectif, plus rien n’avait de sens, tout s’écroulait autour de moi et je n’avais que mes souvenirs pour me raccrocher à ce qu’il avait été, ne pouvant plus compter sur ce qu’il est.

Je continuai ma journée comme elle avait commencé, le cœur serré et le ventre creux. Je me résignai à avaler un encas en début d’après-midi pour tenir le reste de la journée. Alice m’envoyait un message, me demandant des nouvelles et me proposant une énième sortie que je déclinerai plus tard. J’écoutai Anna me décrire son programme hebdomadaire, me détaillant précisément ce qu’elle avait prévu pour l’anniversaire de Grégoire, son « doudou ». Et alors qu’elle m’expliquait le processus de recherche et de réservation du restaurant, qu’elle énumérait les cadeaux auxquels elle avait pensé avant de se résoudre à choisir le dernier modèle d’une guitare électrique, je repensais à ce que j’aurais dû prévoir, dans quelques mois, à l’occasion de ses trente ans, et ce que je n’organiserai pas. Il les fêtera, loin de moi, ailleurs, là où je ne saurais le trouver. Pour moi, Éliot aurait toujours vingt-sept ans. Organiserait-on quelque chose pour lui ? Le passerait-il sur les routes ? Serait-il seul ou aurait-il trouvé, comme à son habitude, une paire d’amis pour partager sa trentaine ? Je l’imaginais curieux, éblouissant, rencontrant des personnes plus différentes les unes que les autres. Curieux de les connaître, il se plongerait avec passion à la découverte de leurs histoires, leurs expériences, buvant leurs paroles et une lueur s’allumerait au fond de ses yeux. Je l’avais vu pendant des années, connaissant ses mécanismes et ses états d’esprit. Je pouvais anticiper ses réactions, ses mimiques et même ses réflexions. Ce n’était pas quelqu’un de laconique ni de réservé. Éliot était dans la passion, dans la découverte et l’apprentissage humain. Il pensait que l’on avait tout à gagner à s’écouter et à se découvrir. Il croyait aux liens insaisissables qui nous unissaient et cherchait en permanence à relier et tisser ces liens. À la recherche d’un concept indéfinissable, il m’apportait un tas de connaissances sociologiques, se plongeait dans son analyse de relations humaines où il essayait de décrypter et comprendre certaines personnalités parfois aux antipodes de ce qu’il était.

Et c’est certainement pour cette raison que je n’avais pas vu venir ce point de rupture. Captivée par ce qu’il était, j’en avais oublié la caractéristique principale de ce qui l’animait : les rencontres. Pour se rencontrer, il faut découvrir, pour découvrir il faut bouger. Pour bouger, il faut partir. C’était toute une logique inévitable, surtout quand on connaissait Éliot. Mais moi, je n’avais rien vu venir, ou alors je m’étais dit, naturellement, qu’il m’emmènerait avec lui, loin de me douter d’être une entrave à son enrichissement personnel. J’aurais tout donné et tout abandonné pour apprendre encore à ses côtés. Mais il fallait que je me fasse une raison, j’étais de trop.

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