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Couverture du roman Ce que Marie n'a pas dit

Ce que Marie n'a pas dit

Abdomère, un étudiant de dix-sept ans, vit une romance interdite et tourmentée avec sa tante Marie. Parallèlement, le décès brutal d'un de ses camarades déclenche une enquête complexe. À travers ces deux récits entrelacés, l'auteur Jacques Widar explore des thématiques sombres comme les abus de pouvoir et de conscience. Ce long périple riche en rebondissements entraîne le lecteur vers la vérité. Quel lourd secret Marie cache-t-elle derrière cette série de drames sociaux ?
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Chapitre 2

Que pouvait-elle lui trouver ? Qu’avait-il à offrir à une femme d’expérience qui aurait pu être sa mère, sinon l’exaltation désordonnée de la découverte ? Il se situait juste un degré au-dessus de l’inexpérience absolue, dont on aurait pu parler si Marie un jour ne lui avait ouvert les yeux sur le sexe, ses calculs et ses plaisirs, en glissant dans sa valise des romans explicites qu’il ne risquait pas de trouver à la bibliothèque du collège. Se souvenant du dépucelage de Jacques le fataliste, lui revint en mémoire la phrase de Diderot : « le fait est qu’elle était fort déshabillée, et que je l’étais beaucoup aussi ». Abdo se demanda qui commencerait. Qui serait le premier à se déboutonner ?

Il n’eut pas le temps de chercher réponse à ces questions, il fut emporté, arraché à l’innocence, précipité dans ce versant caché du monde où les parents s’enferment à double tour pendant le sommeil des enfants, il allait tout découvrir. Marie avait dix-huit ans de plus que lui, une chevelure libérée qui ensauvageait le moment, des seins comme il n’en avait jamais vu et un regard d’amoureuse qui paralysait toute velléité de résistance.

Elle l’attira contre elle, avec la brutalité de l’urgence. Il se retrouva le nez dans le chemisier ouvert, le visage enfoui dans la chair molle des seins, un téton dur vint se loger entre ses lèvres, pendant qu’il sentait une main monter sur le plat de sa cuisse et déboucler sa ceinture. Avis de tempête tropicale. C’est peu dire qu’il chavirait, il coulait à pic, c’était un ébranlement des plaques tectoniques, un tsunami, des vagues plus hautes que son cinquième étage, l’engloutissement d’un continent. Quand ils furent deux corps nus et emmêlés sur le lit étroit, elle murmura « Viens mon bébé, laisse-toi aller » et elle le guida. Il chercha l’interrupteur du bras, mais elle intercepta son geste. Pour lui, le sexe c’était une affaire d’obscurité, comme la copulation des bêtes.

Ce ne fut pas l’orage de la passion, mais le feu de l’initiation, le souffle subit d’oxygène sur des braises impatientes, l’embrasement instantané et incontrôlable. Il avait tout à apprendre sur le corps des femmes et elle lui apprit tout. Elle fut bonne pédagogue, il montra les dispositions de base – la fougue au secours de l’approximation technique – et la nuit connut de nouveaux départs de feu, des répliques intenses, entrecoupées de délicieux moments d’assoupissement. Chaque fois qu’il voulait parler, elle posait un doigt sur sa bouche et disait : « Viens, mon bébé ». Alors, il lâchait bêtement des « Je t’aime » et s’appliquait. Il avait lu trop de romans et, l’euphorie du moment lui ayant fait oublier que Marie ne pouvait avoir d’enfants, se vit dans neuf mois en charge de triplés.

L’incendie dura jusqu’au milieu de la nuit où ils s’endormirent profondément, encore unis.

***

Au matin, l’univers avait changé. Marie fut la première levée, s’affairant aussitôt à dresser la table du petit déjeuner. Elle circulait en pyjama blanc, coton épais et rayures bleues, la veste non boutonnée laissait flotter ses gros seins, aux aréoles bien marquées. Saccagée par la nuit, sa longue chevelure blonde se répandait sur ses épaules. C’est sur cette vision qu’Abdo ouvrit les yeux, découvrant l’impudeur naturelle des amantes – l’image nue et sans apprêt que les femmes réservent à leurs miroirs et à leurs amants. Aux oubliettes, les fantasmes approximatifs du collégien devant la lascivité construite des pin-up de calendrier ! Aux orties, le péché de la chair et son châtiment divin

Elle vint glisser sa main sous la couverture et lui tapota gentiment le sexe :

— Eh bien, mon jeune amant, je dois bien t’appeler ainsi maintenant, on revient sur terre ?

Puis, appelée par la bouilloire qui chantait, sans attendre sa réponse, s’en retourna verser avec précaution l’eau bouillante sur le pourtour du filtre à café. Non, il n’avait pas rêvé.

Abdo restait allongé, prisonnier de l’inertie exténuée de ses muscles qui ne répondaient plus, c’était un énorme passage à vide après l’éblouissement. Elle debout et lui allongé, l’accomplissement de la nuit agissait encore.

Ne sachant trop quoi dire, il crut bon de tendre le bras et de brancher la radio, la voix du commentateur leur parut incongrue. Les actualités du jour, comme ça, au milieu de leur bonheur éternel ! Marie mit fin à l’intrusion du monde extérieur.

— Nous deux, personne d’autre ! dit-elle, en lui posant l’index sur les lèvres. Elle seule savait que leur bonheur ne pourrait durer que dans l’espace clos du secret.

Elle revint se glisser à ses côtés, dans le lit chaud, et se lova au creux de ses bras, sans un mot ; son corps exhalait le bien-être des tensions apaisées. Il détailla son visage comme il ne l’avait jamais fait, d’aussi près, la lumière tamisée du matin en faisait ressortir les reliefs doux. Marie souriait, d’un sourire sans fin qui disait l’assouvissement du fait accompli.

Le ruissellement de ses cheveux blonds et fins inondait le visage d’Abdo. Il se dit qu’il lui suffirait d’un geste expert, une pince entre les dents, pour enrouler la masse de cette chevelure folle et en reconstruire le chignon. En quelques minutes, elle recomposerait l’image neutre d’une femme de trente-cinq ans qui ne manquait jamais la messe du dimanche.

Il se remémora. Il y a quelques mois, il était encore en classe terminale et était rentré à Boring-Les-Mines, c’étaient les vacances de printemps et comme tout un chacun soucieux d’échapper au commérage réprobateur et aux flammes de l’enfer – Céleste y veillait, avait brandi la sanction suprême : « Tu ne vas quand même pas devenir un mécréant comme ton père ! » –, Abdo faisait ses Pâques. En se rendant à l’office, il avait vu Marie en conversation avec quelques dames sur le parvis de l’église, la silhouette droite et sobre, un missel sous le bras. Elle était habillée tout de gris : chaussures grises à talons mi-hauts, tailleur gris, bas résille gris, le profil standard de la bonne paroissienne aligné sur la sobriété obligée des offices, n’était que sur la grisaille de l’ensemble elle avait posé un chapeau bibi à voilette, rouge vif. Le souvenir de cette composition se télescopait avec ce qu’Abdo venait de vivre à Bruxelles. Entre l’initiatrice qui lui avait fait découvrir ce qu’elle-même appelait « l’expression de la nature », et la sage paroissienne à qui d’ailleurs on ne connaissait pas d’amant, il n’y avait qu’un bibi, quelques épingles. Et un peigne à chignon en écaille.

C’était donc ça, l’amour, un grand remue-ménage intérieur qui chamboule tout et qui rend fou. D’un coup de baguette magique, une pulsion latente, sans orientation, purement physiologique, qui vivotait des errements de la pensée, était devenue bonheur exclusif, ciblé sur un seul être, au cœur d’une nouvelle perception du monde. Du noir et blanc, on était passé au rouge vif de la passion. Quand les forçats de la drague s’épuisaient dans la recherche de l’âme sœur, lui il l’avait trouvée, à dix-sept ans, dès sa première semaine de liberté. Il se sentait adoubé, homme parmi les hommes, certain d’avoir atteint en une nuit la place qui lui était réservée dans le monde. N’était-ce pas trop beau ?

Pendant qu’il pensait à cela, Marie s’était rendormie. Léger sifflement respiratoire des corps rassasiés. Il la regardait comme un homme regarde une femme aimée, mais n’osait pas bouger par peur de la réveiller et de voir s’effondrer l’édifice fragile de cet instant. Il la tenait dans ses bras, mais c’est elle qui s’était emparée de lui.

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