
Ce que Marie n'a pas dit
Chapitre 3
Ce jour-là, Abdo rata les cours du matin. Arrivé à la Faculté en début d’après-midi, il fut aussi le premier à la quitter, comme rappelé par une urgence. Il se défila avant la fin d’une leçon de chimie – impossible de se concentrer sur les aldéhydes et les cétones quand votre vie vient d’être engloutie dans un maelström. Il avait noté la date dans son agenda, il se connaissait, cela lui permettrait de ne pas oublier les anniversaires. Aujourd’hui, on n’en était encore qu’au deuxième jour, au premier épisode d’un long feuilleton, le meilleur restait à venir. D’ailleurs, il ne pouvait y avoir le moindre doute à ce sujet, Marie aussi était emportée par la puissance du courant. L’un et l’autre charriés vers le même océan d’amour éternel.
Tachycardie et souffle court à la seule pensée de la rejoindre. Le système limbique en surtension. Corollairement, le slip prêt à gonfler de l’intérieur – rien que d’y penser. Alors, il courait, il volait, il avait l’enjambée rapide et élastique des bonheurs à peine éclos qui rebondissent à chaque foulée, il slalomait gaiement entre les passants, devançait la réaction de ceux qu’il venait de frôler de trop près par un bonjour joyeux. Pas le temps d’expliquer à un peuple de badauds que tous les trottoirs de Bruxelles menaient impérativement à la rue des Fripiers, laquelle était la voie royale vers l’immeuble no6, le lieu de naissance de sa nouvelle vie, le toit du monde, le sommet de l’Amour. Dissimulée dans la canopée d’un cinquième sans ascenseur, voici leur cabane dans les arbres de paradis. Leur nid d’amour. Marie et lui, lui et Marie.
Son hall d’entrée mal éclairé, encombré d’un landau pour jumeaux (le jeune couple sympa du deuxième), d’une bicyclette noire à guidon relevé (le gars spécial du troisième, ne pipe pas un mot de français, sans doute un hollandais), d’une plante verte abandonnée à sa chlorose dans la semi-obscurité (cadeau des occupants à la concierge pour ses soixante ans, c’était il y a un bon mois) et d’une grande poubelle verte (point de rencontre des potins domestiques).
Ses vieux escaliers en bois, un chef-d’œuvre de menuiserie musicale. Chaque étage avait sa résonance propre, chaque locataire son pas, chaque allure son grincement. Celui qui avait échappé à la vigilance de la pipelette caméléon était identifié à l’oreille dès le premier entresol. Aucune commune mesure entre le gémissement du bois sous les kilos superflus de la vieille dame du premier, encombrée de ses courses, et la grimpette petit braquet du jeunet amoureux qui moulinait en direction du sommet. Dépassement par la gauche, Abdo se saisit des paquets pour se frayer un passage, et les déposa devant la porte. « Et voilà madame Leroy, une bonne journée à vous ! » Le ton était chantant. Abdo ne montait pas les escaliers, il s’élevait.
Soixante-douze marches, cinquième étage, le palier, il y était ; face à la porte de son destin, il inspira un bon coup, le trop-plein de l’âme allait enfin pouvoir s’épancher. Au minimum, ce serait un interminable baiser, en guise de hors-d’œuvre bien entendu.
La main tremblante fit tourner le bouton de porte, le battant s’ouvrit en grinçant ; dans une seconde, ils allaient tomber dans les bras l’un de l’autre pour un bonheur recommencé – fallait-il qu’il fut naïf pour avoir rêvé pareil scénario !
Marie n’était évidemment pas là, pire : ses affaires avaient disparu, donc Marie n’était plus là, donc Marie avait disparu ! Évaporée ! L’air immobile, comme sédimenté, l’odeur chaude des corps remplacée par la fraîcheur piquante du produit de nettoyage, ce rangement tellement parfait des choses qu’il n’avait pu être réalisé que pour l’ultime photographie, celle du regard en arrière lors d’un départ définitif. Tout disait l’irrémédiable fuite, confirmée par un billet, bien en évidence sur la table :
Je suis rentrée à Boring.
Bisous.
PS1 : un livreur est venu ce midi, je me suis amusée à déballer le colis. Tu ne seras donc plus jamais seul ! Regarde comme il est beau ! Tu vas devoir lui trouver un nom !
PS2 : j’ai trouvé le tableau que je cherchais. Explications au verso.
Les jambes molles, il dut s’asseoir, la tête remplie d’un carambolage d’idées toutes plus noires les unes que les autres. Il cauchemardait. Elle n’avait pas écrit « À dimanche » ni « À bientôt », ni « On se revoit à la Toussaint » et, si elle n’a pas prévu de date à leur prochaine rencontre, c’est tout simplement qu’il n’y en aurait pas, de prochaine rencontre. Elle ne reviendrait plus jamais, il en était sûr, il ne revivrait plus les moments magiques qu’elle lui avait offerts. Ce départ à la sauvette, c’était pour échapper à l’explication, c’était le trait tiré sur un moment d’égarement. Toute cette nuit de folie n’avait été qu’une digression sexuelle, un hasard de la pulsion, un coït. Elle, la consommatrice, et lui, l’exécutant.
L’ordonnance soigneuse des objets, le lit fait, draps tendus et couvre-lit net, recouvrant comme un voile pudique l’image encore chaude de leur corps à corps, le lieu sacré de leurs étreintes rendu à sa fonction domestique de chambre d’étudiant sous les toits, parmi des milliers d’autres, c’était clair, l’être aimé avait mis en scène sa propre disparition. Même ce squelette humain qu’elle avait déballé, fixé sur son socle à roulettes et pendu à la potence par une suspension spiralée, contribuait à l’immobilité orchestrée d’un lieu déserté. C’était bien cela qu’elle avait voulu : gommer les débordements de la fête, comme on détruit des preuves, n’en laisser traîner d’autre trace que ce tableau, 30 x 30 cm, pendu à la tête de son lit, un griffonnage de traits noir et rouge vif. De l’art abstrait, impossible à déchiffrer sans connaître ce qu’elle avait noté au dos du panneau :
NOIRE LA MORT ET ROUGE VIF LE SANG DE L’OMBILIC
Le 5 octobre 1963
M.
Les médecins accompagnent leurs patients de la naissance jusqu’au dernier souffle, du premier sang de l’ombilic jusqu’à la noirceur de la nuit sans étoiles. Le rouge et le noir, le futur médecin devait apprendre à vivre avec ça. Entre ces deux extrêmes, le curseur était bloqué sur une date centrale, une allusion permanente à ce qui fut, clouée à l’aplomb de ses nuits – insupportable. Il songea à le dépendre définitivement, à le ranger au fond d’un tiroir, mais se ravisa aussitôt. Y a-t-il jamais un point final à l’amour ? Et si contre toute attente, Marie un jour revenait ?
Déjà défilaient dans sa tête les meilleures séquences de leur nuit. L’image de Marie nue et pâmée dans ses bras, son odeur, ses mots, ses gestes, ses cris, resteraient à tout jamais gravés dans sa mémoire, convocables comme un 45 tours que l’on retire de sa pochette et que l’on centre sur le tourne-disque. À peine aurait-il posé le diamant sur le vinyle de cette nuit que les premières notes réveilleraient en lui la griserie inaltérée d’un flamboiement mêlé de l’âme et du corps, il revivrait cette nuit. Sa musique l’accompagnerait dans la traversée des épreuves. Elle fonctionnerait comme un baume nostalgique, toujours prêt à l’usage, jamais périmé, à appliquer sur les blessures à venir du déboire amoureux. Sans s’en rendre compte, Abdo capitalisait pour un usage différé. L’estompement durerait une vie.
— Tout est fichu, se répétait-il, le visage décomposé devant le sinistre total de ses espérances.
La fête de l’amour se terminait en cellule de dégrisement, sous le regard creux d’un squelette à qui rien n’échapperait de ce qu’il devrait bien se résoudre à appeler « l’après-Marie ». L’avenir s’annonçait comme une éternité glaciale, rythmée par des tête-à-tête interminables avec des syllabus qui ne l’intéressaient guère, des notes de cours à mettre au net, des tonnes de matière à mémoriser – et puis, oui, tenir à distance ce souvenir toujours brûlant.
En plein désarroi, Abdo parlait tout seul, à voix haute, s’adressant au squelette comme s’il s’agissait d’un interlocuteur :
— Je délire, mon vieux, je ne la verrai plus jamais, je perds la raison, tout s’écroule. Toi qui as traversé toutes les épreuves de la vie, toi qui sais tout de l’amour, tu ne peux être que de bon conseil, alors dis-moi ce que je dois faire.
À peine arrivé, aussitôt promu en compagnon de misère, le nouveau venu ne répondit évidemment pas, bridé dans son rôle muet qui était de s’offrir à l’étude. Et pourtant, s’il avait conservé la parole, qu’aurait-il pu dire, lui le digne représentant des bons vivants de jadis ? Nul ne le sait, mais l’on imaginera sans peine les propos venant à l’esprit de tout vieillard au terme d’une vie amoureuse bien remplie, qu’on ne prononce jamais la mort d’un premier amour. Si les années le réduisent en nous, même si le temps en floute ou en perd des détails, il ne disparaît jamais, il continue à distiller ses images et peut même se targuer dans les meilleurs cas d’orienter une biographie. Le seul qui soit indestructible, il survit à tous les coups de foudre ultérieurs, hante doutes et désillusions des liaisons suivantes, erre dans les couloirs de la mémoire jusqu’à la confusion de la vieillesse. Quoi qu’il nous arrive, il demeure la référence première, l’étalon-or de l’émoi. Et, quand on le croira mort, quand toute vie semblera s’être retirée de ses tissus, il en subsistera toujours un noyau de cellules-souches prêtes à relancer la fièvre des commencements.
Il toisa la vieille carcasse.
— C’était déjà comme ça, de ton temps ? On baise et puis, pfft, pas d’explication, juste un graffiti à pendre au mur et un mot « bisous » ? Et puis démerde-toi avec tes souvenirs. T’as connu ça, toi ?
Rappelé malgré lui en ce bas monde, du moins au niveau d’un cinquième étage, l’individu resta muet, jugeant sans doute superflu de raviver d’anciennes blessures.
— Ne viens pas me dire que ça ne t’est jamais arrivé, de te faire plaquer, cela arrive à tout le monde, paraît-il, au moins une fois dans sa vie, alors raconte. Quelle solution pour surmonter pareil désastre ?
Silence. L’individu affichait le froid détachement de ceux qui ont connu toutes les turbulences, à qui plus rien ne pouvait arriver et que plus rien ne pourrait émouvoir. L’actualité, aussi aventureuse soit-elle, ne le concernait plus. Et puis, avec le recul des années, s’agissait-il vraiment d’un désastre ?
— Puisque le sujet ne semble pas t’inspirer, réfléchissons ensemble, je propose de commencer par un exercice facile : pourquoi mon premier amour n’aura-t-il duré qu’une nuit et une demi-journée ? Il y a bien dû y avoir un manquement quelque part, explique-moi.
L’ancêtre semblait hésiter, cherchait-il ses mots ? Pas facile d’expliquer à un jeunet – graine de Casanova ou indécrottable maladroit avec les dames, on ne le saura que bien plus tard – que le sentiment amoureux, même chez les rompus à l’exercice, est un tumulte intérieur que personne ne maîtrise jamais totalement, l’émotion ayant une fâcheuse tendance à passer outre les avertissements du cortex. Comment dire à une victime sans l’accabler davantage que la raison la plus élémentaire a été prise de vitesse par la dilatation des vaisseaux ? Peut-on reprocher à un foudroyé sur place de n’avoir pas pu garder son sang-froid ?
— De ton temps, on savait faire languir les ardeurs, on éternisait les fiançailles, on reportait le meilleur à l’année prochaine, c’est ça que tu veux me dire ? Ce serait ça, la bonne explication : tout serait allé trop vite ?
Né dans la clandestinité des sentiments coupables, condamné à vivre hors du regard des autres, l’amour entre une dame de trente-cinq ans et un mineur de dix-sept avait omis les apprêts romantiques des tourtereaux. Exclus les billets doux, les rendez-vous secrets sous l’horloge de la gare, le petit bouquet de fleurs, les balades main dans la main au clair de lune, le hors-piste avec ses caresses furtives, les petites progressions du désir, les concessions étagées du consentement. N’avait-on pas escamoté le meilleur ?
— Je commence à comprendre, mon vieux, ce qui est arrivé. Nous n’avons pas eu droit à une période fleur bleue ni aux projets fous, nous avons fait l’impasse sur la case bancs publics. Est-ce donc cela, ce qui nous a manqué ? Sans un futur rêvé à deux, l’espérance de vie de l’amour se réduit à… disons : un jour, c’est bien ça ?
« Diable, quelle connaissance de l’amour ! On voit que tu as lu les livres », semblait penser le sage, pour qui la chaste retenue des fiançailles n’était peut-être pas un prérequis et qu’en conséquence, il n’y avait pas là de quoi se tourmenter les méninges à propos des raccourcis de procédure. Mais bon, lui, il avait vécu, et sans doute à une époque où on ne chamboulait pas la planète pour un pucelage.
Abdo réalisa enfin pourquoi la perte de l’innocence s’appelait aussi un déniaisement, puisque de toute évidence niais il avait été et que, par la magie d’une parenthèse initiatique, il se retrouvait projeté dans la grande communauté de ceux qui, assurés ainsi d’un impossible retour à l’état antérieur, s’empressent de clamer urbi et orbi qu’ils ne le sont plus, des niais. Cela devait bien arriver un jour, il s’attela à mettre les choses en perspective et prit à témoin celui dont il commençait à apprécier la collaboration :
— Je suis con d’y avoir cru ! Elle m’a bien embobiné !
Voilà qui était dit. À sa décharge, les Bons Pères du collège, sous le louable objectif d’éducation sexuelle, avaient dressé autour des effervescences sous ceinture un mur opaque fait de métaphores absconses autour d’une petite graine aventureuse, de pirouettes poétiques autour d’un trou de plantation et d’interruptions de cours anticipées dès que les mines goguenardes des élèves annonçaient le moment des doigts levés et des questions. Malgré son épaisseur antiatomique, ce mur ne put bien entendu empêcher l’invisible serpent du péché de creuser ses galeries sous les fondations
Circulant de pupitre en pupitre, sous le radar des pions, des photos de pin-up plus ou moins déshabillées, découpées dans un magazine coquin et glissées dans un cahier, fixaient des rendez-vous secrets aux émois des uns et des autres mais pour quel résultat ? Quelques pages enflammées dans les journaux intimes, l’approximation des rêveries solitaires, les manipulations qui vont avec et la honte de ne pas oser s’en confesser. Divaguer du regard vers une fille croisée en rue, sur le trottoir d’en face, lors de la promenade dominicale, et pan ! c’était celui du pion qui fusillait le pervers, le temps de ramener toute pensée oblique dans le droit chemin. On avait bien approché l’une ou l’autre cousine, lors d’une fête familiale, mais à l’époque de la Vierge Marie invoquée à tous les repas, du carré blanc et des films interdits aux moins de dix-huit ans, un bisou glissant de la joue vers la commissure prenait aussitôt l’allure d’une témérité coupable.
— Je ne soupçonnais pas qu’on puisse l’être à ce point ! confessa Abdo d’un air désolé.
Niaiserie amusée d’elle-même ou douloureuse autocritique ? L’une et l’autre sans doute, mais peu importait, le retard à combler lui parut immense.
Le compagnon d’outre-tombe ne manqua pas l’occasion de se réjouir à sa façon d’une telle lucidité sur soi-même : ce fut un très léger sursaut intérieur, un frissonnement des os à peine perceptible, comme la montée d’une gaieté interceptée juste avant l’arrivée en surface. Le feu coupé sous le lait une seconde avant qu’il ne déborde. En clair, il était bien du même avis.
Ce soir-là, au moment d’éteindre la lumière, Abdo ne put s’empêcher de lui souhaiter une bonne nuit. On s’attache
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