
Captive d'un Milliardaire
Chapitre 2
Elle tremble violemment. Le contrecoup du choc la rattrape soudain. Je passe un bras autour de ses épaules et nous essayons de nous réconforter l'une l'autre, aussi proches et soudées que des sœurs.
- Je m'en veux tellement de t'avoir embarquée dans cette galère, Valentine, chuchote-t-elle... Tellement. Tellement...
- Chut... Calme-toi.
- C'était même pas prémédité, je te promets. Je voulais seulement filmer des lémuriens. C'est juste que je ne pouvais pas détourner les yeux comme si de rien n'était pendant que ces sales types, tu sais, pillaient mon île... - Je sais. Ne t'en fais pas. On va s'en tirer.
- Je ne vois pas comment, sanglote-t-elle. Oh, pardonnemoi, Valentine, je nous ai mises dans une merde noire !
J'aurais mieux fait de m'en tenir aux portraits de varis et de sifakas ! Tout ça pour quelques bouts de bois !
- Non, tout ça pour dénoncer la corruption et les trafics qui gangrènent ta terre d'origine. Je suis fière de toi, et fière de participer à la résistance qui s'organise, même si ça me flanque une trouille mortelle. C'est important pour les gens d'ici de ne pas laisser des trafiquants razzier les richesses naturelles de leur pays.
- Mais regarde où ça nous mène...
- J'ai connu des lieux de villégiature plus confortables et avec un meilleur room service, je te l'accorde. Mais si ces barons aiment tant l'argent, je dois pouvoir négocier avec eux. Je suis persuadée qu'ils trouveront plus intéressant d'obtenir une rançon de mon père que de nous transformer en barbecue géant.
- Encore faut-il qu'ils acceptent de t'écouter avant d'ordonner notre exécution...
J'essaie de réprimer les frissons qui m'assaillent à cette perspective et je serre plus fort la main d'Aïna. Au loin, j'entends l'agitation du camp, le rugissement des tronçonneuses, les cris des hommes qui s'interpellent, le choc des rondins quand ils les chargent dans les containers, le vrombissement des camions qui les livreront aux ports pour les embarquer sur les bateaux...
L'obscurité envahit la cabane, la nuit tombe rapidement. Je gratte mes jambes nues et sales, constellées de boutons.
Voilà ce qu'on gagne à se balader avec un short trop court au paradis des moustiques. J'essaie de comprendre comment nos vacances entre copines ont pu dégénérer à ce point. Aïna est ma meilleure amie depuis l'enfance, c'est une écolo passionnée, une fan absolue de l'acteur Tom Hardy et une fille géniale. On a grandi ensemble, en France, depuis que sa famille a emménagé dans l'appartement voisin du nôtre, avant que je m'installe en Californie pour reprendre l'empire industriel de mon père. Tous les étés, depuis nos 18 ans, selon un rituel immuable, nous abandonnons tout derrière nous pour nous accorder quelques semaines de congé dans un coin ou l'autre de la planète. Chaque année, une destination différente. Cette fois, Aïna, nostalgique de son pays natal, a proposé Madagascar. Et pourquoi pas ? C'est une île magnifique, ensoleillée, peuplée de gens adorables.
Sauf si on tombe nez à nez avec des trafiquants qu'on décide de filmer et photographier pour dénoncer leurs activités criminelles. La perspective de perdre des millions de dollars et dix ans de leur vie en prison tend à les rendre grincheux, comme nous avons pu le constater à nos dépens.
J'étends mes jambes ankylosées devant moi et je songe avec nostalgie à ma salle de bains en marbre dans la villa de mon père, à ma chambre qui domine la plage, mon lit douillet aux draps de soie, le chant des vagues le matin au réveil, les couchers de soleil sur la mer... Je soupire :
- Dire qu'en ce moment, je pourrais être aux Seychelles, sans avoir rien à affronter de plus désagréable qu'un cocktail tiède ou une connexion trop paresseuse pour lire mes messages Facebook pendant que Milo, une rose entre les dents, me masserait les pieds au bord d'un lagon paradisiaque...
- Tu détestes Facebook, me rappelle Aïna en bâillant.
- À cet instant, je suis certaine que je pourrais l'aimer de tout mon cœur...
- Au fait, c'est vrai ça : pourquoi tu n'as pas sauté sur la proposition de Milo ? Quinze jours dans les îles en tête-àtête avec un playboy plein aux as, ça ne se refuse pas. Tu m'as toujours dit que c'était le mec idéal.
- La croisière de luxe, l'hôtel cinq étoiles, le flirt sous les palmiers... ça ne me paraissait pas assez excitant. Si tu savais comme je m'en mords les doigts !
- Je vendrais mon âme pour un jus d'orange avec des glaçons, une douche fraîche et des WC équipés d'un bloc désodorisant à la lavande, soupire-t-elle à son tour en fronçant le nez vers le seau en plastique qui nous sert de lieu d'aisance depuis ces deux jours de captivité.
- Et moi pour un spray anti moustiques, ronchonné-je en me grattant les jambes de plus belle. La nuit va être interminable...
Nous discutons encore un moment, avant de sombrer dans un sommeil agité, blotties l'une contre l'autre. Le moindre bruit me fait sursauter et mes soubresauts réveillent Aïna.
Nos estomacs vides grondent et nous buvons beaucoup pour tromper notre faim. J'ai hâte que le jour se lève enfin, que les ombres disparaissent.
Soudain, des cris et un fracas assourdissant nous arrachent au sommeil et nous font glapir d'effroi. D'instinct, nous nous calons dans un angle de la cabane, serrées l'une contre l'autre. Il fait grand jour, la lumière nous éblouit quand la porte s'ouvre brusquement, dans un crissement d'enfer. Elle rebondit et claque contre la cloison en tôle. Dans son encadrement, je reconnais notre gardien, celui à la machette, plus terrifiant que jamais. Il ne nous accorde pas un regard mais hurle des ordres aux hommes groupés derrière lui. J'ai le temps de penser que les barons sont enfin arrivés et qu'ils ont ordonné notre exécution, sans même nous avoir vues ni parlé. Aïna se cramponne à moi si fort que j'ai peur qu'elle ne m'arrache un bras, mais je ne songe pas à protester. Je me contente de la serrer à mon tour et de fermer les yeux ; une méthode assez répandue mais particulièrement inefficace pour vaincre le danger.
Mais qu'est-ce que je fais là, moi ?
Milo, Milo, Milo, pourquoi ne m'as-tu pas embarquée de force aux Seychelles ? S'il te plaît, mon Dieu, donne-moi une seconde chance, on efface tout, on oublie ces derniers jours et on recommence, OK ? Promis, je ne provoquerai plus mon père, je ne jouerai plus au poker en ligne, je ne mangerai jamais plus de deux pots d'Häagen-Dazs d'affilée, mais s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît, ramène-nous une semaine en arrière !
Pitié !
Alors ?
Deal ?
J'ouvre un œil en grimaçant quand Aïna pousse un cri suraigu à trois centimètres de mon oreille. Rien n'a changé pendant ma prière, je n'ai pas été exaucée. Toutefois, il se pourrait bien que ce ne soit pas encore l'heure de mourir. En effet, nos geôliers ne nous accordent aucun intérêt, c'est même à se demander s'ils ne nous ont pas oubliées tant ils sont occupés à pousser dans notre minuscule cabane un type grand comme une montagne qui les envoie valser chaque fois qu'il s'ébroue. Ils sont quatre ou cinq Malgaches à le houspiller rageusement, à coups de pied, de bâton, ou du plat de leurs machettes, jusqu'à le faire avancer suffisamment pour tirer et verrouiller la porte derrière lui. Et l'enfermer avec nous, dans notre étouffant cocon rendu à la semi-obscurité.
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