
Broken angels: Tome I
Chapitre 3
Une femme fait déjà souffrir le roux en permanence alors pas besoin de rajouter un troupeau d’hormones en furie parce qu’il lui aura fait un clin d’œil. La situation fait sourire Chance qui observe la scène tandis que Tyler arbore son premier sourire de la soirée. Il est furtif, mais bien présent sur ses lèvres fines et charnues.
« Il t’apprécie, je crois. »
Tyler regarde son collègue, un peu surpris puis tente une question.
« Mais… j’ai pourtant rien fait. Alors pourquoi ? »
Si le roux ignore tout du passé de Colin, le motard, lui en connaît un rayon et cette simple question le fait revenir environ trois ans en arrière.
À ce moment-là, il trempait encore dans un gang avec Riven. Un soir, en sortant d’une bagarre de rue avec l’argent du pari en poche, Chance avait décidé de traîner un peu le temps de souffler et prendre l’air en faisant un tour sur sa moto.
Durant sa balade, Chance roulait sur un pont en direction du domicile de sa grand-mère quand il avait remarqué une silhouette, debout, sur la rambarde, semblant contempler l’immensité du vide qui se trouvait sous ses pieds. Le motard s’était doucement rapproché en se déportant sur le côté pour mieux observer la situation. Quand il arriva à la hauteur de l’inconnu aux cheveux mi-longs noirs et aux vêtements gothiques punks, il fut surpris par l’expression qu’il avait lue dans les yeux argentés de ce dernier. Le regard reflétait le désespoir, la souffrance et la fatigue de la vie qu’il avait. C’était le regard de quelqu’un qui n’avait plus goût à rien, mais pas de ces personnes qui n’ont plus goût à la vie parce qu’elles ont perdu un proche trop cher à leur cœur, non. Lui c’était comme si on lui avait enlevé et aspiré toute envie de continuer à exister et sa mort aurait pour lui un goût de libération.
Lorsque Chance avait compris que ce type comptait en terminer avec ses jours en se jetant du haut de ce pont, il s’était approché en tentant de raisonner ce jeune homme punk au regard gris. Il lui avait dit que s’il décidait d’en finir avec la vie de cette manière, ça donnerait à la personne, qui lui a fait du mal, la sensation d’avoir gagné.
« Ne lui donne pas cette opportunité, ne lui fais pas cet honneur qu’elle ne mérite pas. »
Ces mots, bien qu’ils remontent à trois ans, Chance les entend toujours comme un souvenir qui se doit d’être là pour ne pas oublier ce qu’avait enduré Colin. En l’espace de ce souvenir, le motard n’est plus au concert de son ami, mais toujours sur ce pont à tendre doucement la main tout en faisant son possible pour faire entendre raison à cet animal apeuré et à bout qu’était Colin. Il peut entendre encore la voix déjà bien enrouée de ce dernier lui répondre
« Ce n’sont pas tes affaires ! J’en peux plus d’elle, j’veux en finir ! Comme ça, je me sentirais, au moins, libéré de son emprise sur moi. Tu n’sais pas ce que c’est de s’faire frapper tous les jours pour un rien par celle que tu pensais aimer ! Alors, laisse-moi crever… laisse-moi crever parce que c’est la seule option qui m’reste… »
Chance revoit encore le visage de son ami déformé par la douleur et les larmes qui débordaient de ses yeux d’argent et qui roulaient sur ses joues. La mort était la seule issue libératrice qu’il lui restait en option. Son « personne peut m’aider toutes façons ! » déchirant résonne encore dans sa mémoire. Il se souvient qu’il avait passé de très longues minutes à calmer le jeune homme face à lui et quand, enfin, il s’était décidé à descendre de cette rambarde en tenant fermement cette main qui l’avait empêché de faire la plus grosse erreur de sa vie, Colin s’était laissé tomber dans les bras de Chance, complètement à bout de force et épuisé. Le motard avait coupé le moteur de son deux-roues et s’était assis adossé contre la rambarde avec Colin assis sur ses jambes. Il lui avait frotté le dos doucement, de manière rassurante, le temps que Colin se reprenne, l’observant un peu.
À partir de cet instant, plus jamais il ne laisserait Colin se laisser faire et le motard s’était promis de lui apprendre quelques techniques de défense.
Cette simple image d’eux deux suffit à faire rouler une larme solitaire sur la joue de Chance dont le regard s’est perdu dans le vide l’espace d’un instant. Quand enfin, il revient à la réalité, le motard relève la tête et la secoue comme pour se réveiller puis pose ses yeux bleu électrique rougis sur Tyler qui ne l’a jamais quitté du regard. Malgré la tristesse qu’on peut lire dans ses yeux, Chance sourit et tapote le dos du jeune roux aux yeux d’or.
« Parce que vous avez bien plus en commun que tu ne le penses, mec. »
Soudain, les lumières se rallument et Tyler pose son regard sur la scène sur laquelle il voit Colin, Aiden et Avril saluer leur public et les remercier avant de disparaître en coulisses en faisant, discrètement, signe à Chance et Tyler de les y rejoindre. Le motard prend Tyler par le poignet et l’entraîne à travers la foule de filles en délire pour se frayer un chemin jusqu’aux loges dont ils franchissent la porte au bout de quelques minutes. Une fois au calme dans la pièce, Chance referme la porte après avoir talonné Tyler.
Colin observe son ami et sourit.
« T’étais pas avec nous sur la fin du concert, Chance. »
Chance regarde son ami avec un air penaud comme un gosse pris en faute d’une grosse bêtise qu’il était en train de faire et s’excuse tandis que Colin se rapproche de lui.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
Le motard se contente de regarder Colin qui comprend immédiatement ce qui s’est tramé dans la petite tête de Chance. Il jette un bref regard à Tyler puis repose ses yeux gris sur son ami.
« Tu y as repensé.
— Comment ne pas y repenser quand je vois que ce pauvre gosse est en train de vivre le même enfer que toi, il y a trois ans ? Tu m’avais, moi, pour t’aider et compter sur moi… mais lui… »
Colin jette un regard mauvais à Avril et prend Chance par les épaules en donnant à Aiden la consigne de veiller sur Tyler et de faire en sorte qu’Avril ne le touche pas. Il s’isole ensuite dans une pièce et ferme la porte avant de regarder Chance qui se prend la tête entre ses mains. »
« Lui, il n’a personne pour l’épauler, Colin ! Tu… »
Chance se mord la lèvre en observant son ami puis reprend.
« Tu as vécu la même chose que lui ! Tu peux peut-être l’aider, non ? »
Colin le regarde avant de baisser les yeux au sol en mettant ses mains dans ses poches et sans prononcer une seule parole. Devant le silence de son ami, Chance affiche un air sidéré : comment, Colin, qui a vécu cet enfer lui-même peut-il rester de marbre devant le cas de Tyler ? Son ami a-t-il tellement souffert qu’il en a perdu son cœur ?
Colin relève soudainement la tête puis plante son regard dans les prunelles opalescentes de son meilleur ami.
« C’est pas que je veuille pas lui donner un coup de main, Chance. J’en ai envie, j’le veux quand j’le vois débarquer tous les jours au taf avec de nouvelles marques… des marques qu’il recouvre soit avec du fond de teint, soit avec un tatouage. J’veux l’aider, mais je sais pas comment m’y prendre sans qu’il doive en subir les conséquences derrière. Je veux l’aider sans qu’il puisse en pâtir. »
Chance réalise alors que Colin est tiraillé entre cette envie maladive de venir en aide au jeune roux et la peur de le voir subir des coups en représailles à cette aide. Au fond de lui, il a peur qu’à son tour, Tyler finisse par avoir envie de mourir et de le retrouver là, à l’endroit même où Chance l’avait sauvé lui.
En soupirant lourdement Colin fait une promesse à Chance, mais aussi une promesse à lui-même.
« Quand j’aurais trouvé la solution la plus adéquate, j’te promets que je l’aiderais et que j’le lâcherais plus. J’t’en fais le serment, Chance. »
Ce qu’ignore encore le chanteur, en ce moment précis, c’est que Tyler finira exactement par agir de la même manière que lui… mais que l’aide qu’il lui apportera ira bien plus loin qu’un simple coup de main.
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