
Renaître parmi les hommes-bêtes : j'ai choisi trois mâles mutilés
Chapitre 2
Après avoir obtenu notre nouvelle identité, nous avons été projetées dans cette forêt primitive.
Dans ma vie antérieure, Tania avait voulu posséder la puissance suprême tout en s'entourant de beaux mâles. Mais cette maudite incapacité à prendre forme humaine avait réduit tous ses rêves en poussière.
Même enfermée dans un corps de bête, elle continuait pourtant à se considérer comme supérieure. Elle méprisait les trois bêtes mutilées qui lui étaient liées et les maltraitait.
Traînant leurs membres déformés et leurs blessures à peine refermées, ils n'avaient aucune chance face aux autres chasseurs. Et lorsqu'ils rentraient bredouilles, les coups de bâton reprenaient. Le cycle se répétait sans fin.
Tania ? Chasser par elle-même ? Elle était bien trop paresseuse pour ça.
Plus tard, quand elle avait enfin réussi sa première métamorphose, faute de force vitale, elle n'avait pu dévoiler qu'une silhouette sombre et grossière, trapue. À côté de ma peau claire et de ma finesse, on aurait dit un gorille.
Chez les Hommes-Bêtes, la règle était sans appel : une femelle liée à des compagnons ne pouvait en choisir d'autres, sauf s'ils mouraient ou si elle devenait reine. Et Tania, elle, refusait de rester prisonnière de ce sort.
Le jour où une tribu ennemie a attaqué la Tribu des Eaux Claires, elle a pris une décision monstrueuse.
Elle s'était servie d'elle-même comme appât, avait conduit ces trois mâles, ceux qui étaient censés la protéger, droit dans le piège tendu par les assaillants.
Après leur mort, elle s'était empressée de chercher de nouveaux protecteurs.
Son choix s'était porté sur un Serpent et un Singe. L'un, d'une beauté saisissante ; l'autre, dont les mœurs se rapprochaient le plus de celles des humains.
Ce qu'elle ignorait, c'était que sur ce continent, ces deux races étaient considérées comme les plus vils. Les Serpents, notoirement lubriques ; les Singes, chez qui le partage des femelles était une pratique courante au sein du clan.
Alors Tania, au lieu du bonheur tant espéré, n'avait connu qu'un enfer pire que la mort.
Le jour où le nouveau roi de la forêt était consacré, quand toutes les créatures avaient dû se rendre au cœur de la jungle pour la cérémonie, elle m'avait revue. Moi, entourée de compagnons empressés à me servir.
Et c'était à cette cérémonie que j'étais devenue la reine, hissée au rang suprême.
La jalousie l'avait rendue folle. Elle m'avait attirée dans les marais empoisonnés, avait tranché mes tendons et m'avait poussée dans l'abîme.
« Rosalie, chez les humains, tu m'as volé vingt ans de ma vie. Pourquoi ici, tu aurais tout ce dont je rêve ? », sa voix était déformée par la haine, « crève. Et rends-moi tout ça ! »
Elle avait raison, sur un point.
Tania était la vraie fille des Vidal. Moi, je n'étais qu'une adoptée.
Quand ils l'avaient retrouvée, les Vidal, attachés à moi par tant d'années de vie commune, m'avaient suppliée de rester.
Par gratitude pour ce qu'ils m'avaient donné, par culpabilité aussi envers Tania, j'avais accepté. La décision la plus stupide de ma vie.
Les jours passant, leur cœur avait basculé, irrémédiablement.
Ses notes étaient moins bonnes que les miennes ? Ils m'avaient forcée à lui céder ma place à l'université, laissant même Tania détourner la filière dont je rêvais.
Elle convoitait mon fiancé ? Ils lui avaient offert mon mariage sur un plateau.
Mon frère, qui me chérissait tant autrefois, s'était mis lui aussi à plaindre cette sœur à la triste histoire. Chaque fois que Tania m'accusait, il la défendait sans même vérifier.
Et Tania répétait partout que j'avais volé sa vie.
J'étais devenue la voleuse qui avait occupé sa place pendant vingt ans.
Je ne l'avais jamais nié, d'ailleurs.
C'était vrai, j'avais vécu vingt ans à sa place, choyée par les Vidal. Cette gratitude pour m'avoir élevée n'était pas un mensonge non plus.
Les dettes du passé, je les avais acceptées. C'était pour cela que, dans cette vie comme dans l'autre, je l'avais laissée choisir la première devant le Dieu-Bête.
Désormais, Tania et moi, nous étions quittes.
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