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Couverture du roman Avant que le ciel ne s'effondre

Avant que le ciel ne s'effondre

À Ardore, l'élite domine la population sans partage. Serena, modeste employée des cuisines du palais, y mène une existence difficile. Son destin bascule quand elle croise Lorenzo, le prince héritier, égaré hors de sa cour. Leur passion secrète est d'emblée vouée à l'échec : la reine impose déjà une alliance avec une duchesse d'Ilvarra. Face à cette trahison d'État, leur idylle interdite menace de s'effondrer. Que restera-t-il de leur lien si le monde les condamne ?
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Chapitre 3

Chapitre V

Cecilia traversa les couloirs comme un spectre, ses pas muets sur les dalles froides, son visage impassible malgré le tumulte intérieur. Dans son regard, plus qu'une surprise, il y avait une conclusion. Elle n'avait pas surpris un caprice du prince, mais quelque chose de plus dangereux, de plus profond. Une tension à l'état brut, qui n'avait pas encore pris la forme d'un scandale, mais qui le ferait inévitablement. Et elle savait à qui le dire.

Elle entra dans les appartements d'Elvira sans frapper. La duchesse était en train de lire, une coupe de vin posée près d'elle. Elle leva à peine les yeux.

- Il y a une chose que vous devez entendre, dit Cecilia d'un ton calme.

Et elle parla.

Chaque mot fut pesé, chaque silence plus éloquent encore. Elvira resta droite, ne cilla pas, ne s'indigna pas. Mais son regard se durcit, se teinta d'un éclat glacé.

- Elle était là, seule avec lui ? demanda-t-elle simplement.

- Ils ne se sont pas touchés. Mais ce n'était pas nécessaire.

Elvira ferma le livre d'un geste sec, se leva.

- Faites surveiller la servante. Son nom ?

- Serena.

Un souffle bref, un rire presque inaudible franchit les lèvres d'Elvira.

- Évidemment.

Au sous-sol, les cuisines étaient devenues un enfer humide, saturé de vapeur, d'odeurs de graisse, de cris de marmitons. Serena passait de table en table, vidait des seaux d'eau, coupait des légumes, nettoyait sans fin. Mais quelque chose avait changé. Les regards glissaient différemment sur elle. Trop appuyés. Trop longs. Et toujours, un murmure qui la suivait, suspendu entre les murs.

Marzia l'observa en silence, puis l'attira dans un coin, derrière un pan de rideau.

- Tu sais que ça va mal finir, Serena.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Tu n'es pas assez invisible. Et tu n'as pas le droit d'exister à ses côtés.

- Je n'ai rien fait.

- Tu ne comprends pas. Ce que tu es, ce que tu représentes pour lui, suffit.

Serena se dégagea doucement.

- Et toi, tu le répètes aussi ? Comme les autres ?

- Non. Moi je t'avertis.

Un claquement sec les fit sursauter. Madame Rosetta venait d'entrer dans la pièce.

- Rowens. Le prince demande votre présence. Immédiatement.

Serena sentit son ventre se nouer. Elle hocha la tête, se lava les mains à la hâte et quitta les cuisines sans un mot.

Elle gravit les marches du grand escalier, traversa les galeries baignées de silence. Lorsqu'elle arriva devant le bureau du prince, la porte s'ouvrit sans qu'elle ait eu besoin de frapper.

Lorenzo l'attendait, debout, le dos tourné à la fenêtre.

- Vous m'avez fait demander, dit-elle en s'inclinant.

Il se retourna, les traits tirés par une fatigue qu'elle ne lui avait jamais vue.

- Je n'ai convoqué personne, Serena.

Elle le fixa, interdite.

- On m'a dit...

- Alors quelqu'un nous observe.

Il fit le tour du bureau, s'approcha d'elle.

- Écoutez-moi bien. Il faut que vous soyez prudente. Plus que jamais. Ce que nous ne disons pas, ils le devinent. Ce que nous ne faisons pas, ils l'inventent.

Elle hésita, puis murmura :

- Et si j'avais envie de le dire ?

Il recula d'un pas, surpris.

- De dire quoi ?

- Que je vous regarde comme une femme regarde un homme. Pas un prince. Pas un héritier. Juste un homme.

Le silence fut si dense que l'on aurait pu entendre une larme tomber sur la pierre.

Il s'avança de nouveau, posa sa main sur son visage. Elle ferma les yeux.

Mais la porte s'ouvrit brusquement.

Elvira.

Elle entra, droite, calme, comme si elle n'était pas témoin d'une scène qu'aucune duchesse ne devrait tolérer.

- Je vois que j'interromps, dit-elle doucement.

Serena recula aussitôt. Lorenzo fit un pas vers Elvira.

- Ce n'est pas ce que vous croyez.

- Vous avez raison. Ce n'est pas ce que je crois. C'est bien pire.

Elle s'approcha de Serena, lui tendit un regard d'une froideur parfaite.

- Sortez.

Serena obéit, les joues brûlantes, les jambes fléchissantes. Elle referma la porte derrière elle sans oser respirer. Mais même à travers le bois, elle entendit la voix d'Elvira, tranchante, acérée.

- Si tu veux la condamner, fais-le toi-même. Mais ne t'attends pas à ce que je ferme les yeux.

Elle s'éloigna, sans savoir où aller. Le palais semblait plus vaste, plus hostile. Les murs étaient devenus des guetteurs silencieux, les couloirs des pièges.

Quelque chose s'était brisé.

Et l'orage, cette fois, n'était plus dehors.

Chapitre VI

La rumeur, d'abord vague et discrète, enfla dans les couloirs du palais comme une traînée de poudre. On ne l'évoquait jamais à voix haute, mais les silences devenaient plus lourds autour de Serena, les regards plus précis, les ordres plus secs. Elle sentit le monde se refermer sur elle, lentement, avec cette cruauté passive qui s'exerce toujours sur les plus faibles lorsqu'ils s'approchent trop près du pouvoir.

Rosetta lui retira les tâches les plus visibles. Elle n'était plus affectée aux chambres nobles, on ne la voyait plus dans les salons, ni lors des repas officiels. Elle avait été ramenée aux étages inférieurs, dans les réserves, les lingeries, là où personne ne va, sauf les ombres et les fantômes des anciens serviteurs. Et pourtant, même là, elle sentait la surveillance. Les voix baissées cessaient brusquement quand elle entrait. Les messes basses s'enfuyaient dans les torchères.

Et Lorenzo ne l'appelait plus.

Pendant des jours, il ne donna aucun signe. Pas un mot. Pas un regard. Elle ne savait s'il cherchait à la protéger ou à l'oublier. Elle s'éveillait chaque matin avec cette certitude absurde qu'il viendrait, qu'il la verrait, qu'il dirait quelque chose. Mais rien. Et chaque silence la déchirait un peu plus que le précédent.

Dans la salle du conseil, le roi avait convoqué une réunion exceptionnelle. L'assemblée, d'ordinaire pleine de bâillements ennuyés, de flatteries paresseuses et de réticences courtoises, était cette fois-là tendue comme un arc. Car le roi, malade, faible, fatigué, avait laissé la place au prince pour présenter les réformes agricoles que celui-ci préparait en secret depuis son retour. Une redistribution partielle des terres aux familles paysannes. Une réduction des taxes pour les provinces affamées. Et surtout, une promesse de contrôle accru sur les nobles féodaux.

Lorenzo parlait debout, clair, ferme. Sa voix ne tremblait pas.

- ...ce n'est pas une faveur, disait-il, c'est une réparation. Nous avons construit notre richesse sur la misère des plus nombreux. Si nous continuons à détourner les yeux, ce royaume ne tiendra pas une décennie de plus. Les révoltes viendront. Pas avec des cris, mais avec le feu.

Un murmure d'indignation traversa la salle. Le duc de Campobasso toussa bruyamment.

- Et que donnerons-nous à nos soldats, Votre Altesse ? Des graines ? Des promesses ? Vous voulez gouverner comme un philosophe ?

- Je veux gouverner comme un homme qui sait d'où il vient, répondit Lorenzo. Je suis allé à la guerre. J'ai vu les corps. J'ai marché dans la boue avec ceux qui n'ont rien. Je sais ce que vaut la faim.

Un silence glacé.

Puis la voix du roi, faible, tremblante, brisa l'instant.

- Laissez-le faire. Il est temps.

Et le débat prit fin.

Mais ce soir-là, Lorenzo rentra seul dans ses appartements. Et dans le miroir, en retirant son manteau, il ne vit pas un vainqueur. Il vit un homme cerné de pièges, dont la vérité n'avait fait que resserrer les cordes autour de lui.

Serena, de son côté, avait trouvé refuge dans l'ancienne chapelle abandonnée du palais. Personne n'y allait plus. L'autel était couvert de poussière, les vitraux brisés en silence, les cierges depuis longtemps éteints. Elle s'asseyait sur un banc, là, tous les soirs, le cœur plein de mots qu'elle n'avait jamais dits.

Ce soir-là, elle n'était pas seule.

- Vous priez ?

La voix la fit sursauter. Elle se retourna. Elvira était là.

Immobile, vêtue d'un manteau sombre, la tête nue, les cheveux légèrement humides. Elle s'approcha sans un bruit.

- Ce lieu vous ressemble, dit-elle. En ruine, mais droit. Solitaire.

Serena ne répondit pas.

- Vous savez, continua Elvira, que j'ai vu des femmes comme vous tenter leur chance auprès des hommes de pouvoir. Elles sourient, elles baissent les yeux, elles s'effacent avec grâce. Et un jour, elles s'imaginent qu'on peut les aimer.

- Je ne me suis jamais effacée, répondit Serena d'une voix calme.

- C'est bien ce qui vous perdra.

Elvira s'assit à côté d'elle. À quelques centimètres seulement.

- J'ai aimé Lorenzo, autrefois. Je croyais que nous étions faits pour régner ensemble. Mais lui... Il regarde le monde avec des yeux de révolte. Il n'est pas à moi. Il ne sera à personne. Et pourtant, s'il devait tomber pour une seule femme, ce serait vous. Et cela, je ne le permettrai pas.

- Alors que ferez-vous ? Vous me ferez renvoyer ? Punir ? Disparaître ?

- Non. Je n'ai pas besoin de lever la main. Le palais le fera pour moi.

Elle se leva.

- Mais sachez ceci : si jamais il vous protège, s'il vous choisit malgré tout... alors, c'est lui que je détruirai.

Et elle quitta la chapelle sans un bruit, laissant Serena seule au milieu des pierres mortes et des menaces vivantes.

Le lendemain, un ordre tomba.

Serena Rowens devait être transférée à la résidence d'été de la famille royale, à plusieurs jours de cheval de Valdirosa, sous prétexte d'un besoin de renfort pour les préparatifs de la saison. Mais tout le monde comprit que c'était un exil.

Elle prépara ses affaires dans le silence.

Et Lorenzo... ne vint pas.

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