
Aux sentiers des sources
Chapitre 2
1
Grambois, Luberon
Aujourd’hui c’est mardi, et comme tous les mardis, je commence par la maison des Arnaud, enfin au fil du temps, c’est devenu la maison de Marc et Myriam, mais pour moi dans mon agenda, ça reste la maison des Arnaud.
Je m’appelle Dolorès, je fais les ménages dans le village. Chaque semaine, je fais ma petite tournée et le mardi je fais celle des Arnaud. Je suis née au pays comme on dit, mes parents sont des immigrés espagnols mais moi je suis née à Grambois. Je connais tout le monde, et par mon travail je les connais encore mieux, car comment vous dire, sans être curieuse ni indiscrète, quand on vient faire le ménage chez des gens, on rentre forcément dans leur intimité.
Je ne suis pas vraiment curieuse, je respecte la vie privée de chacun, mais je suis sensible et j’ai beaucoup d’empathie, j’aime les gens chez qui je travaille, et quand vous avez ce ressenti, vous en apprenez beaucoup sur eux, mais je ne dis rien, je ne raconte rien, tout ce que je ressens et apprends je le garde pour moi. En ce moment, dans cette maison, aussi charmante soit-elle, il plane de mauvaises ondes.
J’avance sur la petite rue qui longe le village, l’Arnaude de son vrai nom de maison ressemble à un cottage anglais, je ne suis jamais allée en Angleterre mais c’est comme ça que je les vois. Une petite barrière protège un jardinet juste devant l’entrée. On entre par la porte de la cuisine, une large porte toute vitrée. Quand j’arrive, je remarque immédiatement que Myriam est déjà partie, sa Twingo n’est plus garée et je ne vois pas de lumière. Je préfère, même si j’adore Myriam, j’aime mieux faire mon travail seule. Et puis en ce moment, ça ne va pas fort, alors je me fais discrète. Ces derniers temps, j’essaie même d’être un peu en retard pour éviter de l’embarrasser.
D’un pas alerte, je pousse le portillon qui couine un peu sur ses gongs, je traverse les quelques mètres d’herbes folles qui me chatouillent les mollets, on voit qu’il y a du laisser-aller, c’est bientôt plus d’un jardinier que d’une femme de ménage dont il y aura besoin.
Je récupère la clé derrière le pot de capucines et la glisse dans la serrure. Instant particulier j’entre chez les gens, et j’en ai le droit, je me sens un peu une âme de voleuse mais moi j’en ai le droit et je vais cueillir un peu de leur intimité.
La maison est silencieuse. Quand on entre dans la cuisine on est saisi par l’atmosphère, cette pièce est l’âme de cette maison, elle sent bon la gourmandise, je ressens toujours l’envie irrépressible de me poser un instant, je ne me le suis jamais autorisé. Sauf que depuis quelque temps, je m’assois toujours un moment, comme pour entrer en communion avec leur peine, car cette famille est dans un bien grand malheur, ça se sait, ça se dit, mais quel malheur ? Ça, on ne le sait pas vraiment. Vous savez dans les petits villages quand il se passe un évènement grave, une chape de silence s’installe et on ne sait jamais vraiment ce qu’il s’est passé.
En tout cas, c’est bien de malheur qu’il s’agit.
Avant je venais faire le ménage deux fois par semaine, mais avant il y avait leur fille et je m’occupais aussi du linge, Myriam avait son travail d’assistante maternelle et elle tenait les comptes de l’entreprise de son mari. Avant ils recevaient beaucoup mais ça c’était avant. Quand leur fille est partie, tout a commencé à changer, le parfum de bonheur qui régnait ici s’est estompé petit à petit.
Il y a environ six mois, il s’est passé quelque chose de grave, on a vu venir les gendarmes, des gens que l’on n’avait jamais vus au village, et puis Marc est tombé malade, il a eu un cancer foudroyant, en deux mois il a été emporté. Et maintenant, Myriam se bat avec ses malheurs. Pour se battre, elle se bat, ça je peux vous le dire car dans la maison, elle maintient l’ambiance. Une fois après le décès de son mari, je lui ai demandé si elle aurait encore besoin de moi.
— Oui, oui, on ne change rien. Tu sais, Dolorès, la vie, il faut la regarder bien droit dans les yeux si tu veux gagner la partie et je ne me cacherais jamais derrière des lunettes noires.
C’est à cet échange que je pense… en ce moment de communion que je m’autorise. Je me suis assise à son petit bureau, je m’adosse à son fauteuil me demandant comment elle trouve cette force, mon regard de femme de ménage découvre à mes pieds une corbeille et je me dis : « Tiens ! Je n’avais jamais vu qu’il y avait une poubelle à papiers là ! » Je me baisse pour la récupérer et aller la vider mais mon geste reste en suspens. C’est une corbeille, en effet, mais elle est pleine d’enveloppes. Délicatement, je les écarte les unes des autres, il y en a beaucoup, elles ont toutes un très joli dessin dessus. Je suis vraiment tentée de regarder de plus prêt mais une crainte subite me fait me lever de là, je suis en train de passer la frontière de l’indélicatesse et c’est mal.
J’aperçois alors sur l’écritoire une enveloppe encore avec un joli dessin, un petit oiseau tout déplumé, ne résistant pas à la curiosité je prends l’enveloppe, elle n’est pas cachetée, une feuille y est glissée à moitié
Je dois perdre la tête mais mes mains ne m’appartiennent plus, je tire la feuille.
Mon trésor, aujourd’hui je suis venue te voir…
Je repliai la feuille et la glissai délicatement comme je l’y avais trouvé. Je fis mon travail et remis la clé derrière le pot de capucines.
Ma dépendance avait commencé.
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