
Aux sentiers des sources
Chapitre 3
2
Clinique Saint-Saturnin
— Comment vous appelez-vous ?
— Lola Rys, j’ai 7 ans. Je suis en CE1. Cela fait une heure que vous me posez les mêmes questions. Je peux savoir ce que je fais ici ? Où est ma maman ? Je veux ma maman !
Une femme, brune, élancée, me regarde avec des yeux remplis d’interrogations et de suspicions. Je lis Rosy, psychiatre sur sa blouse blanche. Ma tête bourdonne. Je ne comprends pas ce que je fais là. Elle recommence : « Je vous demande de me répéter votre nom car vous ne me donnez pas le bon ». Elle m’énerve. L’horloge derrière elle, tic-tac, tic-tac. 11 h 30, j’ai faim, j’ai soif.
— Je suis Lola Rys, je suis en CE1, j’aime me promener dans les bois, donner à manger aux canards près du lac de la maison et jouer avec mes copines.
Rosy se lève, se pose près de moi contre son bureau. Mon cerveau hurle, je la connais ! Mais je ne me souviens pas. J’ai soif, j’aperçois le verre d’eau face à moi sur le bureau, je tends la main pour l’attraper mais mon poignet reçoit un choc. C’est alors que je remarque que mes mains sont nouées aux accoudoirs de la chaise sur laquelle je suis assise. Elles sont grandes. Bien trop grandes pour mon âge. Et cette bague à l’annulaire, je n’ai jamais mis de bague, je n’aime pas ça !
Rosy perçoit l’effet de surprise dans mon regard. Elle s’agenouille à côté de moi, comme on le fait pour expliquer quelque chose à un enfant.
— Vous êtes Lola Arnaud, vous avez 30 ans et êtes à la clinique psychiatrique Saint-Saturnin. Vous vous rappelez ?
Tic-tac, tic-tac. Je bouge ma tête d’avant en arrière pour essayer de faire revenir. Revenir quoi, je ne sais pas.
— Ce n’est pas grave, Lola, me dit Rosy. La séance est terminée pour aujourd’hui. Essayez de vous reposer, je vous trouve fatiguée.
Je ne réponds pas. C’est un cauchemar, je vais me réveiller dans ma chambre. Les mains attachées ne pouvant pas me pincer comme on le fait pour voir si ce qui se passe est réel, je me mords la langue d’un grand coup de dent. ARH ! Une voix hurle de souffrance, ma voix. J’ai du sang plein la bouche. La langue battant la chamade de douleur.
Rosy appelle à l’aide, des infirmiers arrivent. J’essaie de m’échapper, je vois l’aiguille, tic-tac, tic-tac et puis plus rien. Mais j’entends Rosy :
— Elle a fait un déni d’identité, j’ai voulu l’y confronter, elle ne l’a pas supporté. Mettez-la en chambre d’isolement et appelez-moi à son réveil.
L’aiguille m’empêche de bouger. « Maman ! Où est ma maman ? » Je ne peux pas crier, je ne peux plus me déplacer. Je suis telle une bête sur qui on s’acharne pour lui faire faire un numéro de cirque qu’elle ne voudrait pas. Je me sens seule, abandonnée. Pourquoi ai-je l’impression de déjà connaître cette sensation ? Je sens que le liquide commence à engourdir ma tête. Je résiste. « Non ! Laissez-moi rester ! » Ça m’emporte. « Maman, viens me chercher ! » Je n’y arrive plus, je me sens partir mais je sais que je reviendrai.
LE NOIR. Je ne peux ni bouger ni parler. Je suis prisonnière de mon corps, alors je m’imagine, en haut sur le mât d’un bateau. Ça y est je l’entends le vent souffler dans mes oreilles, je sens mes cheveux virevolter dans les airs. Je suis libre, face à cet horizon qui s’offre à moi. Le bateau transperce les vagues tel un cheval qui franchit les sauts d’obstacles sur son parcours. Cela devient si réel, je sens les embruns mouiller ma peau, l’iode à plein nez, le soleil me picoter. Mais d’un bond, le soleil s’assombrit. La mer émeraude devient carbone. Et vous êtes là, mes amours, pris dans un tourbillon d’algues, elles vous aspirent vers le fond. Et moi je suis coincée, accrochée au mât du bateau je ne peux venir vous sauver, vous disparaissez. C’est LE NOIR.
Tic-tac, tic-tac, CLAC ! J’ouvre les yeux. Je comprends tout de suite qu’elle a dû faire une connerie pour être en chambre d’isolement. Ma bouche est pâteuse, aïe… J’essaie de bouger ma langue toute boursouflée. J’ai l’impression d’avoir une éponge sèche et gonflée dans la bouche. Je perçois une certaine agitation dans le couloir. La porte de la chambre s’ouvre. Ah ! Elle est là. Mes yeux faisant l’état des lieux de son visage, petit nez retroussé, bouche rondelette et yeux perçants, son corps s’avançant vers moi, je suis rassurée, elle n’a pas l’air de lui avoir fait de mal. Elle me regarde avec douceur, je connais la question qu’elle va me poser. Je ne lui en laisse pas le temps.
— Je suis Lola Arnaud, j’ai 30 ans et suis à la clinique Saint-Saturnin.
Rosy me sourit, satisfaite de ma réponse.
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