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Couverture du roman Amnésies lacunaires

Amnésies lacunaires

La découverte du cadavre d'une adolescente, vingt ans après sa disparition, place François, Thomas et Olivier sous le radar de l'inspecteur Pierrick Delevise. Face au silence mystérieux de l'enquêteur, un doute s'installe : quel secret enfoui ont-ils occulté ? À travers trois perspectives narratives, ce récit explore la quête d'une innocence perdue et les méandres de la mémoire. Entre suspicion et oubli, la vérité pourrait bien se cacher là où personne ne l'attend.
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Chapitre 2

Je me souviens rarement de mes rêves, mais son regard de cendre froide m’est revenu avec tout le poids de son reproche comme si ce n’était pas la première fois qu’il ressurgissait.

Certains songes ont ce pouvoir de traîner une mémoire en eux, nous laissant une impression familière dès leur première apparition comme s’ils nous hantaient depuis longtemps.

Quand j’ai enfin trouvé le téléphone, il ne sonnait déjà plus. La messagerie m’avait pris de vitesse. Le silence semblait se reformer autour de ce regard qui me sondait.

— Thomas ? C’est Olivier. Rien de bien urgent. J’avais juste envie de te raconter un truc in-cro-ya-ble. Je ne t’en dis pas plus pour te laisser sur ta faim. Rappelle-moi si tu veux en savoir plus ! Embrasse Julie et les enfants.

J’ai hésité un instant à le rappeler aussitôt, mais j’ai préféré me couler mon café d’abord. Pour le boire avec Olivier. Nous faisons ça parfois. Chacun se sert un café, ou un alcool selon l’heure, et l’on trinque au téléphone, ensemble bien que chacun chez soi

Elle était toujours là.

Dans le bureau auprès du téléphone, dans le couloir, dans la cuisine, elle était là.

Elle était revenue et elle ne me lâcherait plus.

Je ne connaissais pas cette femme. Cela faisait longtemps que je ne la connaissais pas. Elle m’était pourtant familière. Pour longtemps, je le pressentais. L’impression qu’elle hantait ma mémoire depuis toujours.

Je ne savais encore rien de ce qui allait se passer, mais la conjugaison de ces deux éléments, le rêve revenu et l’appel d’Olivier me soufflait qu’une nouvelle ère venait de s’ouvrir. Le temps ne serait plus le même dorénavant, le temps qu’il fait, dont je ne verrai plus jamais l’azur totalement dégagé, j’en avais la certitude, et le temps qui passe, qui ne pourrait plus désormais passer sans un laissez-passer valable quelques heures à peine.

Je suis retourné au salon avec ma tasse fumante. J’ai à peine entendu que cela sonnait de nouveau. Pas le téléphone cette fois, mais à la porte. Le temps de réagir, j’ai aperçu par la fenêtre la factrice qui s’éloignait. Je l’ai hélée de loin, elle est revenue, m’a fait signer un avis de réception pour mon chéquier et m’a tendu une autre enveloppe à l’en-tête du commissariat de Police de ma ville natale.

— Bien. Reprenons.

— Trévise Thomas.

Né le 6 janvier 1972, à Éroun ;

Agent immobilier ;

Marié à Julie Trévise, née Goujot ;

Trois enfants : Claire, 11 ans, Simon, 9 ans et Apolline, 3 ans ;

Demeurant 18, impasse de la Vieille Écluse à Bourg-Cher ;

Enfance à Éroun.

Je recommence, pour la troisième fois, à égrener la litanie des renseignements que je viens déjà de leur énoncer. Professions de mes parents, établissements scolaires fréquentés. Cette fois, les questions portant sur les Lycées me semblent plus appuyées. On me fait confirmer les classes, les raisons de mon changement de lycée…

Je m’aperçois de l’imprécision de ma mémoire, moi qui pourtant me souviens avec facilité. C’est du moins ce que je croyais.

— Bien. Reprenons depuis le début.

J’ai faim, j’ai soif et je ne comprends rien. Surtout, je me demande à quoi tout cela rime. Je suis venu de mon plein gré dès que la factrice m’a remis la lettre et je suis traité comme un suspect.

J’ai d’abord pensé à un excès de vitesse ou un autre délit mineur dont je ne me serais pas rendu compte. Je ne crains plus le banquier depuis des années et paie mes impôts dans les délais, je ne suis engagé dans aucune action compromettante, ma vie ne fait guère de vagues. J’ai pensé qu’on allait peut-être me demander mon témoignage et me suis bien demandé, ça m’a accompagné un moment sur la route, de quoi je pouvais avoir été témoin qui puisse présenter un intérêt quelconque pour la Police. Rien en tout cas qui m’ait laissé un souvenir marquant. Mais est-on convoqué par lettre officielle pour un simple témoignage ?

J’ai quitté la ville il y a des années, lorsque je suis parti de chez mes parents, et je n’y retourne que rarement, pour une visite à la famille. Les amis aussi se sont dispersés, ou bien ce sont les amitiés qui n’ont pas survécu à l’éloignement et aux années. Que pouvait-on me vouloir là-bas ? 240 km aller, autant pour revenir… en partant sans tarder, je pouvais être rentré pour la sortie de l’école. Mes papiers attendraient encore, de toute façon, je n’aurais plus l’esprit tranquille tant que je ne saurais pas la raison de ma convocation.

J’ai laissé les dossiers étalés partout avec l’espoir de trouver le temps de m’y replonger dès mon retour. Je n’ai même pas fini mon café.

Les kilomètres avaient quand même une drôle d’allure sur l’autoroute. Bien que respectant scrupuleusement les limitations, histoire de ne pas ajouter une difficulté supplémentaire à une situation qui ne me semblait pas simple, je trouvais que j’approchais très vite de ma destination. Trop vite peut-être, mais hâte d’en finir.

— Qui fréquentiez-vous au Lycée ? Vous souvenez-vous du nom des filles ? Des garçons ?

Je réponds poliment. Demande pourquoi cet interrogatoire. D’autres questions se pressent déjà. Quel âge avais-je en Première ?

— Tout dépend de quelle Première nous parlons… la première ou la seconde ? Dix-sept ans, je crois. Ou dix-huit. Ou bien seize et dix-sept. Je recompte. Seize ans en début d’année. De la première Première. Et dix-sept pour la seconde.

— Et en Terminale ? J’hésite à répondre. La question mérite-t-elle vraiment d’être posée ? Il attend, la main contractée.

— Dix-huit ans, évidemment.

— Quels profs ? Leurs noms. Quels copains ? Leurs noms. Mes habitudes ? Le nom des endroits que je fréquentais. Café du matin. Bar de l’après-midi. Pub des sorties. Est-ce que je buvais ? Beaucoup ? Je fumais ? Beaucoup ? Consommais-je des drogues ? Pas même occasionnellement ? Des expériences avec d’autres substances hallucinogènes ? Des aventures sexuelles passagères ? Des ennemis, des jalousies, des envies ?

— Cela remonte à presque vingt ans Monsieur, je ne me souviens plus de tout !

Nous tournons en rond. À quoi bon répondre à des questions qu’il me reposera dans un instant alors que j’y ai déjà répondu lorsqu’il me les a posées la première fois, il y a une heure. Ou deux. Il n’y a plus de temps.

— Avais-je un deux roues ? Scooter ? Mobylette ? Le permis de conduire ? Oui, passé quinze jours après mon anniversaire. Obtenu du premier coup, avec plus de motivation que pour mes résultats scolaires, au grand désespoir de mes parents.

Comment expliquer que j’ai utilisé, à maintes reprises, une mobylette probablement volée que nous avions trouvée abandonnée et en mauvais état ? Nous l’avions rafistolée comme nous avions pu et je m’en servais parfois. Sans aucune assurance. J’esquive.

— Entretenais-je une relation amoureuse durable ? Des partenaires multiples ? Les deux ? En parallèle ? Des activités extrascolaires ? Sportives ? Artistiques ? Culturelles ? Des amis plus âgés que moi ? Des noctambules ?

Qui n’a pas des amis plus âgés que lui à seize ou dix-huit ans ?

— Des gens aisés ? Modestes ? Des homosexuels ? Des musiciens ? Quels groupes ? Des originaux ? Des marginaux ? J’ai l’impression que le faisceau de questions se resserre, mais leur fréquence ne me laisse pas le temps de définir autour de quel centre.

J’aurais dû manger quelque chose avant de venir. Je n’avais pas faim alors, l’estomac un peu noué même. Mais l’attente dans le hall, puis l’interrogatoire, que l’on ne cesse de reprendre, ont eu raison de mon appréhension. Mon estomac aussi s’impatiente.

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