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Couverture du roman Amnésies lacunaires

Amnésies lacunaires

La découverte du cadavre d'une adolescente, vingt ans après sa disparition, place François, Thomas et Olivier sous le radar de l'inspecteur Pierrick Delevise. Face au silence mystérieux de l'enquêteur, un doute s'installe : quel secret enfoui ont-ils occulté ? À travers trois perspectives narratives, ce récit explore la quête d'une innocence perdue et les méandres de la mémoire. Entre suspicion et oubli, la vérité pourrait bien se cacher là où personne ne l'attend.
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Chapitre 3

Je ne sais toujours pas pourquoi je suis là, je sais seulement que j’en ai assez. Je les aiderais volontiers dans leur enquête qui semble enlisée depuis des années, mais j’aimerais un minimum de considération ! J’ai l’impression que l’on me prend pour un autre. Le commissaire, ou l’inspecteur, je ne sais pas trop et il n’a pas jugé nécessaire de se présenter, semble croire que je sais des choses que j’ignore. Mais peut-être l’espère-t-il seulement. L’enquête ne doit pas être très avancée pour que l’on s’intéresse maintenant à ce que je pourrais dire 20 ans après. Après quoi ? Après l’année de ma seconde Première ou de ma Terminale. Je n’en sais pas plus. L’agent à côté de celui qui m’interroge tape scrupuleusement (j’espère !) toutes mes réponses sans jamais me les relire. Il ne parle pas, ne me voit pas, regarde seulement son écran.

Il faudrait finir. Encore une heure et je serai en retard à l’école pour les enfants.

— Bien. Reprenons depuis le début… Nom. Prénom. Date de naissance. Adresse…

Pourquoi ? J’ai envie de… de quoi ? De craquer ? Hurler ? Refuser de répondre ? Demander un avocat ? En finir. Et m’en aller. Que veulent-ils m’entendre dire ? Je n’ai rien à me reprocher. Rien qui justifie la situation. Quel témoignage attendent-ils de moi ?

— Vous pensez que je cherche à « couvrir » quelqu’un ?

— C’est vous qui posez la question… vous pensez à quelqu’un en particulier ?

— Non ! Non… je ne crois pas détenir la moindre information qui puisse nuire à quelqu’un si je vous en parlais. J’ai l’impression que vous me donnez une importance injustifiée et vous risquez de perdre votre temps.

— C’est possible. Seulement possible. Je prends le risque, monsieur Trévise. Reprenons.

Je ne me souviens plus bien. Me suis-je trompé dans mes réponses ? S’ils vérifient, peut-être penseront-ils que j’ai falsifié certains souvenirs. Chaque nouvelle question me fait douter. Même celles qui ont déjà été posées.

— Vous reconnaissez que vous fréquentiez François Chaluin et Olivier Loitrel ?

— Évidemment que je le reconnais… je les ai cités plusieurs fois déjà ! Je les connais et les reconnaîtrais les yeux fermés ! Nous étions inséparables depuis le collège… nous passions une partie de nos vacances ensemble, nos soirées… et les mêmes filles nous faisaient rêver ! Nous nous voyons moins souvent maintenant. Chacun s’est installé dans une vie différente et je n’habite plus la même ville, mais nous nous téléphonons encore et passons de temps en temps une soirée tous les trois. Si l’un d’eux avait quelque chose à se reprocher, je serais le mieux placé pour être au courant. Avec l’autre, évidemment. Puis-je partir maintenant ?

Je jette un nouveau coup d’œil à la pendule murale. Dans ma précipitation, j’ai oublié ma montre et je n’ose pas regarder l’heure à mon téléphone que j’ai d’ailleurs éteint en entrant. J’ai encore une heure devant moi, après quoi les enfants devront rester à l’étude. Encore une heure ? Je me suis déjà dit ça tout à l’heure… il y a plus d’une heure au moins.

— S’il vous plaît… pouvez-vous m’indiquer l’heure ?

— 15 h 20.

C’est l’homme derrière son ordinateur qui a répondu. Une petite voix très douce, un peu feutrée, inattendue en ce lieu d’intimidation. La pendule reste figée à 13 h 05 sur le mur. Même en partant maintenant, c’est trop tard pour l’école. Une vague de découragement me submerge. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’aller les chercher. Ils vont m’attendre. Ils vont être déçus. Je ne leur ai pas préparé de goûter et je ne les ai pas prévenus. Ils vont penser qu’ils comptent moins que mes papiers, moins que mon travail, moins que mes clients. J’en veux à la pendule d’être arrêtée, j’en veux à tous ceux qui ne lui ont pas changé sa pile, j’en veux au commissaire qui l’a peut-être volontairement arrêtée à 13 h 05. Il me sourit. Même s’il n’est qu’inspecteur, cela m’est complètement égal, je ne vois que son sourire. C’est sûrement lui qui a eu l’idée perverse de laisser la pendule à l’arrêt. Histoire de me perdre, de nous perdre, nous tous qui passons entre ses questions.

— Si vous le voulez bien, nous allons reprendre sans tarder. Je ne sais pas ce que vous espérez que je vous dise, je ne sais pas ce que vous croyez que j’ai fait ou pas fait, vu ou pas vu, mais je vais devoir rentrer, mes enfants vont m’attendre à l’étude, ma femme ne peut pas aller les chercher aujourd’hui, il aurait fallu me prévenir que cela pouvait durer, je me serais organisé, mais là, je ne peux plus rester.

Non, je ne peux pas partir. Pas encore. Nous n’avons pas fini. Il reste des questions que nous n’avons pas abordées. Je peux téléphoner. J’envisage un instant d’appeler un avocat. Pour lui dire quoi ? Nous n’en sommes pas là. J’appelle Émilie. Elle habite tout près de l’école, elle pourra prendre Claire, Simon et Apolline en même temps que ses enfants à elle. Ils seront ravis de jouer ensemble. Elle accepte immédiatement sans me demander d’explication. Ça tombe bien, je ne peux rien expliquer. Comment lui dire que je suis à deux heures trente de la maison, à répondre à des questions auxquelles je ne comprends rien, posées par des policiers qui se trompent sur mon compte ? Ils vont être tellement déçus quand ils vont comprendre que je ne suis pas celui qu’ils espèrent avoir trouvé ! Déçus et embarrassés de m’avoir ainsi importuné ! Je raccroche, temporairement soulagé. Les enfants seront entre de bonnes mains jusqu’à mon retour. Et tant pis pour les devoirs.

Un autre policier est entré pendant que j’étais au téléphone. Ils ont parlé ensemble, je n’ai pas suivi leur conversation, je parlais à Émilie. Est-il supérieur à mon interlocuteur ? Ou inférieur ? J’aimerais leur demander lequel est inférieur à l’autre. Pas sûr qu’ils apprécieraient. Surtout l’inférieur

— Reprenons. C’est le nouveau qui parle. Qu’avez-vous fait le jeudi 24 avril 1990 dans la journée, le soir, dans la nuit du 24 au 25 et le 25 ?

C’était donc ça ! Les mêmes questions en boucle, juste pour atteindre le degré d’usure qui permettrait d’asséner la question pour laquelle ils m’ont fait venir, celle qui leur brûle les lèvres depuis le début, la seule digne d’une réponse. Ils me regardent tous les trois, celui qui m’a indiqué l’heure tout à l’heure, celui qui m’interroge depuis le début et le nouveau venu. Leurs yeux sont des sondes à l’affût du moindre cillement de paupières, du plus infime trouble en moi provoqué par leurs questions. Je sens l’instant critique, celui où il ne faut pas leur donner de signe dont l’interprétation m’échapperait. Mais leur attente me met en panique ! Je voudrais paraître normal, j’essaie de calmer ma respiration qui s’emballe, mon cœur qui cogne. J’ai l’impression d’avoir des capteurs branchés sur moi et qu’ils suivent avec attention mon électroencéphalogramme. J’imagine que c’est le moment le plus difficile lorsque l’on a quelque chose à cacher. Comment rester normal dès lors que l’on cherche à le paraître ? Moi qui n’ai rien à cacher, je ne me sens pas normal. Pas du tout. Et je ne suis pas rasé ! J’ai la pilosité du week-end augmentée de celle du lundi. Autant dire que je n’ai pas l’air net.

Je dois avoir une tête de portrait-robot.

Le nouveau ressort. Était-il venu uniquement pour donner plus de poids à la question ?

— Comment saurais-je ce que je faisais ce soir-là ? De quelle année dîtes-vous ?

— 1990.

Cela pourrait aussi bien être l’année d’avant ou l’année d’après, ça ne change rien pour moi. Je n’ai aucun souvenir mémorable, aucun marqueurde la mémoire sur cette période. Je n’ai pas dû être très touché par ce qu’ils cherchent. Interrogez-moi sur le décès de ma Grand-mère,la naissance de mes enfants, mon permis de conduire ou mon baccalauréat, alors oui, je me souviendrais de la date, de la météo et des vêtements que je portais, je vous donnerais des détails dont vous ne saurez plus quoi faire, mais en avril 1990, je ne me souviens de rien.

Absolument rien.

— Quel jour dîtes-vous ? La nuit du 24 au 25 ? Ils pourraient m’annoncer n’importe quelle autre date, cela me ferait le même effet. J’essaie de me remémorer si j’avais une amoureuse à cette période. Le calendrier des souvenirs se bouscule. Je crois que oui. J’ai un doute sur l’année, pas sur la saison. Cette année-là ou la précédente ? Laurence ou Virginie ? En mars-avril ou en avril-mai ? Quel jour ? Un jeudi… puisque vous le dîtes… de toute façon, un jeudi ou un samedi… quelque chose va peut-être me revenir, mais il me faudrait des repères. Si j’en parlais à François et à Olivier, ils pourraient m’aider à rétablir une partie de ma mémoire. S’il s’est passé quelque chose d’important, soit nous étions ensemble, soit nous nous le sommes raconté. Peut-être se souviendraient-ils mieux que moi.

Ils ont tous les deux l’air décontenancé. Pas fâché ni énervé, seulement décontenancé. L’autre n’écrit plus ce que je dis. Il semble absorbé par son écran.

— Si vous pouviez me donner le nom d’une personne ou deux, me dire ce qu’il s’est passé ce jour-là, cela pourrait peut-être me mettre sur une piste… dis-je timidement.

— En général, je pose les questions moi-même. Je vous demande de répondre, pas de m’interroger.

— Je sais bien, enfin je suppose, je disais ça comme ça, au cas où… je n’ai pas demandé à venir, moi, alors si vous voulez que je participe, il faut m’aider un peu. Voilà. C’est aussi simple que ça après tout. Parce que là, j’ai vraiment l’impression de ne servir à rien.

Laurence ou Virginie ?

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