
Amélie, L'Héroïne Brisée de Paris
Chapitre 2
Les sirènes déchiraient l'air de Paris. Des cris, des bruits de verre brisé et des explosions sourdes montaient de la rue, un vacarme incessant qui secouait les vitres du restaurant "Le Cœur de Paris". C'était un jour d'été, mais la ville était en proie au chaos, envahie par des vagues de hooligans déchaînés qui transformaient les boulevards en champs de bataille.
À l'intérieur, l'air était tout aussi lourd. Le personnel du restaurant, normalement si discipliné, courait dans tous les sens, le visage blême. Les réservations du soir, pour lesquelles nous nous étions préparés pendant des semaines, étaient annulées les unes après les autres. La panique était palpable.
Et Marc, mon fiancé, le célèbre chef étoilé qui était le pilier de cet empire, n'était pas là.
Le téléphone sonna, une stridence aiguë perçant le tumulte. Je décrochai. C'était sa grand-mère, Madame Dubois, la matriarche de la famille. Sa voix était tendue, presque cassante.
« Amélie ? Où est Marc ? Les nouvelles sont terrifiantes. Il doit être au restaurant, il doit gérer la situation ! »
Je restai silencieuse un instant, fixant le chaos dans la salle.
« Il n'est pas là, grand-mère. »
« Pas là ? Mais où peut-il bien être en un jour pareil ? Les rues sont impraticables ! Amélie, je t'en prie, appelle-le. Dis-lui que la réputation de notre famille est en jeu. Il doit revenir. Tout de suite. »
Un sourire froid se dessina sur mes lèvres, un rictus que personne ne pouvait voir.
« Non. »
Le mot sortit de ma bouche, sec et définitif. Un silence choqué suivit à l'autre bout du fil.
« Quoi ? Amélie, ce n'est pas le moment de faire des caprices. C'est sérieux. »
« Je suis très sérieuse. S'il ne se soucie pas de son restaurant, pourquoi devrais-je le faire à sa place ? »
Je raccrochai sans lui laisser le temps de répondre. Je n'avais aucune intention de courir après Marc. Pas cette fois.
Car dans ma vie antérieure, je l'avais fait.
Le souvenir était gravé dans ma chair, plus réel que le vacarme extérieur. Ce même jour, j'étais enceinte de trois mois. Quand la crise avait éclaté, Marc était injoignable. Une commande cruciale pour un client richissime devait être livrée, une commande qui pouvait sauver le restaurant du désastre financier causé par les émeutes. J'avais pris la voiture de livraison moi-même. J'avais traversé Paris en feu, bravant les rues bloquées et les foules hostiles. J'avais livré la commande, sauvant la réputation du Cœur de Paris.
Sur le chemin du retour, j'avais reçu un appel paniqué de Marc. Sa cousine, Sophie, une influenceuse beauté qui l'accompagnait pour un shooting photo, avait été séparée de lui dans la confusion. Elle avait été prise en otage par des fans devenus fous.
J'avais fait demi-tour. J'avais cherché Sophie pendant des heures. Quand je l'avais enfin trouvée, abandonnée dans une ruelle sombre, il était trop tard. Elle était morte de froid, son joli visage figé dans une expression de terreur.
Marc n'avait jamais pleuré devant moi. Il était devenu une machine de vengeance froide et efficace. Il avait utilisé tout son argent et son influence pour traquer ces fans, un par un. Il avait ruiné leurs vies, les avait fait emprisonner, les avait détruits. Il n'avait plus jamais prononcé le nom de Sophie. Il m'avait remerciée pour ma bravoure, m'avait serrée dans ses bras et m'avait dit que j'étais son pilier.
Je l'avais cru.
Jusqu'à la nuit de mon accouchement.
C'était une nuit de tempête de neige. Alors que les contractions me déchiraient, Marc avait fait irruption dans la maternité. Son visage était déformé par une haine que je n'avais jamais vue. Il m'avait arrachée de mon lit, m'avait traînée dehors, pieds nus dans la neige.
Ses mots résonnaient encore dans mon crâne.
« C'est de ta faute. C'est ta soif de reconnaissance qui l'a tuée ! Tu voulais tellement être l'héroïne, tellement la remplacer dans mon cœur. »
Il m'avait jetée au sol. J'avais senti mes os craquer sous ses pieds. D'abord les mains, celles qui avaient créé tant de desserts acclamés, puis les pieds, ceux qui avaient couru à travers Paris pour lui.
Il s'était penché sur moi, son souffle chaud contrastant avec le froid glacial.
« Puisque tu voulais tant prendre sa place, tu vas mourir comme elle. Seule et dans le froid. »
Il m'avait abandonnée là, dans la neige, alors que je perdais mon sang et mon bébé.
Et puis, je m'étais réveillée.
Dans mon lit, le matin même du jour des émeutes. Le soleil d'été filtrait à travers les rideaux. Pas de neige, pas de douleur. Mon corps était intact. C'était un miracle absurde, une seconde chance que je n'avais pas demandée mais que j'allais saisir.
Cette fois, je ne serais plus la naïve et dévouée Amélie. Cette fois, je connaissais le vrai visage de Marc Dubois.
Un jeune commis de cuisine, pâle comme un linge, se précipita vers moi.
« Madame Amélie ! C'est une catastrophe ! Le chef... il... il est parti ! »
« Je sais », dis-je calmement.
« Mais... mais ce n'est pas tout ! Il a emmené toute la brigade de cuisine ! Les sous-chefs, les commis, tout le monde ! Et... et il a vidé les garde-manger ! Le camion frigorifique a disparu, avec toutes les meilleures viandes, les légumes, le caviar... tout ! »
Le personnel autour de nous haleta de stupeur. Abandonner le navire en pleine tempête était une chose. Le saborder en partant en était une autre.
Madame Dubois, ayant sans doute pris sa voiture avec chauffeur, arriva en trombe dans le restaurant, son visage habituellement impassible tordu par l'inquiétude. Chloé, la sœur cadette de Marc, la suivait, l'air anxieux.
« Amélie ! Dieu merci, tu es là », lança la vieille dame. « Où est-il passé ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? »
Je la regardai droit dans les yeux, ma voix claire et posée, assez forte pour que tout le monde entende.
« Marc est parti faire un pique-nique privé. »
Un silence de mort tomba sur la salle, seulement brisé par les bruits de la rue.
Chloé fronça les sourcils.
« Un pique-nique ? Maintenant ? C'est une blague ? »
« Non », répondis-je, savourant chaque mot. « Il est parti avec sa cousine Sophie. Elle voulait faire un live spécial pour ses followers. Un pique-nique de luxe, en pleine nature, loin de tout ça. Alors il a pris ses équipes et tout le matériel nécessaire pour lui offrir ce qu'elle voulait. »
Le visage de Madame Dubois passa du rouge de la colère au blanc de l'incrédulité. Les employés se regardaient, abasourdis. La vérité était si grotesque, si égoïste, qu'elle en était plus choquante que n'importe quelle trahison.
Cette fois, si Marc préférait sa cousine à son devoir, à sa famille, à moi... je le laisserais faire. Et je m'assurerais que tout le monde voie le roi nu.
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