
Amélie, L'Héroïne Brisée de Paris
Chapitre 3
La réaction de Madame Dubois fut volcanique. Elle frappa son poing sur la table la plus proche, faisant sursauter tout le monde. La canne en bois de rose qu'elle tenait toujours tremblait dans sa main.
« Un pique-nique ?! » hurla-t-elle, sa voix habituellement mesurée devenue un cri rauque. « Mon petit-fils, l'héritier du nom Dubois, abandonne son poste en pleine crise pour un... un pique-nique avec cette... cette fille ! »
Son regard balaya la salle, cherchant un coupable, un responsable, mais ne trouvant que des visages désemparés. Les employés, fidèles à la famille depuis des années, baissaient la tête, partagés entre la loyauté et la consternation.
« C'est toujours à cause d'elle ! » lança un des maîtres d'hôtel, un homme grisonnant qui avait vu grandir Marc. « Cette Sophie ! Depuis qu'elle est devenue célèbre sur internet, elle lui tourne la tête. Elle n'apporte que des problèmes ! »
« Elle le manipule, c'est évident ! » ajouta une serveuse. « Elle sait qu'il ferait n'importe quoi pour elle. »
Les murmures se transformèrent en un flot de récriminations. La colère collective, qui n'osait pas viser directement Marc, se déversa sur la figure absente de Sophie. C'était plus facile, plus sûr.
Chloé, la sœur de Marc, se tenait à l'écart, le visage fermé. Elle s'approcha de moi.
« Je suis désolée, Amélie. Je savais qu'il était obsédé par elle, mais à ce point... c'est insensé. »
« Ne sois pas désolée », répondis-je, ma voix toujours aussi neutre. « Je ne suis pas surprise. »
Soudain, un bruit assourdissant fit vibrer le bâtiment tout entier. Une explosion, beaucoup plus proche cette fois. Des cris de panique fusèrent de la rue. Le chef de la sécurité se précipita vers Madame Dubois.
« Madame, les émeutiers ont forcé le barrage de police au bout de la rue. Ils se dirigent vers nous ! Nous devons barricader les entrées principales maintenant ! »
La matriarche reprit instantanément son sang-froid. L'heure n'était plus aux lamentations.
« Faites ce que vous avez à faire ! Verrouillez tout ! Personne ne sort, personne n'entre ! »
Alors que les employés s'activaient pour pousser de lourdes tables contre les portes vitrées, Madame Dubois se tourna vers moi. Son regard avait changé. La colère avait fait place à une supplication désespérée.
« Amélie, mon enfant. Je sais que je n'ai pas le droit de te demander ça. Mais tu es la seule qu'il écoute parfois. Tu es la plus courageuse de nous tous. S'il te plaît. Prends une voiture de service par l'arrière. Trouve-le. Dis-lui que sa famille est en danger. Que nous sommes piégés. Il doit revenir avec ses hommes. Il a des contacts, il peut nous aider. »
C'était une scène familière, un écho douloureux de ma vie passée. La même demande, la même confiance aveugle en un homme qui ne la méritait pas. Mais cette fois, mon cœur était de glace.
Je secouai la tête lentement.
« Non, grand-mère. C'est inutile. »
« Comment peux-tu dire ça ? » Sa voix tremblait. « C'est notre vie qui est en jeu ! »
« Parce que je le connais », répliquai-je, mon regard croisant le sien sans ciller. « Si vous lui dites que le restaurant est menacé, il dira que l'assurance paiera. Si vous lui dites que vous êtes en danger, il vous dira de vous cacher dans la chambre forte. Rien n'est plus important pour lui en ce moment que le sourire de sa cousine. Envoyer quelqu'un le chercher, c'est envoyer cette personne à une mort certaine pour rien. »
Mon refus était si catégorique, si dénué d'émotion, qu'il la laissa sans voix. Elle me regarda comme si elle me voyait pour la première fois.
C'est alors que Chloé s'avança.
« J'irai. »
Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle était jeune, à peine vingt ans, mais son expression était déterminée.
« Chloé, non ! » s'exclama sa grand-mère. « C'est trop dangereux ! »
« Amélie a raison », dit Chloé en me jetant un regard entendu. « Il n'écoutera pas une supplication. Mais peut-être qu'il écoutera sa sœur. Je ne vais pas le supplier de revenir. Je vais juste lui dire en face ce qu'il est en train de faire, et lui rapporter son matériel. Nous en avons besoin. »
Elle n'attendit pas l'autorisation. Elle se dirigea vers la sortie de service, attrapant au passage les clés d'un des scooters de livraison, plus maniable dans les rues bloquées.
« Soyez prudente ! » cria Madame Dubois, sa voix mêlée d'angoisse et d'impuissance.
Chloé se retourna, un faible sourire aux lèvres.
« Ne vous en faites pas pour moi. »
Elle partit, laissant derrière elle un silence pesant. Nous étions maintenant piégés dans cette forteresse de luxe, à écouter les bruits de la ville qui brûlait, attendant le retour d'une jeune fille courageuse partie raisonner un fou. Chaque minute qui passait semblait durer une éternité. Les coups contre les portes s'intensifiaient. Nous pouvions entendre les émeutiers crier, leur fureur se rapprochant inexorablement. L'attente était une torture.
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