
3 blocs - Tome 1 : Folies humaines
Chapitre 2
I
Revoir le jour
— Bon, mais alors ! Que se passe-t-il ? Mais regardez-le donc ! Il ne bouge pas ! Ça ne fonctionne pas ! Soparno, vous êtes un incompétent ! cria-t-elle à ses oreilles.
Latifa Moon n’avait pas mis les pieds depuis cinq minutes sur le sol syrien qu’elle apparaissait déjà très agressive et très impatiente de voir enfin du concret.
En ce premier jour d’octobre 2020, une chaleur étouffante enveloppait Damas. Une atmosphère de plomb n’arrangeait rien au mauvais caractère mythique de la demoiselle. Elle avait passé toute une nuit harassante à convaincre du bien-fondé d’un plan considéré par le Guide suprême comme un peu trop irréaliste et dangereux.
Flanquée d’une escouade de gardes du corps, véritables forces de la nature et armés jusqu’aux dents, Latifa Moon n’aurait pour rien au monde manqué cet événement qui allait devenir, à plus d’un titre, franchement historique.
Ce projet fondamental était le sien et personne d’autre n’allait lui voler la gloire qu’elle en retirerait très bientôt.
— Rassurez-vous, Mademoiselle Moon, le changement s’opère lentement. Ce n’est plus qu’une question de temps, expliqua le Docteur Soparno d’une petite voix craintive.
— Du temps ! Du temps ! Mais cher Docteur, nous n’en avons pas du temps !
L’équipe restreinte avait pourtant travaillé d’arrache-pied depuis des mois, mais cela ne suffisait pas à Latifa Moon.
Il lui fallait aller vite pour ne pas laisser le champ libre aux éventuels complots fomentés par certains membres de l’Assemblée des Califes, fidèles au Guide suprême et rompus aux petits jeux politiciens.
Elle savait qu’elle jouait là tout son avenir. Sa survie même.
C’était à quitte ou double.
Quant à l’issue de l’opération, le suspense n’en était pour elle que plus insoutenable. Cette femme énergique n’était pas connue pour avoir une patience particulièrement développée, malgré des préceptes appris lors de son passage à l’École Coranique Nationale d’Indonésie.
Latifa Moon, penchée en avant, scruta avec angoisse et fascination toutes les parties de l’homme gisant sur une grande dalle grise en pierre longue.
Les trois médecins imitèrent la jeune femme.
Un mouvement se produisit.
— Il a bougé ! Il a bougé ! Vous avez vu ? s’exclama le Docteur Soparno, tout à coup excité.
— Moi, je n’ai rien vu ! Taisez-vous ! coupa Latifa Moon, sèche et directive.
— Hé ! Regardez encore ! Sa main gauche !
Il n’y avait plus de doutes : l’homme sans vie, étendu quelques secondes auparavant, avait bien redressé son auriculaire gauche.
Les minutes passèrent, lourdes de sens historique. Plus personne ne pouvait faire machine arrière, et surtout pas Latifa Moon. Le corps flasque et couleur craie reprit vie au fur et à mesure. Il respira un air largement vicié à cause d’une pollution épouvantable. Les quatre personnes entourant l’individu furent intérieurement secouées par cette vision. Devant un phénomène aussi inouï et presque miraculeux, l’un des médecins se sentit partir dans une transe endiablée.
Le Docteur Soparno, en apparence toujours très impassible, tenta de cacher les quelques signes d’une nervosité anormale, toutefois bien naturelle en cette circonstance extraordinaire. Son homologue, le Docteur Sangh, une petite femme boulotte et sans charme, se mit à genoux et ne se releva plus. Latifa Moon ne perdit pas une miette de ce spectacle hallucinant et son agacement retomba devant cette scène inespérée et surnaturelle.
L’homme, abruti par les doses thérapeutiques, s’était assis sur une dalle spécialement et rigoureusement taillée dans un marbre blanc local. Latifa Moon ne sut que penser du tableau surréaliste qui s’offrait à la vue de la petite assemblée médusée. La vie de cet exemplaire encore sans traits bien définis du visage allait évidemment provoquer une série de conséquences incalculables. Le doute s’installa furtivement dans son esprit.
N’avait-elle pas été, cette fois-ci, un peu trop loin ?
Saurait-elle dompter la puissance du bougre qui était en train de la jauger d’un œil glauque et informe ?
N’y aurait-il pas un danger pour son propre avenir à finalement collaborer avec lui ?
Ses interrogations se dissipèrent vite, lorsque l’homme, debout devant les quatre témoins, émit un petit son.
Cela lui avait visiblement fait très mal à la gorge.
Ses traits se dessinèrent brutalement, ses muscles se développèrent de façon fulgurante.
La mutation avança comme il avait été prévu, au millimètre près.
Tel un animal, l’homme brimbala subitement tous ses membres. Les bras, les jambes, les mains, les pieds, la tête, le buste.
— Il danse ? demanda naïvement la petite boulotte qui s’était péniblement relevée.
— Mais… Reprenez donc vos esprits, Docteur Sangh ! Une telle réaction physiologique est évidemment prévisible à ce stade.
Les premiers témoins de cette extraordinaire transfiguration s’esclaffèrent en chœur. Même Latifa Moon, qui prenait soin de ne jamais laisser apparaître quelque émotion que ce soit, finit par esquisser un sourire devant cette curieuse rythmique macabre.
Un cri rauque et perçant arrêta net les éclats de rire.
L’homme grimaçant et aux yeux révulsés souffrait de l’intérieur. Encore sonnés par le timbre insupportable de sa voix, Latifa Moon et les trois médecins se regardèrent avec stupéfaction, désemparés devant cet animal sauvage, prêt à bondir sur des proies à portée de patte.
Le Docteur Soparno, médecin-chef d’un pool scientifique resserré, se concentra pour approcher la drôle de bête avec prudence.
Très prévoyant et ne laissant rien au hasard, il avait préparé des recharges d’endorphine puissantes. Mademoiselle Moon savait décidément choisir ses collaborateurs.
La précaution prise par Soparno lui confirma qu’elle avait bien fait de tenir tête au Guide suprême pour l’imposer. Ce génie biochimiste singapourien, de taille moyenne et non dépourvu d’une certaine finesse physique, avait suivi Latifa Moon dans ce qu’il pensait être au départ une formidable opportunité d’être utile à la cause. Il avait également accepté par fascination et parce qu’il nourrissait quelques sentiments pour la jeune femme, comme bon nombre d’hommes.
Et l’espoir de devenir un héros et un scientifique reconnu l’avait conduit à poursuivre sa collaboration à cette mission dans bien des endroits. Il se retrouvait ainsi aujourd’hui dans cette sinistre grotte étouffante.
— Sangh ! Attrapez la petite seringue bleue ! Là, à côté de vous ! Vite ! Vite ! chuchota Soparno.
La boulotte Sangh se retourna, prit l’objet posé sur l’étagère poussiéreuse située à sa droite et lança la seringue d’un geste brusque en direction du Docteur Soparno, tout près de la « bête ».
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