
2011: La chute de la vie nocturne de Cherbourg
Chapitre 2
Chapitre 1 Janvier, des ressentis mêlés
10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1. Bonne année !
Voilà, nous sommes en 2011, c’est une nouvelle année qui commence et je pressens que ça va être une année de merde. Pourtant je ne sais pas pourquoi, je ressens ça. Tout le monde s’amuse autour de moi et pourtant je me sens seul. Mon téléphone n’arrête pas de sonner et je ne peux répondre. D’abord parce que je n’en ai pas vraiment envie, ça peut attendre demain, et puis la seconde raison c’est que les opérateurs sont saturés par les nombreux appels de tous mes bons concitoyens qui veulent avoir l’exclusivité du premier message de l’année.
Tout à coup, une voix surgit pour me sortir de mes songes « Armaël ! » Ne me demandez pas où mes parents Bretons, bretonnants, ont été chercher ce prénom, mais c’est mon nom de baptême. Cette voix qui m’appelle, c’est Judith, une femme très belle, à qui je fais l’amour, presque de façon incestueuse. Nos relations sont troubles, un genre d’amitié-amoureuse, presque frère et sœur. Il n’y a pas un jour, où l’on ne s’appelle pas. Pas un jour où le silence envahit nos âmes.
Elle est dans ma vie depuis que je suis arrivé, il y a très longtemps, dans cette région, une presqu’île, le Cotentin. Il y a vingt-sept ans mes vieux parents ont quitté la Haute-Normandie et sa banlieue rouennaise pour les pâturages verts du nord de la Manche. En fait, c’est ici que je me sens chez moi, et à en croire le nombre de textos que je reçois dans cette nuit de la Saint-Sylvestre, je ne manque pas d’amis.
Comme chaque fin d’année, j’ai pris mon petit parachute de MDMA, je regarde ma montre et il est déjà trois heures. Là, il y a quelque chose que je n’ai pas compris : il y a dû avoir une rupture du continuum espace-temps, Marty. Les heures ont défilé, je n’ai rien vu passer.
Je me sens un peu lassé, au milieu de tous ces corps qui m’entourent. Judith a une de ces pêches ce soir, elle s’est mise tout en beauté, sur son trente et un, une belle robe moulante rouge pétante mettant en valeur tous ses attributs. Ceux qui ne la connaissent pas pourraient croire que c’est une fille facile tellement elle se déhanche de manière aguicheuse. Pourtant, le jeu de séduction est paramétré de façon très habile, il y a des codes à respecter pour être le chanceux qui finira la soirée avec elle.
Je coupe la sonnerie de mon téléphone, j’ai envie d’aller me coucher, mais je voudrai un câlin avant de dormir. Judith n’a pas l’air disposée. J’essaie de me frayer un chemin à travers toutes ces bonnes personnes, je me traîne jusqu’à une des chambres de la grande maison des grands-parents du mec qui nous a invités, que d’ailleurs je ne connais même pas. Je vais me coucher en vrac et on verra demain pour les câlins. Elle a l’air de tellement s’amuser que je ne vais pas la faire chier. Judith n’a jamais été quelque chose que je peux posséder. D’ailleurs, je déteste les rapports possessifs en amitié, comme en amour. Mon cœur est élastique. Il n’y a pas d’élue, à proprement dit, dans mon cœur.
Je me faufile et en montant l’escalier, je pense à cette année qui vient de s’achever. Le bilan est en demi-teinte, un pied dans le néant, le reste de mon corps oscillant entre le travail, l’alcool et la drogue, qui ne sont pas toujours des choses compatibles. J’ai pris l’habitude de faire des grands écarts sur mon état de fatigue, mais là, en ce premier jour de l’année 2011, je suis épuisé. C’est peut-être étonnant mais il me manque quelque chose dans cette vie-ci. Je n’arrive pas à mettre de mots précis sur ce mal-être qui m’anime et j’avoue que mon esprit est embrouillé. C’est sûrement à cause de tout ce que j’ai ingéré cette nuit, un cocktail savant, un cercueil, un panaché, de tout ce qui se trouve à Cherbourg pour se défoncer.
Pour la montée, je peux remercier Samy, parce qu’il a assuré sur ce coup-là. Ça, c’était de la défonce de qualité. Je me couche complètement perché, mais qu’est-ce que j’aime ça !
Je me couche, tourne dans le lit à la recherche du sommeil. Je pense au réveil de demain matin qui va être à coup sûr très délicat. J’imagine qu’au saut du lit mon cerveau va danser la chamade, que c’est comme si Mireille Mathieu chantait avec les cœurs de l’armée rouge, ou une chanson de Lara Fabian.
Machinalement je regarde mon portable : trois heures quarante-quatre. Bon allez, maintenant il faut que je dorme, sinon ce premier jour de 2011 en famille va être interminable. Et puis, comme je vais avoir la casquette, je ne sais pas si je vais réussir à supporter mes proches. Instinctif, sauvage, j’ai souvent des rapports ambigus avec mes parents. Ils n’ont jamais vraiment saisi ce que je suis réellement. D’un autre côté, il m’est difficile de leur dire ce que je fais exactement de ma vie puisque, moi-même, il m’arrive de ne pas le savoir toujours.
Morphée m’ouvrait ses bras quand tout à coup, Judith, qui ne me voyait plus en bas, est montée pour voir si j’allais bien. Nous nous échangeons un peu de tendresse, elle s’assure que je vais bien me disant qu’elle montera tout à l’heure pour me rejoindre sous la couette.
Un cycle de sommeil plus tard, je me réveille, Judith est à côté de moi. Encore tout habillée, elle scintille comme un ver luisant sur un fruit. Je la laisse dormir. Il est huit heures cinquante quand je me lève. Je descends l’escalier. Quel spectacle de voir les quelques survivants trinquer encore à la nouvelle année
— Vous n’êtes pas nazes, les bonshommes ?
— Ah non, alors ! s’écrient les derniers soûlards.
— Bon, bah, je vais boire une bière avec vous alors !
J’ouvre la canette et me roule un pétard. Depuis des années, c’est le même rituel. Avec mon premier breuvage de la journée, je me roule tout le temps un joint. En fait, sur la presqu’île, on se dit que si on se réveille avec une gueule de bois, il faut remettre ça : boire une bière au réveil pour se remettre d’aplomb. J’échange quelques lots de mots incohérents avec mes interlocuteurs qui au petit matin sont un peu détraqués à la façon d’un téléphone portable qui serait tombé dans un lavabo plein d’eau savonneuse.
Je regarde mes appels de la soirée, tous ces textos que je n’ai pas honorés comme il se doit. Tous ces gens qui ont eu une pensée pour moi… En vieillissant, l’homme devient égoïste. Ces années ne m’ont pas épargné et je ne suis pas différent des autres. Je checke ma liste de contacts : « Bonne année à tous, que cette année vous apporte la joie et le bonheur. »
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