
2011: La chute de la vie nocturne de Cherbourg
Chapitre 3
Après 35 printemps, on écrit des mots machinaux pour les grandes dates où l’on doit s’exprimer devant notre ensemble. Nous sommes tous, d’une façon ou d’une autre, des ensembles d’ensembles qui appartiennent eux-mêmes à des ensembles. Incrusté dans le grand village que représente Cherbourg, je suis une personne que l’on connaît ici. Je suis dans l’hôtellerie, la restauration. Après des études ratées de Droit, j’ai fait le seul travail que je savais faire, être un dealer d’alcool. Je dois même avouer que dans mon métier, j’en ai saoulé des hommes et des femmes.
J’en ai vu des orgies, des soirées de défonces en règle. J’en ai vu des hommes venant pleurer, tremblants par le manque. Mais bon, il faut bien que je mange, il faut bien que je vive. Dans cette société, on interdit les drogues mais l’on commercialise à grande échelle un des plus violents moyens de se mettre en kit.
D’ailleurs, les flics font la guerre aux trafiquants de drogues, mais pour rien au monde ils ne louperaient l’apéro d’après-boulot dans ce bar de l’hôtel qui se trouve sur les quais. Après, eux, ils peuvent rouler bourrés, ils sont de la maison.
Il est déjà dix heures, qu’est-ce que je fais ? Je réveille Judith ? Ça fait chier, c’est elle qui conduit et j’ai peur que si elle ne dort pas assez, elle fasse éclater le ballon, même à cette heure-là. En fait, j’en ai marre d’être là. Je vais appeler Samy, s’il ne dort pas je vais lui proposer un petit-déjeuner sur le port de Barfleur, comme ça il me remontera à la capitale. Il y a trente kilomètres entre Barfleur et la capitale du Cotentin, Cherbourg. Le problème est que je n’ai plus de permis. Pendant des années je me suis dit, boire ou choisir, je conduis. Bah voilà, en 18 ans de permis, deux annulations de ce dernier.
D’où la galère. D’un autre côté, je pourrai passer voir mes vieux et adorables parents.
Je prends mon téléphone, appelle Samy. Après quelques sonneries, une voix éraillée me répond.
« Allo, yes ma couille.
— Bonne année mon gros !
— Ça te dit un petit-déj sur les quais à Barfieu ?
— Ah ouais, carrément, j’arrive, le temps de faire la route.
— Excellent ! Sinon vous avez passé une bonne soirée avec Ermeline ?
— Écoute super soirée. J’arrive avec Ermeline, on te racontera ça.
— OK, rendez-vous au café de France.
— Ça marche, gros lard, c’est toi qui paies l’addition.
— Comment ça, je paie ?
— Mais non, je rigole, c’est moi qui t’invite ! »
Le temps de raconter deux trois anecdotes sur mon pote indien qui descend avec sa meuf et il faut déjà que je rejoigne le café de France pour un petit-déjeuner continental. Finalement ils arrivèrent avant moi à la brasserie. Le café se transforme en deux bières pression ainsi qu’un verre de muscadet et six huîtres pour Ermeline.
Pendant que l’on se raconte nos réveillons respectifs, mon téléphone sonne. Ce sont mes parents qui me disent de venir boire un verre pour la nouvelle année. À peine cette orgie romaine finie, Samy sort une liasse imposante de billets de sa poche et nous montons dans la petite Twingo. Une petite pause sur le trajet, la petite trace de C du matin qui réveille. Parés pour faire semblant, nous arrivons à la maison de mon adolescence, cette maison où il y a la chaleur d’un foyer, ce qui manquait un peu à Samy qui était arrivé dans l’hexagone sans ses parents à l’âge de neuf ans. Moi, neuf ans, c’est l’âge où je suis arrivé dans le Cotentin. On a ce point commun avec Samy, on est des horsins.
Ce qui est évident, c’est que si Samy est mon ami de cœur et qu’il est aussi français que moi, il est, du fait de sa couleur de peau, encore plus horsin que moi. D’ailleurs, ce n’est pas compliqué, quand il a débarqué à Cherbourg à seize ans, après avoir été exploité par une famille d’adoption, les policiers, au délit de faciès, l’ont contrôlé plus de quinze fois en six mois…
Ensuite vient une suite de salamalecs de mon père pour le jeune couple. Samy et Ermeline sont plus jeunes que moi, et mes parents voient en Samy un mec bien. Et je le pense aussi sinon il n’aurait jamais franchi la porte de chez moi et encore moins la sphère de mes proches. Mais en deux ans que l’on se connaît, j’ai eu le temps d’apprendre à lui faire confiance. Il n’y a pas grand-chose qui déborde. Quant à Ermeline, c’est un peu différent : mon père, en tant qu’ancien militaire, lui trouve un côté gendarme qui lui plaît beaucoup. Moi, je ne sais pas, c’est surtout la copine de Samy.
Mon père sort la bouteille de whisky, ma mère sort la bouteille de bulles. Et voilà qu’il est à peine onze heures et demie, et nous sommes déjà à moitié mûrs. La trace nous donne cette aisance qui permet d’avoir l’air clean, même si nous avons des séquelles de la Saint-Sylvestre.
Merde, j’ai oublié Judith. Bon, ce n’est pas grave, elle n’a pas besoin de moi de toutes les façons. Elle trouvera au réveil les soûlards qui avec des yeux écarquillés lui diront qu’elle est belle au lever, ça lui fera plaisir et elle m’oubliera pour la journée. Je n’ai qu’une seule envie : de rentrer dans mes quarante mètres carrés et de me coucher jusqu’au deux.
Une petite rincette, Samy a l’œil brillant ce matin. D’ailleurs, nos yeux sont des sémaphores dans le désert. Pour beaucoup nous sommes des hommes qui permettons l’anti-ennui. Sur cette presqu’île, nous avons le même syndrome que les jeunes de banlieues : on s’emmerde alors on se défonce. L’alcool, la coke, l’héroïne, l’herbe et tout ce qui se base ou se sème, tout ce qui s’avale ou se sniffe. Puisque tous les coups sont permis, c’est la dure loi du Nord-ouest. Moi, ce que j’aime dans ce pays, c’est que tout le monde se connaît et la loi de l’omerta est une blague que les flics se racontent entre eux pour s’éclater. Tout se sait sur ce bout de terre et de mer.
Il y a même des gens que je ne connais pas qui racontent des ragots sur moi, alors imagine quand Samy est chaud et se lâche sur de l’électro-pop à fond de LSD. Mais qu’est-ce que l’on se marre ! Samy, c’est le mec le plus tranquille que je connaisse : toujours le smile, il délire et il a compris depuis longtemps les règles cruelles de ce jeu de société… La Justice. Pour moi, c’est différent. Les seules lignes que j’ai sur mon casier sont des conduites en état d’ébriété.
Mes parents nous invitent à finir les restes, mais franchement, je n’ai pas très faim. Je suis encore un peu dans le cosmos, ainsi je refuse avant qu’Ermeline et Samy ne disent quoi que ce soit. J’ai envie de rentrer. Je peux tenir des heures et des heures à faire la fête, mais quand je sens qu’il faut que je m’effondre, il faut à tout prix que je rentre dans ma tanière, mon appartement sous les toits. Les mansardes et le lambris. Mais, même s’il est chiche, c’est là que j’ai posé mes instruments. Heureusement que j’ai de nouveaux voisins. Lui aussi est musicien, aussi il ne me jette pas la pierre quand je joue défoncé à trois heures du matin. Par contre, dès les premières relations, j’ai senti le fossé qui me sépare des gens dits normaux.
Je navigue sur une drôle de planète mais c’est ce que j’aime : le décalage. C’est un point commun que nous avons avec le grand Baba. De surcroît, nous sommes arrivés aux mêmes âges dans le Cotentin et nous avons tous deux, pendant notre adolescence, grandi dans l’univers de la ferme. Des exploitations comme il en existe beaucoup sur cette presqu’île. Et croyez-moi, ça apprend la débrouille.
Samy entend le message qu’il est temps que nous partions à Cherbourg. Ermeline, comme d’habitude, ne percute pas et commence à dire à mes vieux parents qu’elle mangerait bien volontiers avec eux mais nous sommes pressés de rentrer parce que nous avons trop abusé la veille. Cette salope, c’est encore un moyen de se démarquer, de nous balancer à mots couverts.
Au bout d’un moment, on s’y fait aux petites baltringues comme Ermeline. Elle ne vaut pas mieux que ces petits cons qui te balancent, en gueulant dans un bar : « Armaël, il faut que t’arrêtes la coke ! » en insistant, en haussant la voix pour que la populace te fasse un procès gratuit, sans aucune espèce de preuves.
Nous remontons dans le char. Un petit détour par une chasse, une petite trace, avant de prendre la route qui, comme nous sommes à bout de force, nous paraît longue et fastidieuse. Il y a des fois où j’ai fait des milliers de kilomètres qui ne m’ont pas paru si longs, mais là, trente kilomètres, c’est un escargot qui traîne sa carapace, c’est un paresseux qui doit monter au sommet d’un arbre.
Je me mets à somnoler. J’ouvre les yeux, et nous sommes en bas de la rue de chez moi. Une de ces rues adjacentes au parc Emmanuel Liais. Il me reste quelques bières, je propose de monter pour un dernier canon avant le grand évanouissement. Nous montons les trois étages. Réflexe quotidien, j’allume la télévision, une chaîne musicale, parce que sans musique, la vie serait triste et sans intérêt.
Nous débitons deux ou trois conneries qui ne font rire que nous. Ermeline nous reprend sans cesse, c’est sa manière d’exister dans cet échange à trois. Alors là, on est bien cassés sur ce coup-là. Je m’allonge en travers sur mon clic-clac, je ferme mes paupières lourdes, je crois que je suis arrivé au bout, cette fois-ci. Je les entends qui s’éloignent. Une voix qui me paraît déjà loin « Bon, bisous mon père, je vois que tu es mort, on se bipe dans la soirée. »
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