
« X » - La lettre de mon malheur
Chapitre 3
Tous les matins, je me faisais un devoir de venir saluer mes collègues infirmières des urgences gynécologiques et obstétricales. J’avais vraiment envie de travailler avec tout le monde et je trouvais toujours moyen d’enrichir nos relations.
Les équipes se succédaient mais ne se ressemblaient pas. Les unes avenantes et chaleureuses avec les patientes, certaines l’étaient un peu moins et pouvaient parfois être un peu envieuses.
Les aide-soignantes, les infirmières travaillent dur et sont mal payées. Alors en réaction, elles ne comprennent pas toujours pourquoi les patientes en grande précarité se voient prises en charge en toute circonstance à 100 % alors qu’elles-mêmes, salariées rament pour assurer leur quotidien, le paiement de la garde des enfants, une mutuelle correcte… Alors elles se trompent de cibles, et s’en prennent à ces femmes souvent issues de l’immigration, arrivées en France parfois enceintes « jusqu’aux yeux ».
De temps à autre, les collègues venaient me voir pour me demander conseil sur leur propre situation.
— Comment puis-je faire Clotilde pour avoir un logement H.L.M. Tout le monde dit que c’est réservé aux cadres ! J’en ai ras le bol de payer un loyer exorbitant et mes filles sont obligées de partager une même chambre alors qu’elles ont une grande différence d’âge.
— Clotilde, il faut que je te parle, mais surtout il ne faut pas que mes collègues me voient, mon mari n’est pas bien en ce moment, il ne supporte plus sa situation de chômeur et ça retentit sur notre vie de couple. Il s’énerve facilement, enfin tu vois ce que je veux dire. Mais surtout, ne dis rien à personne.
— Dis-moi, est-ce que tu crois que je pourrais bénéficier d’une aide pour le départ en colonie de mon fils ? Il n’y a pas des trucs possibles par la CAF ?
Tout ça pour dire qu’à force de discussions, de petites paroles le matin en arrivant, de sourires, de conseils adaptés et aussi de petites blagues j’avais réussi à me faire accepter, et mieux encore à me faire apprécier.
Le travail était rude dans cette maternité. La population reçue non seulement par la maternité mais pour certaines femmes aussi par le Service Social était et est toujours d’ailleurs majoritairement un public en grande précarité.
Vous n’imaginez pas ce que représente pour une assistante sociale le fait de devoir faire appel au Samu Social, le fameux « 115 » pour trouver une « solution » d’hébergement. Il s’agit très souvent d’hôtels pourris de la capitale, ou parfois loin de Paris, avec présence de blattes, souris, etc. Nous restons une demi-journée pendues au téléphone à attendre que le 115 nous trouve une solution. Et surtout, nous essayons de trouver des moyens d’apporter le minimum vital à cette dyade maman/bébé. Parfois, il arrivait qu’aucun équipement ne soit prévu dans la chambre. Ce qui obligeait les mères à dormir avec leur bébé dans le même lit.
Je me souviens de cette mère venue nous expliquer qu’elle avait cassé le bras de son bébé en se retournant la nuit dans le lit. Grande était sa culpabilité lorsqu’elle nous avait raconté cet accident en présence d’une autre mère. Elle voulait empêcher cette femme de commettre la même erreur qu’elle.
Nous attirions donc l’attention des mères sur ces risques et suggérions d’utiliser un gros oreiller pour y déposer leur nouveau-né. Cela choquait parfois certains professionnels que nous puissions prodiguer de tels conseils. Mais que faire ?
La maternité pourrait être une joie totale mais ce n’est pas toujours le cas. Comment exercer normalement son métier d’assistante sociale, quand on cherche à répondre aux besoins primaires et tenter d’apporter le minimum vital ? Nous devons nous assurer que la maman pourra trouver dans une association, des couches, du lait pour son enfant mais aussi de la nourriture pour elle-même… Il est important que la maman puisse se nourrir correctement lorsqu’elle allaite. Parfois, il arrivait que certains personnels critiquent les mères qui souhaitaient donner le biberon à leur enfant alors qu’elles étaient dans une grande précarité. Mais comment reprocher à des femmes de vouloir faire comme tout le monde, à savoir choisir d’allaiter ou non ? Il s’agit bien là de détresse humaine…
Et le questionnement s’installe en nous, quant à la politique du pays en matière d’immigration, en matière de protection maternelle et infantile, quant à notre impact sur un possible changement… Il paraît que nous œuvrons dans le domaine de la Protection de l’Enfance ! Baliverne !
Heureusement, le monde associatif pallie les failles et les manquements de l’État. Mais est-ce bien normal ? Est-il bien normal de payer deux fois, d’une part par le biais de nos impôts, d’autre part par les dons faits aux associations ?
Bref, nous ne sommes pas là pour parler de tout ça, mais il n’y a rien à faire, c’est de la déformation professionnelle…
De temps à autre, nous prenions en charge des femmes qui souhaitaient accoucher dans le « secret ».
À cette époque, toute femme qui souhaitait accoucher dans le secret pouvait s’inscrire sous un prénom (le sien ou un autre) suivi de « X » à la maternité pour le suivi de sa grossesse.
Le jour de l’accouchement, elle était prise en charge mais son nom ne figurerait jamais sur l’acte de naissance du bébé. C’était comme si un bébé était né sans qu’il y ait eu accouchement, bizarre non ? En revanche, son identité était confiée au coffre de l’hôpital sous pli scellé. Ceci pour pouvoir savoir qui était cette femme en cas de décès lors de son accouchement. C’était violent mais nécessaire.
La femme pouvait quitter la maternité quand son état le lui permettait.
Alors commençait à courir un douloureux délai de deux mois pendant lequel elle pouvait selon la loi se rétracter et revenir sur sa décision de confier son bébé à l’adoption. Dans ce cas, elle devait aller en mairie pour y reconnaître son bébé et remplir un formulaire à adresser à l’Aide Sociale à l’Enfance. Après un entretien, l’A.S.E. devait lui remettre son bébé. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, « récupérer » son enfant n’était pas si simple.
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