
Une suite de portes
Chapitre 3
II
Le monde de Kalinka
Tout le monde, enfin une personne qui me tient dans ses mains et me tape le dos pour me faire crier, s’agite en réclamant de l’eau chaude et des serviettesLucioleest tout excitée, lorsque la personne qui me tient lui dit c’est une fille ! OH NON pas ça ! Elle continue en disant on la nomme comment ? Et trouvez une boîte à chaussures de petite taille car elle est minuscule et il faut lui faire un nid très chaud ! Elle me prend pour un piaf celle-là ! Elle récidive : comment on la nomme ? Lucioleregarde Peur, de la joie plein les yeux, mais lorsqu’elle ouvre la bouche :
— Vous la nommez comme vous voulez, je ne veux pas la voir et enlevez cette chose immonde ! (Tout ceci me fut rapporté par mon père beaucoup plus tard.)
La personne et Luciole sont restées scotchées et ne comprennent pas, moi si ! J’étais au courant depuis belle lurette mais j’espérais ! Alors la femme est sortie de sa torpeur et s’adressant à Lucioleelle dit :
— Donnez-lui mon nom je m’appelle Kalinka.
Ouf ! J’ai eu chaud, imaginez qu’elle se soit prénommée, je ne sais pas moi, mais, Cacapoux ou Simplette, alors là j’aurais eu la Totale, et c’est comme cela que j’ai démarré dans votre monde.
Lucioleest mon père, son nom est RÉMUSet je reconnais qu’il est en admiration devant moi, mais comme je le constaterais plus tard il est complètement sous la coupe de Peur, il ne peut me montrer ses sentiments lorsqu’elle est présente sans déclencher les foudres de l’enfer comme il dit !
Peurest ma génitrice, son nom est MARGOT, au fil du temps les rapports entre eux se sont fortement dégradés et dès que j’ai su marcher mon père m’emmenait faire de longues balades au début sur ses épaules, ensuite il me tenait par la main et c’était un immense bonheur que de sentir ses doigts serrer les miens, il avait de très belles mains. Nous allions en forêt qui était proche, il me parlait des odeurs, des chants des oiseaux, des fleurs qu’il ramassait et en faisait un bouquet qui très souvent finissait à la poubelle suivant les humeurs de MARGOT.
Au fait, les grincements se sont avérés être les pleurs d’un BB qui était bien évidemment un garçon du nom de YVAN. Margot en était folle et le couvait comme une poule couve ses poussins, enfin j’imagine ! L’année suivant ma naissance, il y en eut une autre, de naissance, et malheureusement encore une fille, je me souviens qu’elle pleurait beaucoup et que cela énervait Margot ; un jour, elle a tellement pleuré qu’ils ont fait venir un Monsieur avec une sacoche, il a dit qu’elle était très malade et quelques jours plus tard elle n’était plus là ! Le temps a passé il y eut d’autres arrivées, une fois deux d’un coup, ceux-là non plus ne sont pas restées longtemps, puis ce fut un autre garçon Pier et une fille Kathleen. J’avais déjà cinq ans, j’étais une grande fille non pas par la taille car j’étais très petite mais j’avais effectué un saut-de-mouton du statut de BB au statut de presque ado avec des responsabilités ; je devais m’occuper de la petite poupée blonde, il est vrai qu’elle était très belle et souriait tout le temps heureusement pour elle car Margot l’exhibait comme un trophée et j’en avais la surveillance aussi dès qu’il lui arrivait quelque chose c’était pour ma pomme.
Puis il y eut trois autres garçons ; entre temps, j’étais devenue très indépendante, je fuguais beaucoup, les réprimandes fusaient mais je n’y attachais aucune importance. J’allais à l’école et j’aimais cela, j’avais une vraie soif de savoir mais il y avait un hic, Margot étant issue d’une famille bourgeoise elle était donc catho, pas cul béni, mais il était de bon ton de mettre les enfants à l’école des bonnes sœurs, alors là ce fut le parcours du combattant pour elles et pour moi ! Les interdictions en tous genres me révoltaient : je lisais tous les livres bannis, les affrontais du regard ! J’avais une copine Dany qui était elle aussi une révoltée mais sa famille n’était pas aussi « respectable » que celle de Margot aussi elle ramassait dur.
Un jour, j’en ai eu marre de ces injustices et nous avons élaboré un plan pour punir cette grosse tourte de sœur Babeth qui nous avait dans le collimateur ; nous avons scié les pieds arrière de sa chaise si bien que lorsqu’elle a posé son gros popotin, les deux pieds ont cédé et elle s’est retrouvée la tête coincée dans les barreaux du dossier ; nous n’avons pas nié le fait d’être les responsables et refusant toutes excuses nous nous sommes retrouvées au cachot – eh oui ce genre de punition était encore de mise chez les « bonnes sœurs » – nous étions dans deux cellules séparées mais qu’importe ! L’espoir de nous retrouver nous a fait tenir pendant un mois au bout duquel Dany fut expulsée, moi non, encore une injustice ! J’étais envahie d’une immense colère et c’est à ce moment que je me suis établi des RÈGLESLa première :ne jamais s’attacher à quelqu’un, ne jamais éprouver de sentiments envers quiconque !
J’ai donc entamé les défis, faire croire ce qui n’était pas ; par exemple, tous pensaient que j’avais des aventures avec les garçons alors qu’aucun ne pouvait s’en vanter, je les menais par le bout du nez, en fait je n’étais pas du tout attirée par eux, pour moi ils n’étaient que des moutons bêlants qui n’avaient rien dans la tronche.
Margot multipliait les agressions vis-à-vis de Rémus quelques fois c’était très violent, les petits étaient morts de trouille et se cachaient sous mes jupes surtout Pier qui faisait de nombreux cauchemars. Margot essayait de m’humilier me disant que j’avais de vilaines mains, des mains de paysanne ainsi que ma démarche n’avait aucune classe, je lui répondais que je préférais n’avoir aucune classe que celle d’une cinglée et je la toisais avec un petit sourire méprisant ce qui la rendait hystérique, elle hurlait :
— Je te materais, je te materais tu vas plier ! »
Je lui répondais :
— Personne ne me mettra à genoux, j’en fais le serment !
Ce fut ma deuxième règle.
Il faut dire qu’elle avait réussi à mettre tous ses fils contre leur père. La petite princesse, elle, était en dehors de tout cela, cela lui faisait du mal mais elle gardait son sourire envers et contre tout et ne s’occupait de rien qui pouvait l’éloigner de son petit nombril ; elle avait trouvé la parade et vivait sa petite vie tant bien que mal, elle peut remercier sa mère pour son état légèrement narcissique d’aujourd’hui.
Je n’avais aucune discussion avec Margot aussi lorsque la première menstruation est arrivée c’est tout naturellement vers mon père que je suis allée à la pêche d’informations lors d’une de nos balades. Nous étions dans l’enceinte du cimetière, nous nous installions sur une tombe et discutions ou si l’inspiration était présente, il écrivait des poèmes, il y avait souvent plein de lucioles, là il m’a expliqué que c’était une chose normale chez toutes les femelles aussi bien humaines qu’animales, que le jour où je serais amoureuse d’un homme si pendant quelque temps ces menstruations disparaissaient cela voudrait dire que j’allais avoir un BB, oh là là que non, il a ri, et m’a raconté une histoire, je ne sais si elle est vraie. Il me dit que lorsque je suis venue au monde j’avais eu une perte de sang et que la sage-femme avait dit que je serais une vraie femme, on peut dire que cette femme n’était pas madame Soleil, j’avais entre 12 et 13 ans. Nous approchions de Noël.
Je ne me souviens d’aucun Noël sauf en partie de celui-là, tout le monde avait eu son cadeau, une poupée pour petite princesse et je ne sais quoi pour moi, toujours est-il que la blondinette voulait mon cadeau et je ne voulais pas céder à son caprice. Aussi au bout de quelques minutes, Margot me l’arrache des mains et le lui donne. Bon, tant pis, je n’ai jamais été jalouse : je me souviens que je n’étais même pas triste. Le lendemain ou surlendemain, mon père revient de la ville avec une poupée et là, dans ma tête c’est très clair, elle avait les cheveux roux et je la trouvais magnifique, je la vois encore. Dès que petite princesse la vit elle la voulut mais je ne cédais pas, alors Margot est intervenue, m’a tiré hargneusement la poupée des mains et l’a mise dans la chaudière, je me suis ruée sur blondinette et lui ai mordu un doigt.
En fait, ce qui m’a le plus fait mal est que mon père ne soit pas intervenu pour me défendre, j’en avais gros sur la patate, j’ai donc instauré la troisième règle : Ne compte sur personne pour te venir en aide
Puis l’année 59/60 arriva j’ai obtenu avec dérogation ma première partie de bac, j’avais depuis longtemps été mise dehors par les sœurs et étais au lycée laïc à l’époque le bac était en deux parties, je faisais des petits boulots pour un peu de monnaie, je sortais avec les copains et copines je ne sais si j’étais heureuse mais en tout cas j’allais mon petit bonhomme de chemin dans mes rêves et mes balades nocturnes.
Nous habitions à la campagne et il fallait aller chercher le lait tous les jours à la ferme, cela ne me gênait pas, au contraire pour moi tout était bon pour m’extraire de la maison, c’était assez loin, il n’y avait pas d’éclairage et nous étions en novembre donc la nuit tombait vite, à un moment il fallait quitter la route et passer à travers un petit bois de broussailles ; je n’avais jamais eu peur ni même penser qu’il pouvait m’arriver quelque chose, j’ai entendu une voiture se garer le long de la route que je venais de quitter, les phares sont restés allumés je me suis dit que quelqu’un avait envie de pipi mais au même moment des pas à côté de moi et une voix d’homme, des mains sur mes épaules qui m’obligent à me retourner, pas un son arrive à sortir de ma bouche je suis littéralement tétanisée, une poupée de chiffon tout ce que je me souviens est que dans ma tête la petite voix dit ne résiste pas cela ira plus vite et plus vite il sera parti, je n’ai opposé aucune résistance et il est parti, j’avais mal, je n’arrivais pas à pleurer, je restais par terre comme une idiote complètement désorientée, au bout d’un moment j’ai déchiré ma robe pour faire un tampon que j’ai mouillé avec le lait pour me nettoyer puis je suis rentrée à la maison, à mon retour Margot n’a pas vu la robe déchirée, mais le bidon où il manquait une bonne quantité de lait ne lui a pas échappé ; j’ai inventé le fait que la fermière n’avait pas fini la traite et que j’avais froid à attendre, je savais qu’elle n’irait pas se renseigner si c’était vrai. J’ai bu mon chocolat mangé la tartine et suis allée me coucher. Le soir, nous n’avions pas un repas mais un petit déjeuner en quelque sorte, le pain et le beurre étaient tellement bons.
Le lendemain matin à la première heure je me suis rendu à la gendarmerie pour faire une déposition, le flic me connaissait et me dit :
— Alors ma belle tu as fait quoi cette fois ?
— Cette fois c’est : « On m’a fait quoi ! »
— Raconte,
— Hier soir, je me suis fait violer et je veux déposer une plainte !
— Mais dis-moi tu es mineure, c’est ta mère qui doit le faire pour toi, attends on va aller la chercher !
Il envoie un autre flic qui revient avec Margot, une Margot hors d’elle qui se rue vers moi et commence à me houspiller me disant que j’étais la honte de la famille et patati et patata, se retourne vers le gendarme et lui dit ne croyez pas ce qu’elle raconte ce n’est qu’une petite putain qui n’a que ce qu’elle mérite.
Honnêtement, je ne m’attendais pas à autre chose de sa part mais elle avait réussi à me mettre en colère, elle me prend le bras en me pinçant et me dit :
— Va ! Tu rentres et si tu n’es pas contente tu prends tes cliques et tes claques et tu fous le camp.
Aussitôt je rétorque :
— Tu ne le diras pas deux fois !
Je suis rentrée, pris un balluchon et suis partie.
Je suis allée voir mon oncle qui était photographe, lui ai demandé la dernière revue du « Photographe », ai regardé les annonces, je voulais partir le plus loin possible : il y avait une demande à St AYGULF dans le Var. Je mis un doigt sur le nom de la ville, voilà je vais là !
Ce fut le départ d’un très long voyage.
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