
Un cœur, deux prétendants
Chapitre 2
Lars s'était légèrement éloigné, me laissant quelques secondes pour retrouver mon souffle. Mais même avec cette distance infime entre nous, je sentais encore la chaleur brûlante de son regard sur moi. Il émanait de lui une aura indomptable, presque prédatrice, qui contrastait avec la froide maîtrise de Ten. Deux opposés, et pourtant... une force identique dans leur manière d'être.
Je déglutis, sentant mon estomac se nouer sous l'intensité du moment.
- Je n'ai jamais dit que je voulais entrer dans votre monde, soufflai-je, plus pour me convaincre moi-même que pour eux.
Lars eut un sourire en coin, un sourire qui disait que lui savait déjà ce que je refusais d'admettre.
- Vraiment ? répliqua-t-il, amusé. Alors pourquoi es-tu encore ici ?
Je n'eus pas le temps de répondre. Letya s'était approchée, son bras effleurant le mien dans un geste subtil, presque protecteur.
- Parce qu'elle est curieuse, répondit-elle à ma place. Et que vous, mes chers amis, êtes plus fascinants que vous ne le pensez.
Son ton était léger, mais son regard, lui, était perçant. Comme si elle sondait déjà l'issue de cette soirée avant même qu'elle ne se déroule.
Ten posa enfin son verre, se redressant lentement, et ce simple mouvement suffit à capter toute mon attention.
- La curiosité est dangereuse, murmura-t-il.
- Mais c'est ce qui rend la vie intéressante, répliqua Letya en haussant un sourcil.
Il y eut un instant de silence, comme si un équilibre fragile venait d'être trouvé entre eux. Puis Lars claqua doucement la langue, brisant l'atmosphère pesante.
- Dans ce cas, laissons-la décider.
Son regard bleu acier se posa sur moi, scrutateur.
- Tu peux partir maintenant, Davina. Reprendre ta vie normale, oublier cette soirée et nous oublier nous.
Il marqua une pause, me laissant absorber ses paroles.
- Ou bien... tu peux rester. Et voir jusqu'où la curiosité peut t'emmener.
Un défi.
Il savait exactement ce qu'il faisait.
Et le pire, c'est que ça fonctionnait.
Je ne bougeai pas tout de suite. Mon cœur battait trop vite, mon esprit était un chaos de pensées contradictoires. Mais au fond, je connaissais déjà la réponse.
Je relevai lentement les yeux vers eux.
- Je reste.
Un sourire imperceptible effleura les lèvres de Lars, tandis que Ten se contenta d'un regard appuyé, comme s'il évaluait les conséquences de ma décision avant même que je ne les réalise moi-même. Letya, elle, se contenta de lever son verre en signe de victoire silencieuse.
- Excellente réponse, murmura Lars.
Je ne savais pas exactement ce que j'avais accepté en prononçant ces deux mots, mais une chose était certaine : je venais de franchir une frontière invisible. Une frontière dont le retour semblait déjà improbable.
Lars fit signe au barman et, en quelques secondes, un verre apparut devant moi. Un liquide ambré, dont les reflets dans la lumière tamisée du club semblaient vibrer d'une chaleur trompeuse.
- Bois, ordonna-t-il doucement.
Je levai un sourcil.
- C'est une sorte de rite d'initiation ?
- Non, c'est juste une manière de marquer le début des choses, expliqua Ten, sa voix calme tranchant avec l'excitation voilée de Lars.
Je jetai un regard vers Letya, cherchant une confirmation silencieuse. Elle me répondit d'un hochement de tête encourageant.
- Un simple verre, Davina.
Le liquide brûla légèrement ma gorge alors que je buvais, mais ce fut surtout la tension dans l'air qui me fit frissonner. Comme si, à l'instant où le verre toucha mes lèvres, une sorte de pacte invisible venait d'être scellé.
Lars, satisfait, s'accouda au bar en me regardant avec amusement.
- Bien. Maintenant, dis-moi...
Il effleura du bout des doigts le rebord de mon verre, un geste anodin en apparence, mais qui fit monter en moi une chaleur troublante.
- Jusqu'où es-tu prête à aller ?
Le sous-entendu était clair. Il ne s'agissait plus seulement d'une simple soirée. Il me demandait bien plus que cela.
Je sentis mon cœur cogner contre ma poitrine.
- Je ne sais pas, admis-je honnêtement.
Ten observa ma réaction avant de prendre la parole pour la première fois depuis mon choix.
- C'est une réponse acceptable, déclara-t-il.
Son regard d'acier capta le mien, et pour la première fois, je sentis qu'il me testait, qu'il cherchait à comprendre qui j'étais réellement.
- Alors nous verrons, conclut-il simplement.
Lars éclata de rire, et Letya leva son verre dans un geste complice.
- Bienvenue dans la partie, ma belle, chuchota-t-elle.
Et à cet instant précis, je sus que ma vie ne serait plus jamais la même.
La musique battait son plein autour de nous, une basse sourde qui semblait résonner jusque dans ma cage thoracique. Malgré l'agitation du club, je n'entendais plus rien d'autre que le souffle de mon propre cœur, cognant avec force contre mes côtes. Je venais de dire oui.
Lars échangea un regard avec Ten, un regard que je ne sus déchiffrer. Il y avait quelque chose de sous-entendu, une communication muette qui me donnait l'impression d'avoir mis un pied dans un jeu dont j'ignorais encore les règles.
- On sort d'ici, déclara soudain Lars en attrapant son verre pour le finir d'un trait.
Letya leva un sourcil amusé.
- Déjà fatigué, Denver ?
- Disons que l'ambiance ici devient trop... banale.
Ten acquiesça d'un simple mouvement de tête avant de détourner son regard vers moi.
- Tu viens ?
Sa voix n'avait rien d'une question. C'était un fait. Je venais.
Je jetai un dernier coup d'œil au club, à ces visages anonymes dans la foule, à cette vie d'avant qui semblait déjà me glisser entre les doigts. Puis, sans hésiter, je me levai.
Lars sourit, satisfait, et passa devant. Ten me suivit de près, tandis que Letya m'offrit un dernier clin d'œil avant de murmurer à mon oreille :
- Fais attention, Davina. Avec eux, on ne revient jamais en arrière.
Je déglutis, mais il était déjà trop tard pour hésiter.
---
L'air nocturne était plus frais que je ne l'avais imaginé. À peine sortie du club, une bouffée de liberté et d'inconnu m'envahit, entre excitation et appréhension.
Lars s'appuya contre une Maserati noire stationnée devant, tirant une cigarette de la poche de sa veste en cuir. Le briquet cliqueta, et une lueur vacillante éclaira son visage une fraction de seconde avant qu'il ne souffle une volute de fumée dans l'air nocturne.
- Tu fumes ? me demanda-t-il, me tendant son paquet.
- Non.
Un sourire effleura ses lèvres.
- Bonne fille.
Ten, lui, resta silencieux. Il ouvrit la portière arrière de la voiture et attendit. Pas un mot, pas un geste inutile. Juste cette autorité tacite qui émanait de lui.
Je me figeai un instant. C'était réel. J'allais monter dans cette voiture, les suivre dans un monde dont j'ignorais tout.
Lars observa ma réaction avec amusement.
- Tu réfléchis trop, Davina.
Puis, avec une lenteur exagérée, il s'approcha, réduisant la distance entre nous jusqu'à ce que je puisse sentir la chaleur de son corps contre le mien. Son doigt effleura mon menton, relevant légèrement mon visage vers lui.
- T'as peur ? murmura-t-il, sa voix plus douce, plus dangereuse.
Je soutins son regard.
- Non.
Il sourit.
- Mens encore.
Et avant que je ne puisse répliquer, Ten rompit le moment en déclarant simplement :
- Monte.
Je n'hésitai plus.
Je glissai à l'intérieur de la voiture.
La portière se referma.
Et mon destin avec elle.
La voiture démarra en silence, et nous nous enfonçâmes dans les rues désertes de la ville. La lumière des réverbères passait en éclats furtifs à travers les vitres sombres, mais tout semblait plus net à l'intérieur, comme si l'air lui-même avait changé de texture. Mon cœur battait plus fort à chaque seconde qui s'écoulait. La tension dans l'air était palpable, presque électrique, mais aucun de nous ne parlait.
Lars était assis en face de moi, son regard toujours fixé sur l'horizon. Il ne cessait de tirer sur sa cigarette, laissant la fumée se dissiper lentement dans l'air. Ten, à côté de lui, semblait aussi imperméable à l'agitation ambiante que d'habitude. Leurs silences étaient lourds, lourds de non-dits, de promesses qu'ils n'avaient même pas besoin de formuler à voix haute.
Letya se tenait près de la fenêtre, l'air pensif. Parfois, elle jetait un coup d'œil vers moi, comme pour évaluer ma réaction, et je pouvais presque entendre la question qu'elle ne me posait pas : Comment ça se sent de traverser cette ligne ?
Je n'avais pas de réponse. Je ne savais même pas si j'avais franchi cette ligne, ou si elle m'avait simplement engloutie sans que je ne m'en aperçoive.
Finalement, ce fut Lars qui brisa le silence. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et se tourna lentement vers moi.
- Bien. Tu es ici, et tu as fait ton choix. Mais il y a quelque chose que tu dois comprendre, Davina.
Je le regardai, un frisson glacé parcourant ma colonne vertébrale. Il y avait dans sa voix cette promesse sinistre d'une vérité que je n'étais pas prête à entendre.
- Il n'y a pas de retour en arrière.
Je hochai la tête, sentant la tension de ses paroles s'installer dans mon ventre.
Ten ne bougea pas, mais ses yeux se durcirent. Il scrutait chaque mouvement, chaque réaction, comme un prédateur en observation.
- Tu penses que tu as le contrôle, ajouta Ten, mais le contrôle... c'est une illusion.
Letya tourna lentement la tête vers moi, son regard aussi perçant que la nuit qui nous entourait.
- Nous sommes tous des prisonniers ici, Davina, mais dans ce monde, être prisonnier a ses avantages.
Je déglutis, un nœud d'angoisse se formant dans ma gorge.
- Prisonniers de quoi ? demandai-je, ma voix plus tremblante que je ne l'aurais voulu.
Lars sourit lentement, mais ce n'était pas un sourire réconfortant. C'était le sourire de quelqu'un qui savait exactement ce qu'il faisait.
- Prisonniers de nous-mêmes, de nos désirs et de nos choix, répondit-il, sa voix se faisant plus douce, presque mielleuse. Nous avons tous un prix, Davina. Et tu viens de mettre un prix sur ta liberté.
Un froid glacial s'installa dans le véhicule, et je me sentis soudainement prise au piège dans ce cercle étrange, entre eux, avec eux. Et malgré tout, au fond de moi, il y avait cette étincelle de curiosité, cette soif inavouée d'aller plus loin, de comprendre, de me perdre dans ce monde où chaque réponse semblait n'être qu'un nouveau début.
- Et si je veux payer ce prix ? murmurais-je presque, comme pour moi-même.
Lars se pencha en avant, son regard planté dans le mien, perçant, pénétrant.
- Alors, tu verras ce que cela implique. Mais sois prête, Davina. Ce que tu cherches ici ne te permettra pas de revenir à la vie d'avant.
Je me taisais, absorbant chaque mot, chaque avertissement, chaque sous-entendu. La voiture roulait, emportant nos destins dans son sillage, et tout ce que je pouvais faire, c'était m'accrocher à ce fil ténu qui nous reliait tous.
Le reste de la nuit nous appartenait, et je savais qu'aucun de nous ne sortirait indemne de ce jeu.
Vous aimerez aussi





