
Un an
Chapitre 3
Jours de juin
Juin étouffant. Il fait très chaud. Tout porte à se laisser aller, à penser aux vacances à la plage, aux grands espaces, au Brésil de Nina, à la Bretagne de Clémence, à l’Espagne de Mathilde et même aux doux paysages de Touraine d’Anaïs. Mais avant les vacances, il faut passer les derniers jours de cours à l’école, et passer les examens finaux. Après, si tout va bien, c’est le diplôme, et après encore, le saut dans l’inconnu, quitter les copains et trouver du travail. Pour l’instant, je ne veux pas y penser. J’assiste à un cours de fiscalité en rêvassant.
Dans l’amphithéâtre où se pressent les étudiants qui veulent réussir leurs derniers examens, j’écoute distraitement. La matière est aride, mais ce n’est pas trop compliqué, il suffit d’apprendre les multiples règles et de les appliquer en réfléchissant un peu. Le professeur s’ingénie à nous trouver des cas un peu tordus qui nous demandent de la finesse dans la réponse. Mais ce n’est quand même pas un cours de philosophie ! Et puis je sais que T., qui est dans le même cours que moi, m’aidera. C’est un crack en fiscalité, il a toujours les meilleures notes, il parait que c’est parce que son père est fiscaliste. Je ne sais pas trop ce que c’est comme métier, mon père à moi est ingénieur, et si je ne comprends pas tout ce qu’il fait je sais que ça consiste à vendre des trains et des métros à des gouvernements étrangers, ce qui l’amène des semaines entières loin de la maison (et d’ailleurs ouf de cela, ça nous laisse tranquilles !).
Pendant le cours, je repense aux jours qui ont passé depuis la Fête de l’école : avec T., on ne s’est plus quittés. Le lendemain de la Fête, le samedi qui a suivi, il m’a appelée à la maison. C’était le début de l’après-midi, je venais juste de me lever, et je traînais à la cuisine en prenant un jus d’orange. Heureusement, c’est moi qui ai décroché le téléphone, et pas maman, pas la peine qu’elle me demande qui c’est.
« Emma, coucou, ça va ? » me demande T. avec sa voix chaude.
« Coucou, T., je vais super bien, je viens juste de me lever, j’ai dormi comme un bébé. » Je n’ose pas encore lui dire que j’ai pensé à lui et qu’il me manque déjà.
« Qu’est-ce que tu dirais de prendre un pot ensemble ce soir ? Tu as prévu quelque chose ? »
« Ah super, ben oui je suis libre, on va où ? » En fait, j’avais comme projet de retrouver Mathilde pour un cinéma à Paris, mais évidemment je suis beaucoup plus tentée par l’invitation de T.
Il me donne rendez-vous dans un café branché du boulevard Saint-Germain, sur le coup de 19 h 30.
Tout l’après-midi, je suis super excitée, en attendant d’aller à Paris. Je ne fais que penser à T. Je suis sur un petit nuage. Il est hors de question que je parle à qui que ce soit à la maison, je passe l’après-midi dans ma chambre à écouter de la musique, sans sortir, malgré la chaleur torride de cette journée. Allongée sur le la couette en broderie anglaise blanche de mon lit, je repasse sans cesse les mêmes chansons sur mon Walkman.
Vers 18 h, je glisse rapidement à maman que je ne serai pas là le soir. Elle s’inquiète et pose des questions.
« Mais où tu vas encore ? Ce n’est pas raisonnable de sortir deux jours de suite, tu devrais te reposer et rester un peu avec nous. »
« Bon, là je vais juste prendre un pot avec des amis, je ne serai pas rentrée tard. »
« Tu prends la voiture ? »
« Non, je vais à Paris, je prendrai le métro. »
Je me dépêche de fuir maman et ses questions, et remonte dans ma chambre pour me préparer. Ce soir, curieusement, contrairement aux autres fois où je ne sais jamais comment m’habiller, ce soir, je tombe tout de suite d’accord sur ce qu’il me faut mettre : comme il fait très chaud, je choisis un short court en jean blanc et un petit débardeur à bretelles de couleur rose. Je passe un mini-sac en bandoulière autour de mes épaules, et des sandales plates. Je me maquille à peine : juste un trait noir sur les paupières et un peu de mascara. J’ébouriffe mes cheveux blonds bouclés et c’est tout. Ce soir, je me sens bien, je me sens jolie, je me sens pleine de joie.
À 19 h, je prends le RER en face de la maison, qui m’amène à l’Étoile, et là je prends le métro jusqu’au boulevard Saint-Germain. Quand je sors du métro, je suis frappée en pleine figure par la chaleur étouffante de la capitale, le macadam a l’air de fondre sous mes pieds, les immeubles hauts renvoient d’énormes bouffées de chaleur. L’air est lourd et compact, difficile à respirer, mais j’aime ça, j’aime l’été étouffant à Paris.
J’arrive au café, T. est en terrasse, il me fait signe, il n’est pas seul, il est avec des amis, qu’il me présente : Tomas son cousin et Marina, une amie. Je leur fais la bise, et je m’assois à côté de T. C’est curieux comme tout est si facile : s’assoir l’un à côté de l’autre, se prendre la main, regarder le mouvement de la rue de nos quatre yeux braqués dans la même direction.
Tomas raconte son histoire : fils de famille comme son cousin, il s’est fâché avec son père, qui l’a mis dehors. Le motif : il n’a pas voulu passer ses examens (il est à la Fac de droit à Assas), ça le barbe, ses études ne l’intéressent plus. Du coup, son père a pris en coup de sang et lui a demandé de ne plus revenir tant qu’il n’aurait pas réfléchi et pris une décision raisonnable quant à ses études. Et ça, c’était il y a cinq mois, pour les partiels de janvier. Tomas, buté, est parti, et s’est trouvé un boulot de barman dans une discothèque ; au début, il a squatté chez des amis et maintenant il a son petit studio dans le Quartier latin. Et voilà, avec le temps il s’est fait à sa nouvelle condition. Il vit la nuit et dort le jour. Il ne parle pas de rentrer.
T.… On a bu des bières ensemble – des Pelforth brunes – et écouté du rock jusque deux heures du matin, et j’ai même goûté à une de ses Gauloises blondes, et puis comme le dernier métro était passé, il m’a emmenée chez lui. Ça s’est passé tout seul, si simplement, si naturellement, comme le café fermait, il m’a fait monter sur son scooter, et il m’a emmenée au pied de son immeuble où il s’est garé. Je l’ai suivi dans le hall, et là il m’a prise par la taille et m’a embrassée. Tout enlacés et entremêlés, le souffle court, le cœur bondissant, nous avons ouvert la porte et nous nous sommes jetés sur le lit.
Je pense à ce premier matin où je me suis réveillée dans le studio de T. baigné de soleil. T. dormait encore lourdement. Moi, je me suis réveillée et le cœur tout vibrant, je me suis redressée dans le lit et je l’ai regardé. J’adore le pli de sa bouche quand il dort. J’avais le corps rempli du souvenir de ses caresses et de ses étreintes. Je n’avais pas beaucoup dormi, j’étais encore comme un somnambule tout attaché au sommeil, et tout éveillé aussi. J’étais en état second. Je me suis levée et mes pas m’ont portée à la grande porte-fenêtre du studio, j’ai entrouvert les rideaux et j’ai regardé dehors, je me suis laissé emplir par les rayons vifs et chauds du soleil d’été, et alors les rayons brulants ont atteint mon cœur, et je me suis sentie bien.
Quand je suis revenue au lit, T. s’est éveillé, il a allumé sa première cigarette. Une Gauloise blonde. Puis il m’a regardée, et m’a souri.
Le lundi qui a suivi la Fête de l’École, j’ai repris le chemin de l’École en prenant le train de Paris le matin à 8 h 30, train dans lequel j’ai retrouvé d’autres étudiants qui font la navette comme moi entre Paris et l’École, et parmi eux T. Ça m’a fait drôle de le voir parmi les autres étudiants, et quelque part l’intégrer à ma vie de tous les jours.
Je me suis assise à côté de lui, lui ai fait la bise et n’ai rien dit. Je n’ai rien envie de dire, je le regarde encore et profite de sa présence. Il avait mis ses lunettes rouges, qui lui donnent à la fois l’air sérieux et différent, et il portait son cartable en cuir sous le bras. Arrivés à l’école, dès le premier cours fini nous nous sommes retrouvés à la cafétéria, comme nous faisions tous les jours, mais cette fois-ci ensemble. Ça s’est passé tout naturellement de me présenter ainsi ensemble aux copains. Mathilde et Clémence ont levé un sourcil en nous voyant, vaguement étonnées, elles n’avaient pas vraiment l’habitude de me voir accompagnée, et puis, elles sont vite venues aux nouvelles. Ce qui les ennuyait, c’est que dorénavant je ne faisais plus tout à fait partie de la bande, j’étais accaparée par T.
Heureusement, j’ai un cours d’audit en commun avec Clémence, et un cours d’anglais avec Mathilde, cours qui ont suffi à nous réunir côte à côte et à receler l’amitié. Pendant les cours, Mathilde m’apprend qu’elle ne sera pas là cet été, elle le passe en Espagne avec sa famille, comme tous les étés, et après elle part six mois dans une Université mexicaine, et je comprends que je risque d’avoir du mal à la voir pendant tout ce temps. Mais elle parait si contente ! Quant à Clémence, elle partira en Bretagne, sa région d’origine, où elle a prévu un stage caritatif dans une association. Je comprends vaguement que je ne verrai pas mes amies pendant un moment, peut-être des mois, mais je suis comme dans du coton, totalement sous le charme de mon amour naissant, et ça ne m’atteint pas beaucoup. Je laisse s’envoler les paroles et je pense à autre chose.
Le reste des cours jusqu’à la fin de l’année s’envole avec la même facilité, les examens se passent comme dans une routine, tout cela est comme dans un rêve, c’est facile, car je suis presque tout le temps avec T.
Je ne m’en suis pas aperçue, mais l’année s’est finie toute seule.
Juillet. Les examens sont finis et les cours aussi. Je n’ai rien vu arriver. Et maintenant, depuis la fin des cours, le rythme est retombé, plus de trajets en train le matin pour aller à l’École, plus de journées à courir d’un amphithéâtre à l’autre en déjeunant en vitesse au restaurant universitaire, plus d’heures volées à la bibliothèque pour préparer un dossier, plus de révision en vue des examens. Tout est redevenu calme. J’ai mis en vrac mes cahiers et mes classeurs dans un coin de ma chambre, ne sachant pas trop quoi en faire, n’arrivant pas à réaliser que c’est fini. Vraiment fini. Qu’il n’y aura plus de pause-café à la cafétéria avec les copains, de cours de gym le jeudi après-midi avec les copines, de cours d’anglais avec le prof néo-zélandais à l’accent si marrant, de soirées laborieuses à peiner sur la programmation d’un exercice informatique, et de surprises au relevé des notes à la fin des examens.
Je n’ai pas de projets pour l’instant, je ne veux pas en avoir, je ne veux pas réfléchir, je veux rester dans mon rêve avec T. Je devrais chercher du travail, d’ailleurs ces dernières semaines j’ai déjà reçu des propositions, mais rien ne m’a emballée ; tout cela est décidément encore très loin, je n’y pense pas et je sombre dans la vacuité de ces journées étouffantes de juillet.
Les journées se confondent dans un rêve cotonneux, un rêve qui se poursuit entre T. et moi, il n’y a ni hier ni lendemain, uniquement le jour présent, l’heure présente et la minute présente, que je passe avec lui. Je suis avec lui, contre lui, je lui donne la main, je marche avec lui, je fais l’amour avec lui, je ris comme lui, je pense comme lui, je ne regarde que lui.
On se retrouve chez lui, dans son studio, ou parfois chez moi, discrètement, profitant de ce que les parents sont partis en vacances. Il me faut être très discrète vis-à-vis de mon frère et de ma sœur, ils ne sont pas souvent là, mais je n’ai aucune envie qu’ils me découvrent avec T., je ne veux rien leur livrer de mon histoire. Je crains leurs remarques moqueuses et acerbes, je n’ai aucune envie de mettre de la méchanceté et de la mesquinerie sur mon histoire avec T.
Dans salle de bains où je me prépare avant la venue de T., je prends avec soin une douche parfumée, puis je mets un mignon déshabillé en coton blanc, j’ai envie de lui plaire. Il arrive, la bouche sensuelle, il me sourit, je l’embrasse, il sent la cigarette, et on se glisse vite dans les draps. Nous nous caressons longuement, j’adore sa peau douce et j’aime ses caresses, puis il me prend plusieurs fois, il a toujours l’air insatiable. Quand on va chez lui, c’est plus amusant, il habite un très beau studio luxueux derrière l’Assemblée nationale, avec un grand balcon qui court le long de la grande porte-fenêtre. Cet appartement, cet immeuble, ce quartier, ils me semblent si différents de ma maison en meulière et de mon quartier résidentiel de banlieue, et cela m’intrigue ; j’aimerais explorer le quartier, me promener dans les belles avenues aux immeubles bourgeois, mais je n’en ai pas le temps, car ce qui se profile c’est un départ pour la montagne : comme il n’est pas question qu’on se sépare, même pour quelques jours, T. me propose de l’accompagner dans sa transhumance estivale avec sa famille dans leur chalet de Briançon.
Je dois le rejoindre là-bas en train après quelques jours passés seule à Paris.Il reste plusieurs jours avant de rejoindre T. à Briançon. Ma vie s’arrête, mon sang ne circule plus. Je suis tétanisée sur place, je vis comme un zombie. Je suis chez mes parents, dans leur maison, mais je ne vois même par qu’ils sont là ou pas. Bien sûr, ma mère est toujours là, mon père je ne sais pas, il est souvent en voyage, et quand il est là, à part exploser en fureur, il est absent, enfermé dans sa tête. Ma sœur ? Je sais pas. Mes frères, je sais pas. J’ai suspendu tout le temps dans l’attente de retrouver T. à Briançon. En attendant, je ne mange pas, je ne bois pas, je ne respire même pas, je n’existe pas.
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