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Couverture du roman Ultime vision

Ultime vision

Après la disparition à Paris de la biologiste Leila Stepanov, son mari est incarcéré à Moscou. Si les autorités le soupçonnent de meurtre, ses proches dénoncent une machination politique. Entre la police française et un enquêteur russe, la traque s'intensifie. Un agent amoral, lié à un banquier suisse, détient pourtant des secrets terrifiants. Dans ce jeu d'influence mêlant services secrets, moine mystérieux et civils, l'intérêt général sert de prétexte à la pire noirceur humaine.
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Chapitre 3

Chapitre un

Deux mois plus tard,

Il atterrit à l’aéroport de Genève en provenance d’Athènes via Singapour pour brouiller les pistes. Son passage des douanes se déroula sans encombre. Costard-cravate sous un manteau en cachemire, attaché-case à la main et une valise de l’autre, lui donnait une allure d’homme d’affaires tout à fait respectable. C’était un expert en camouflage, avec un portefeuille de conseiller, de nationalité britannique pour une entreprise d’import-export qu’il n’exerçait évidemment pas. La photo sur son passeport biométrique épousait assez bien les traits de son visage, pourtant maquillé et dissimulé sous des verres de contact de couleurs fausses. D’un calme gestuel et d’une attitude à la méthodologie chirurgicale, il était pourtant exigeant et d’une nature méfiante digne d’un mathématicien en proie aux difficultés d’une opération complexe. Il s’avança auprès du tapis roulant, adoucissant son regard autour de lui. Personne de louche ne reteint son attention. Il récupéra tranquillement son bagage puis s’engagea vers la sortie, fleuretant volontiers sur le physique d’une jeune femme. Mais en balaya très vite l’idée d’attirance pour se concentrer sur son rendez-vous. Si son patron le réclamait, c’est qu’un travail sérieux l’attendait. Il vit, pancarte à la main, un chauffeur en doudoune faire le pied de grue, prononçant invariablement son nom à la face des passagers. Devant leur ignorance, le désespoir n’en était que plus grand. Il le dépassa allégrement, l’ignorant volontiers, jusqu’au moment de se retourner prestement. Personne ne semblait le suivre. Il s’approcha dans son dos. Le type avait la trentaine passée, de petite taille, les cheveux courts.

— Je suis monsieur Heart, prononça-t-il d’un ton sec, se montrant délibérément hautain et l’air patibulaire.

Le chauffeur se retourna, un peu mal embouché avant de se reprendre, comme impressionné par un physique imposant auquel la prestance donnait encore un peu plus de relief.

— Aaaaah, m’sieur Heart, dit-il en balbutiant. Excusez mon accent, je suis français, natif de Lyon plus précisément et…

— On y va !

Le chauffeur se racla la gorge alors que son client lui tendait son bagage, le regard aussi froid que la température. Intimidé, il déclina juste un geste de la tête, consentant à la requête. Sortant de l’aérogare, ils traversèrent la route détrempée pour se diriger vers un taxi brillant de propreté, parfaitement garé sur un emplacement dédié.

— Voyez, le soleil brille et ça fait de la réverbération ce qui accélère la fonte de la neige. C’est…

— J’ai vu !

Le chauffeur roula des yeux. Il se sentait un peu penaud devant ce client qui ne montrait guère de sympathie et qui n’aimait visiblement pas converser. Le bagage rangé dans le coffre, accélérant le pas instinctivement pour satisfaire les exigences de son client, il lui ouvrit la portière arrière droite puis la referma derrière lui. Il courut, n’oubliant pas de saluer au passage un de ses collègues avec des banalités qui renforça l’exaspération de son client.

— Je vais vous faire une confidence, m’sieur Heart. Hein, on n’est pas si mal dans mon taxi ? J’ai chauffé jusqu’à la dernière minute. Vous ne trouverez pas ça ailleurs.

De son rétroviseur, il vit un visage se détourner de la conversation. C’est vrai, la ville est agréable, le conçut-il.

— Et…

Il entendit un long soupir lui coupant un instant la parole.

— Oui ! Ma femme, Bibiche, est de nationalité suisse et de tempérament assez calme ce qui explique aussi les choses. Elle dit tout le temps que je suis trop bavard. Mais au moins, ça amuse bien ma belle-mère.

— Elle est peut-être sourde.

— Hein ? La belle-mère ? Ah ça m’sieur, vous alors, vous avez de l’humour. Ça fait plaisir. On est pareil tous les deux.

Heart le gratifia d’une moue peu banale. Une pause s’installa. Le chauffeur avait un temps rayonné de bonheur jusqu’à l’estomper progressivement devant l’expression sévère et peu loquace de son client. Mais…

— Moi, j’aime bien rire, ne pas trop me prendre au sérieux.

— Je n’ai jamais eu le caractère très joyeux.

— Ah bon ? C’est triste ça. Vous faites quoi dans la vie ?

— Il m’est aussi arrivé d’envoyer un type pas très loin des quatre planches pour s’être montré trop curieux. Hé ! Veuillez regarder la route, sinon j’ai bien peur que votre femme ne vous traite aussi de chauffard.

— Ah non ! Vous savez m’sieur Heart, répliqua-t-il avec de grands gestes d’une main, en bientôt douze ans de carrière, jamais pris une bosse sur la carlingue. Vous y croyez à ça m’sieur… ? Eh bien si, le type ? Il est là, devant vous ! Que ma mère me pende par les roubignoles si ce n’est pas vrai.

— Vous n’auriez jamais pris une bosse ailleurs, des fois ?

Le chauffeur fronça les sourcils avant d’ignorer le ton un brin sarcastique.

— Ah si ! Quand j’étais petit…

Heart leva les yeux au plafond.

— L’hôtel est encore loin ?

— Euh… non dix minutes à tout cassé, la circulation est fluide. Ah, j’en étais où pour que vous sachiez à qui vous avez à faire, reprit-il dans des gestes grandiloquents. Ah oui, dans la famille, on est chauffeur de taxi de père en fils, et pas un accident. Mon frère a pris l’agence familiale à Lyon et ça tourne, croyez-moi. Les clients sont contents et ils reviennent. On est honnête, nous ! Cela étant, ils ne veulent avoir à faire qu’à nous, je vous jure.

— Pfffff !

Ils arrivèrent devant l’hôtel Métropole Genève. Le taxi à peine arrêté que le portier et le bagagiste se ruèrent sur leurs tâches sous l’œil avisé du Directeur de l’établissement. Heart ou plus précisément, celui qui se faisait appeler ainsi, passa un billet au-dessus de l’épaule du chauffeur dont le chiffre émerveilla ses pupilles.

— Demain matin, votre taxi serait-il libre pour être à ma disposition ?

— Ooooh, s’exclama le chauffeur en prenant le billet, à ce prix-là pour une telle course, il ne pourrait en être autrement.

— Très bien !

Heart s’extirpa du véhicule et défia le portier du regard. Frileusement, l’employer s’inclina avec révérence.

— À quelle heure, demanda le chauffeur dont la tête dépassait courageusement le toit.

— Quand je serai prêt !

— Aaaaah… ? OK, s’étonna-t-il encore tout en réfléchissant. Ah, OK, répéta-t-il avec un peu plus d’assurance, avant d’embrasser le billet devant l’air consterné des employés du palace.

Le bagagiste l’interpella pour qu’il ouvre le coffre. Heart passa devant le Directeur dont les amabilités d’usage couvrirent à peine l’intérêt de son client.

— Contant de vous revoir, vraiment Monsieur Heart, j’espère que vous avez fait bon voyage, insista le Directeur.

— Exécrable, merci !

Heart ne s’embarrassa d’aucune mondanité supplémentaire, se dirigeant avec simplicité et aisance vers le chef réceptionniste. Il était ici comme chez lui, comme partout ailleurs. Le livret d’admission étant grand ouvert, il apposa sa signature avec dilettante. Reposant le stylo, combien fut sa surprise de se voir remettre une enveloppe, vierge de toute impression. Il reconsidéra le réceptionniste avec insistance.

— Une dame, disons d’un âge avancé, nous a demandé de vous remettre ceci, sans autre explication, monsieur Heart.

Celui-ci cligna des paupières puis décacheta l’enveloppe. Il sortit un papier. La découvrant vierge, il eut un bref sourire.

— Bonne nouvelle, interrogea le Directeur le bras tendu, indiquant la voie à suivre.

— L’avenir nous le dira.

Il remit délicatement la feuille dans son enveloppe avant de glisser le tout dans sa poche. La gouvernante l’attendait avec le bagagiste sous son aile. L’organisation était millimétrée, sans fausse note dans le décor ni faute de goût dans la mondanité et encore moins dans l’attention qu’on lui témoignait.

La chambre luxueuse concordait à son désir. La modernité du design occultait les fondations des murs datant du milieu du 17esiècle. La femme de chambre venait de se retirer sous des ordres signalétiques et insignifiants de la gouvernante. Un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats accompagnaient une panière de fruits sur la table basse du salon. Comme d’habitude, tout était parfaitement agencé.

— Bon séjour parmi nous, monsieur Heart, fit la gouvernante en déposant la carte-clé de sa chambre sur le rebord de la table.

Esseulé dans cette chambre studieuse qu’il connaissait pour s’y être logé lors de l’un de ses précédents séjours, il entreprit une visite, l’œil avisé à la moindre anomalie sur un mur ou un déplacement d’objet fortuit. Derrière, une caméra ou un micro dissimulé saurait s’envisager. Nullement stressé, outre la prudence, la méfiance n’avait jamais été un souci. Il avait appris à la gérer. Devenant avec le temps une exigence et en quelque sorte un jeu. Il vivait avec, lui apportant parfois une certaine adrénaline. Jetant un coup d’œil furtif par le carreau d’une fenêtre, il revint d’un pas. L’attitude d’un homme, de l’autre côté de la rue à l’entrée du jardin anglais situé face à l’hôtel, ne l’inspira guère. Personne n’aspire à ne rien faire. Même la simple attente d’un proche se remarque assez facilement. Là, le type s’échinait à ne rien observer alors que le lac Léman avec son jet d’eau lui était adossé. Soudain, son visage s’épanouit. Une femme l’enlaça et lui donna un baiser sur les lèvres avant de partir main dans la main. Heart secoua la tête, se sentant quelque peu ridicule. On n’est jamais trop prudent, se dit-il avant d’enfiler un jogging et envisager un exercice.

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