
Trahison et Renaissance Amoureuse
Chapitre 3
Les jours suivants, j'ai essayé d'oublier cette rencontre étrange. J'ai rangé les paroles de Madame Fournier dans un coin de mon esprit, sous la catégorie "délire de vieille folle". Je préparais mon déménagement à Paris, je choisissais mes cours, je rêvais à ma nouvelle vie. Antoine et Chloé étaient omniprésents, m'aidant à faire des cartons, m'emmenant dîner pour "profiter des derniers moments". Leur enthousiasme semblait si sincère.
Pourtant, une petite graine de doute avait été plantée. Je me surprenais à observer Antoine, à guetter un signe de cette jalousie dont parlait la vieille galeriste. Mais il était parfait, trop parfait. Il me couvrait de compliments, parlait de mon "génie", de mon "avenir brillant". Chloé, elle, était la douceur incarnée, me rassurant sur mes angoisses, me disant qu'elle viendrait me voir à Paris tous les week-ends.
Le jour de la confirmation officielle et de la publication de la liste des boursiers est arrivé. C'était une simple formalité. J'avais déjà reçu l'appel. Je me suis connectée au site des Beaux-Arts, le sourire aux lèvres, prête à voir mon nom imprimé noir sur blanc.
Mon nom n'y était pas.
J'ai rafraîchi la page. Une fois. Deux fois. Dix fois. Rien. La panique a commencé à monter, une vague glacée dans ma poitrine. J'ai cherché dans la liste des admis simples, sans bourse. Toujours rien.
À la place, tout en haut de la liste des boursiers, il y avait un nom que je connaissais.
Antoine Leclerc.
Mon souffle s'est coupé. C'était impossible. Antoine ne peignait presque plus. Son dossier était bon, mais pas exceptionnel. Pas au point d'avoir une bourse complète. Et surtout... pourquoi ne m'avait-il rien dit ?
Puis j'ai vu la note en bas de page. Une mention spéciale du jury. Mon œuvre phare, "Renaissance", celle qui m'avait valu les félicitations anticipées du directeur, était signalée. "Disqualifiée pour suspicion de plagiat."
Le sol s'est dérobé sous mes pieds. Plagiat ? C'était mon âme sur cette toile. Chaque coup de pinceau venait de mes tripes. C'était une blague, une erreur administrative.
J'ai attrapé mon téléphone, les mains tremblantes, pour appeler Antoine. Il saurait quoi faire, il m'aiderait. Sa ligne était occupée. J'ai appelé Chloé. Pas de réponse.
Prise d'une intuition terrible, je suis sortie de chez moi. Je devais leur parler. Je suis allée à l'atelier d'Antoine, un grand loft que ses parents lui payaient. La lumière était allumée. Je me suis approchée de la porte, prête à frapper, quand j'ai entendu des éclats de rire.
La voix de Chloé.
« On a réussi ! J'arrive pas à y croire, on a vraiment réussi ! »
Puis celle d'Antoine, triomphante.
« Je te l'avais dit. Son œuvre était trop parfaite. Il suffisait de créer le doute. J'ai envoyé les faux croquis préparatoires au jury de manière anonyme. Ils ressemblaient tellement à son style, mais datés d'un an avant. Un artiste obscur de l'Europe de l'Est. Personne n'irait vérifier. »
J'ai plaqué ma main sur ma bouche pour étouffer un cri. Le sang dans mes veines s'était transformé en glace.
« Et la bourse ? » a demandé Chloé. « Comment tu as fait pour l'avoir ? »
« Facile. J'étais le deuxième sur la liste. Camille disqualifiée, la place me revenait. J'ai juste "emprunté" quelques-uns de ses concepts pour mon propre portfolio. Elle m'a tout montré, la naïve. Elle pensait que je l'aidais. »
« Pauvre Camille, » a dit Chloé, mais il n'y avait aucune pitié dans sa voix, seulement une excitation cruelle. « Elle va être anéantie. Et son œuvre la plus prometteuse, "Renaissance"... Tu penses pouvoir la reproduire, la faire tienne ? »
« Mieux que ça, » a répondu Antoine. « Je vais dire que c'était une collaboration. Qu'elle a volé mon idée à la base. Avec la suspicion de plagiat qui pèse sur elle, qui la croira ? C'est moi la victime maintenant. C'est moi l'artiste prometteur. »
Je ne pouvais plus respirer. Chaque mot était un coup de poignard. Mon ami d'enfance. Ma meilleure amie. Ils avaient tout planifié. Chaque conseil, chaque encouragement, chaque sourire n'était qu'un mensonge. Je me suis souvenue de toutes les fois où Antoine avait "critiqué" mon travail, me suggérant des modifications qui, je le réalisais maintenant, affaiblissaient mes compositions ou me faisaient perdre du temps. Je me suis souvenue de Chloé qui m'avait "accidentellement" fait effacer une partie d'un disque dur, me disant que ce n'était pas grave.
La trahison était si totale, si écœurante, qu'elle m'a vidée de toute tristesse. Il ne restait que le froid. Une rage froide et pure.
Les paroles de la vieille galeriste me sont revenues en pleine figure. "Ceux qui sourient le plus fort sont souvent ceux qui tiennent le couteau."
Je suis partie sans faire de bruit, marchant comme une automate dans les rues. Mon chemin m'a menée, sans que j'y réfléchisse, jusqu'à la galerie Fournier.
Elle était là, comme si elle m'attendait. Elle n'a pas dit "je vous l'avais dit". Elle m'a juste regardée, et j'ai tout vu dans ses yeux : la compréhension, la pitié, et une lueur dure.
« Vous savez ce que vous avez à faire maintenant, » a-t-elle dit.
J'ai hoché la tête. La gentille Camille, la naïve Camille, était morte derrière la porte de l'atelier d'Antoine.
« Dites-moi comment faire, » ai-je murmuré, ma voix brisée.
Elle m'a expliqué le processus. Il ne suffisait pas de rendre le bracelet. Le conduit devait être... réaligné. Je devais y infuser ma propre intention, ma propre douleur. Elle m'a donné une petite aiguille stérile.
« Une goutte de votre sang. Sur la breloque. C'est le prix à payer. Le sang appelle le sang. La douleur appelle la douleur. Ensuite, vous devez le lui rendre. Il doit l'accepter de son plein gré. »
Je suis rentrée chez moi. J'ai pris le bracelet d'argent. Il me brûlait la peau. J'ai regardé la petite palette de peintre, ce symbole de mon rêve qu'il avait perverti. Sans hésiter, j'ai piqué mon doigt avec l'aiguille. Une perle de sang rouge a coulé. Je l'ai laissée tomber sur le petit morceau de métal.
J'ai ensuite appelé Antoine. J'ai pris une voix tremblante, celle qu'il s'attendait à entendre.
« Antoine... J'ai vu... Je ne comprends pas ce qui se passe... »
« Camille ! J'allais t'appeler. C'est une horreur. Je suis tellement désolé pour toi... »
Sa fausse compassion me donnait la nausée.
« Est-ce que je peux te voir ? J'ai besoin de toi. »
« Bien sûr, j'arrive tout de suite. »
Quand il est arrivé, j'avais les yeux rouges, j'avais préparé ma performance. Il m'a prise dans ses bras. J'ai dû me battre contre l'envie de le repousser.
Après un moment, je me suis écartée. J'ai enlevé le bracelet de mon poignet.
« Tiens, » lui ai-je dit. « Je ne peux pas le garder. Ça me rappelle trop... tout ça. Mais je veux que tu l'aies. Comme un porte-bonheur. Pour Paris. »
Il a hésité une fraction de seconde. Puis il a souri, un sourire avide.
« Tu es sûre ? C'est très gentil de ta part, Camille. Malgré tout. »
Il l'a pris et l'a attaché à son propre poignet. Le contact de l'argent sur sa peau.
Le piège était refermé.
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