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Couverture du roman Toi partie, je m'oublie

Toi partie, je m'oublie

Une nuit d'été étouffante, un simple appel policier brise l'harmonie d'une famille sans histoire. Un corps sans vie vient d'être découvert sur le bitume après un tragique accident de la route. Pour Alizée, la plus jeune de la fratrie, cet instant marque le début d'un basculement brutal. Confrontée à une douleur indicible, elle doit naviguer entre son deuil déchirant et les tourments qui la consument. Aura-t-elle la force de survivre à l'absence de celle qui est partie ?
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Chapitre 3

D’ordinaire, Alizée apprécie beaucoup sa forte personnalité ainsi que son franc-parler légendaire. Cependant, lors d’événements funèbres, la décence serait de rigueur, son exubérance exacerbée pourrait en déranger plus d’un. C’est bien simple, sa tante fait partie de ces personnes au style inimitable, si détachées du regard d’autrui qu’elles en arrivent à se ridiculiser sans éprouver la moindre gêne. À titre d’illustration, Alizée la verrait parfaitement enlever ses chaussures au beau milieu de la cérémonie, exposer ses doigts de pieds en éventail contre le sol frais, indifférente aux œillades éberluées de ses voisins de chaise. Si, au moins, elle pouvait tempérer la fréquence de ses envolées comparées à d’habitude, elle incarnerait la perfection aux yeux de sa nièce. Maintenant, il ne reste plus à Alizée qu’à croiser les doigts en espérant que son vœu se réalise.

Avant de sortir du salon rejoindre les nouveaux venus, la jeune fille jette un dernier regard par la fenêtre. La pluie a laissé place à un soleil de fin d’été qui illumine à présent un ciel outrageusement dégagé. Les oiseaux volent haut, la journée sera belle. Ironie cruelle de la vie.

— Ma canouillou ! s’écrie la fameuse tante en se levant de sa chaise au moment où Alizée franchit le seuil de la cuisine.

Tante Jacqueline est une femme qui en impose, comme on a coutume de le dire. Grande, costaude et une crinière rousse chatoyante. Alizée se félicite d’avoir lissé les siens, car il faut voir la tignasse ! Toutefois, elle salue avec malice le léger effort de sobriété qu’a fourni sa tante. En effet, on ne sait par quel miracle, son choix vestimentaire matinal s’est porté sur une robe noire fluide au-dessous du genou d’un classicisme que Alizée ne lui connaît pas, ce qui équivaut à un exploit quand on a le plaisir de la fréquenter au quotidien. Hélas, le naturel perfide revenant souvent au galop, le reste de son accoutrement détonne assez pour éclipser cet élan de standardisation. Il suffit à Alizée de poser ses grands yeux amande à la surface des pieds de sa tante pour émettre un jugement sans appel. Boudinés dans une paire de ballerines noires agrémentées de pierres précieuses factices et grossières, ses pieds paraissent enfler à vue d’œil. Et comment ne pas faire mention de ce gilet ? Bordeaux à grosses mailles avec une capuche dont un pompon blanc duveteux vient conclure chaque cordon. Le meilleur se figure au-dessus de son crâne où trône un chapeau noir à larges bords magnifiquement loufoque sur lequel se nichent de minuscules moineaux multicolores en feutrine. Certaines mauvaises langues prétendraient que Jackie se vêt avec un goût douteux et pourtant, malgré des critiques éparses dictées par son propre manque de confiance en elle, Alizée qualifierait la garde-robe de sa tante d’originale à l’image de sa propriétaire elle-même haute en couleur.

— Tu m’as manqué, Tantine, avoue Alizée en se ruant dans ses bras généreux ouverts en grand.

— Toi aussi, ma poupette. J’aurais préféré te revoir dans d’autres circonstances, tu peux me croire, lui murmure-t-elle à l’oreille en lui caressant une mèche de cheveux.

Alizée est décontenancée par l’extrême gravité de sa tante, tellement éloignée de sa nature profonde si enjouée, presque éclaboussante. La coupable, ils la connaissent, ils la côtoient, elle les suit à la trace. La mort produit cet effet d’asphyxie sur la majorité des êtres aimants. Ainsi submergés, lestés de cette torpeur étouffante, ils se laissent entraîner au fin fond de leurs tourments abyssaux ressuscités de cette mort juvénile inexplicable.

— On attend encore du monde ? s’enquiert Alizée devant l’heure qui continue inexorablement de défiler.

— Ton oncle et ton père, répond Julia, sa mère, l’air passablement blasé, ils sont dans le garage à bidouiller je ne sais trop quoi.

L’oncle d’Alizée, tonton Riri pour les intimes, est aussi barré que sa femme, si ce n’est plus. Celui-ci cultive, pour ainsi dire, la branche de la bizarrerie depuis sa plus tendre enfance. Si quelqu’un entend parler d’une collection hors du commun, on pourra parier sans trop de risque que l’oncle Riri l’a déjà en sa possession. Ces collections personnelles s’étendent de la tapette à mouche de formes incongrues aux cartes postales mettant en scène des éléphants dans des situations improbables en passant par des clowns horrifiques en céramique. Leur maison, érigée pour accueillir en son sein un temple dédié à la gloire de la loufoquerie mielleusement folle et au culte de l’émerveillement enfantin perpétuel, est un joyeux capharnaüm. Ils ont réussi avec brio à se créer en l’espace de vingt ans un monde unique où il fait bon traîner.

Un instant plus tard, l’oncle en question fait une entrée remarquée des plus chancelantes, les bras débordants de cartons.

— Mais qu’est-ce que vous trafiquiez enfermés tous les deux ? les sermonne tante Jacqueline sur un ton faussement agacé.

— Ah ! C’est ton frère, tu n’imagines même pas la trouvaille qu’il a faite lors d’une brocante cet été, s’extasie-t-il tout heureux de cette nouvelle.

— Non, je n’ose l’imaginer, mon Rico chéri, et j’ai peur de le découvrir, confesse tante Jackie pendant que son époux vient embrasser sa nièce à son tour.

— C’est vrai que vous n’aviez déjà pas assez de cochonneries en réserve chez vous, il fallait que Antoine y mette son grain de sel, grommelle Julia entre ses dents.

La gaieté de la scène réjouit Alizée au plus haut point le temps d’un quart d’heure fugace. Enfin, un peu de vie dans cette foutue baraque !

À peine sa tante a ouvert le premier carton de la pile renfermant la fameuse découverte qu’elle pousse un cri de joie strident à en faire péter les tympans d’un malentendant sur le déclin.

— Je n’en crois pas mes mirettes, un éléphant psychédélique en céramique ! Cette petite merveille fait bien soixante centimètres de haut ! Certifié qui plus est, s’enthousiasme Jackie, pour le moins impressionnée, ton mari a du flair, ma petite Julia ! Tu ne sais pas la chance que tu as ! Oh oui, il en a à revendre, y a pas de doute !

— Oui, pour cela, il n’en manque pas, c’est certain… siffle Julia.

Et encore une désobligeance à ajouter à la longue liste des amabilités typiquement juliesques

Apparaît bientôt dans l’entrebâillement de la porte donnant sur le jardin le tant attendu père de famille vêtu de son plus beau costume noir. Les voilà au complet.

— Je crois qu’il est temps de se mettre en route, annonce-t-il à l’assemblée avec la solennité qui s’impose en gardant un pied dehors, déjà prêt à faire demi-tour.

Tous obéissent, tels des automates abandonnés de cette joie éphémère. Les costumes et les toilettes sont ajustés une ultime fois par réflexe, un mouvement irréfléchi teinté d’un courage feint.Faux départ. Ce qui doit arriver arrive, ils sont déjà en retard et il n’y a rien d’étonnant au constat de cette issue quand on sait que Jackie leur a fait tout un foin à cause d’un foulard sur lequel elle ne remettait plus la main. Résultat, la double paire d’adultes s’est retrouvée à quatre pattes dans la voiture de l’oncle et de la tante en quête du mystérieux châle évanoui. Alizée, restée à l’écart de la fouille en règle poussée par le manque évident de place dans l’habitacle, a jugé bon d’observer la scène cocasse de l’extérieur. Après un gros quart d’heure d’investigations infructueuses, la fantasque tantine s’est soudainement rappelé l’avoir utilisé lors d’étranges séances de suspensions humaines et d’attaches à gogo, une information intime dont l’adolescente se serait allègrement passée, mais quand il faut y aller, il faut y aller.

Le cœur d’Alizée se serre au moment où la mini maternelle se gare sur le parking de la chambre funéraire tant la quantité de véhicules présents l’émeut et la touche au plus profond.

Ses parents n’étant pas catholiques, la décision du lieu exclusif de cérémonie s’est portée sur la salle de la chambre funéraire communale mise à la disposition des familles. Alizée en a été soulagée, grâce à leur athéisme, elle va pouvoir échapper au discours déconnecté et pompeux d’un homme d’Église. Une relative bonne nouvelle.

Tandis que Alizée s’approche en compagnie de ses parents de la foule agglutinée devant l’imposante bâtisse moderne, elle s’étonne immédiatement de ne reconnaître qu’une poignée de personnes parmi elle, la famille proche et les amis d’Alice pour l’essentiel. Bientôt, un jeune homme au beau milieu de cet amas de corps attire son attention. C’est le petit ami d’Alice, Vincent, dix-neuf ans, cheveux tondus à ras, piercings en constellation sur le cartilage droit de son oreille, dragon celte sur le bras droit aujourd’hui totalement dissimulé et lunettes noires opaques. Personne ne lui ressemble et, lui, ne ressemble à aucune autre. Dire que Alizée est en totale admiration devant lui est tout sauf exagéré, elle aime son détachement perpétuel, elle aime aussi le fait qu’il assume l’intégralité de ses choix comme celui de devenir médecin légiste alors que son look naturel ne s’y prête pas, mais aujourd’hui, il l’impressionne par son élégance, le costume-cravate lui va comme un gant.

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