
Six Minutes Pour Détruire L'Amour
Chapitre 3
Un cri rauque s'est échappé de ma gorge. Ce n'était pas un rêve, la sueur froide qui collait à mon t-shirt était bien réelle.
Je me suis levé d'un bond, courant vers le miroir de la salle de bain.
Mon visage. Pas celui, creusé et hanté, des derniers mois de ma vie précédente. J'avais l'air fatigué, certes, mais vivant.
Mes mains tremblaient de manière incontrôlable.
J'ai saisi mon téléphone à nouveau. Le 15 mai. 9h00 du matin.
Dans ma première vie, ma chanson, « Aurore Éphémère », devait sortir à 20h00. Antoine avait publié la sienne à 19h52.
Huit minutes. Huit minutes pour basculer en enfer.
Un souvenir fulgurant m'a traversé l'esprit : le visage de ma mère, souriant, me disant de ne jamais abandonner. Puis, l'image de la fumée noire s'élevant de leur maison.
La douleur était si vive, si réelle, qu'elle a failli me faire plier en deux.
Non.
Pas cette fois.
Cette fois, je ne serai pas une victime.
Le téléphone a sonné. C'était Philippe.
Je l'ai laissé sonner, le temps de reprendre mon souffle. Je savais ce qu'il allait dire. Il était excité, plein d'espoir pour la sortie de ce soir.
J'ai finalement décroché.
« Marc ! Ça y est, le grand jour ! Tout est prêt. Les retours des journalistes qui l'ont eue en avant-première sont incroyables ! On va cartonner ! »
Sa voix joyeuse était un écho d'un passé qui était aussi mon futur. Un futur que je refusais.
« Philippe, écoute-moi attentivement. »
Ma voix était grave, plus dure que celle qu'il connaissait. Il y a eu un silence à l'autre bout du fil.
« Annule la sortie. »
« Quoi ? Mais t'es malade ? Marc, c'est une blague ? On a tout misé là-dessus ! »
« Je ne plaisante pas. Retire la chanson de toutes les plateformes. Annule tout. Fais-le maintenant. »
« Mais pourquoi ? Explique-moi au moins ! La maison de disques va nous tuer ! »
Comment lui expliquer ? Que j'avais déjà vécu ça ? Que je savais qu'Antoine Leclerc, notre ami d'enfance, allait commettre l'impensable ? Il me prendrait pour un fou.
« Fais-moi confiance, Philippe. S'il te plaît. C'est une question de vie ou de mort. »
Les mots étaient sortis tout seuls. Et c'était la vérité. La mort de mes parents. La mienne.
Le silence de Philippe était lourd. Il me connaissait depuis des années. Il savait que je n'étais pas du genre à faire des caprices.
« D'accord, Marc. J'ai compris. Je vais le faire. Mais tu vas devoir me donner une sacrée bonne explication. »
« Je le ferai. Merci, Philippe. »
J'ai raccroché, le corps tremblant de soulagement et d'adrénaline.
J'avais changé le cours des choses. Un tout petit changement, mais c'était un début.
J'ai passé le reste de la journée à attendre. J'ai éteint mon téléphone. Je ne voulais parler à personne. Surtout pas à Chloé.
Dans mes souvenirs, elle devait m'appeler vers midi pour me souhaiter bonne chance, sa voix douce et mielleuse cachant déjà sa trahison.
La pensée d'elle m'a donné la nausée.
À 19h52 précises, j'ai allumé mon ordinateur. J'ai tapé "Antoine Leclerc" dans la barre de recherche.
Et voilà.
Sa nouvelle chanson était là.
« Aurore Éphémère ».
Le même titre. La même mélodie. Les mêmes paroles.
Même en sachant que ça allait arriver, la vue de mon âme, de mon travail, volé et exposé sous son nom, m'a frappé en pleine poitrine.
La colère a monté, brûlante et pure.
Mais cette fois, elle était différente. Elle n'était pas mêlée de désespoir ou de confusion.
C'était une colère froide. Calculatrice.
Les commentaires ont commencé à affluer sous sa vidéo.
« Un chef-d'œuvre ! »
« Antoine se surpasse à chaque fois ! »
Mon téléphone, que j'avais fini par rallumer, a sonné. Philippe.
« Marc... putain de merde. Tu as vu ? » Sa voix était un mélange de choc et d'incrédulité. « C'est... c'est ta chanson. Note pour note. Comment c'est possible ? On ne l'a envoyée à personne d'autre qu'une poignée de journalistes de confiance ! »
« Je sais. »
« On a été piratés ? C'est un leak ? Il faut porter plainte ! »
« Non, Philippe. Ce n'est pas un piratage. C'est autre chose. »
J'ai regardé par la fenêtre. Le soleil se couchait sur Paris.
Dans ma première vie, à cette heure précise, j'étais en train de paniquer, d'appeler mes avocats, de sombrer dans la confusion la plus totale pendant qu'Antoine récoltait les lauriers. Mes fans, désorientés, commençaient à se retourner contre moi, influencés par les premiers articles qui titraient déjà sur une « coïncidence troublante ».
Philippe lui-même, bien que loyal, avait été rapidement dépassé, ses tentatives pour me défendre balayées par la vague de haine.
Mais aujourd'hui, ma chanson n'était pas sortie.
Il n'y avait pas de plagiat. Il y avait juste une chanson d'Antoine Leclerc.
Et mon silence.
Pour l'instant, j'étais en sécurité.
Mais je savais que ce n'était qu'un répit.
Antoine ne s'arrêterait pas là. Et je devais comprendre comment il faisait. Comment il pouvait entrer dans ma tête et voler mes créations avant même qu'elles ne naissent vraiment.
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