
Silence
Chapitre 3
Fraîcheur automnale aux abords des nénuphars,
Et brume matinale se croyant nuage.
Sans alarme, sous la lune aux rayons de phare,
Un héron solitaire agite son plumage.
Pour Estelle Tesson, si Martin n’eût pas été là, il en aurait été de même. Elle n’avait toujours pas remarqué sa présence et il était persuadé que s’il eût été mourant, agonisant à ses pieds, affligé d’une blessure mortelle, elle ne l’aurait pas vu, car son esprit tourmenté l’avait rendu, à un degré parfois inouï, aveugle à la réalité. S’il n’avait pas eu un double des clés de l’appartement, il aurait sûrement passé un quart d’heure à toquer à la porte du modeste appartement où les fournitures prenaient la poussière. Depuis que son frère aîné avait quitté le monde au bout d’une corde, le sentiment d’invisibilité que sa mère lui avait fait ressentir s’était accentué jusqu’à ce qu’il doute parfois lui-même de son existence.
Avec le temps, l’esprit d’Estelle avait fait naufrage sur un sombre rivage, et désormais, elle était prisonnière d’une boucle mentale dont il était difficile de l’en distraire. Le regard fixe, la mine blafarde, elle passait son temps à ruminer les évènements qui avaient poussé son fils aîné à commettre l’irréparable, la plongeant ainsi dans une profonde mélancolie, hantée par d’infâmes tourbillons de regrets et de remords.
Issu d’un premier mariage, Julien, son fils préféré, celui qu’elle avait tant aimé et dorloté, n’était plus là, et depuis ce jour, son monde intérieur s’était effondré et son âme subissait les inconsolables tourments d’un deuil qui, selon elle, aurait pu être évité. La tristesse qui l’accablait était si intense qu’elle en oubliait l’existence de son second fils, fruit d’un second mariage raté, dont elle n’avait d’ailleurs jamais cessé de considérer comme la plus grande erreur de sa vie. Son deuxième époux, le père de Martin, avait été un mari alcoolique et violent dont le plus bel acte avait été de mourir précocement.
Malheureusement, le jeune rédacteur avait hérité de ses traits les moins flatteurs, un nez busqué et des lèvres épaisses, éveillant un étrange mélange de curiosité et de réticence. Soit elles plaisaient, soit elles rebutaient, mais il semblait que leur contact était plus agréable que la vue qu’elles offraient. Les yeux bleus de Martin rappelaient à Estelle son fils décédé, et son nez, le mari qu’elle avait fini par détester.
Martin pénétra dans la cuisine où de l’eau bouillait et débordait d’une casserole sans que rien ne soit fait pour y remédier, et d’un geste las, la retira du feu avant d’éteindre le plafonnier et d’ouvrir les épais rideaux violets, laissant ainsi les rayons perforer l’obscurité et éblouir sa mère.
Son modeste logement en rez-de-jardin donnait sur une petite cour intérieure où poussaient des parterres de lys des crapauds et d’hélénies d’automne, dont les couleurs flamboyantes apportaient les seules touches de gaieté dans l’ambiance morne des lieux.
Dans ses mains légèrement ridées, Estelle tenait un tricot qu’elle avait débuté il y a des semaines, mais sur lequel elle semblait ne jamais progresser, et pour cause, elle s’arrêtait trop souvent pour regarder à travers la fenêtre et sangloter en s’apitoyant sur son sort. En plus de cela, elle oubliait très fréquemment ce qu’elle faisait.
Trois années auparavant, soit une année après les premiers symptômes, Estelle était allée chez le médecin et avait été diagnostiquée d’un Alzheimer précoce. De moins en moins autonome, elle oubliait, répétait et confondait de plus en plus régulièrement les mots, et son comportement avait lui aussi changé au fil des mois. Les évènements qui ponctuaient son quotidien disparaissaient de sa mémoire et elle oubliait souvent où elle posait ses affaires ou ce qu’elle était en train de faire. Ses périodes dépressives, que Martin pensait provenir des péripéties qui avaient bouleversé sa vie, faisaient également partie de la liste des symptômes, au même titre que ses sautes d’humeur et ses moments de confusion. Étant donné son caractère et ses habitudes de vie, tous les ingrédients étaient réunis pour que sa maladie empire rapidement. C’était une condition rare pour son âge, soit soixante et un ans, et Martin savait que lui aussi devait passer des tests pour s’assurer qu’elle ne lui avait pas transmis ses gènes défectueux. Toutefois, il préférait que les vérités de sa génétique demeurent inconnues, quitte à vivre dans l’ombre d’un hypothétique et héréditaire malheur.
Aujourd’hui elle le regardait à peine et demain elle serait incapable de le reconnaître.
Malheureusement, la seule information qu’elle aurait dû oublier était gravée dans son esprit malade, et c’était le décès de Julien.
L’aide-soignante était passée dans la matinée et la femme de ménage serait là sur les coups de dix-sept heures.
— Tiens, tu es là, toi. Je ne t’ai même pas entendu entrer, maugréa-t-elle sans lui adresser un regard et en reprenant son tricot.
Sans mot dire, Martin se rendit au salon. De la décoration aux fournitures, il n’y avait pas un centimètre du logement qu’il ne détestait pas et qui n’éveillait pas en lui un profond dégoût.
— Tu marches comme ton frère… Vos pas ont les mêmes sonorités, bien que les siens ne traînaient pas autant, ajouta-t-elle sur un ton morose, en utilisant son arme préférée, celle qu’elle avait appris à manier avec habileté, la comparaison.
— Tu as fait changer la gazinière ? s’enquit Martin.
— Non.
— Ça fait des mois, maintenant, que tu en parles, et tu n’as encore pas appelé pour la changer.
— Ça serait bien plus simple si mon unique fils aidait sa pauvre mère. Tu devrais avoir honte de toi ! Julien n’aurait jamais agi de la sorte, grommela-t-elle avant de songer que de ses deux fils, c’était le mauvais qui était parti.
Martin leva les yeux en direction de l’une des étagères, et vit une rangée de briquets de toutes les couleurs. Il avait le pressentiment qu’il n’y en avait pas autant la dernière fois qu’il était venu lui rendre visite. Après en avoir pris un pour s’assurer qu’il fonctionna, ce qui était le cas, il observa la pièce avec davantage d’attention qu’à l’accoutumée. Derrière le canapé, il vit deux aspirateurs identiques et neufs, dont un était encore emballé. Un mois auparavant, Estelle avait mentionné le fait que son vieil aspirateur était tombé en panne et qu’elle en avait besoin d’un nouveau. Martin fit voyager son regard d’un bout à l’autre de la pièce et constata qu’une fine couche de poussière nappait chaises, tables, décorations, lampes et journaux.
— Que fais-tu ici, hein ? aboya-t-elle de la cuisine. Je sais que tu ne viens pas pour moi ! Tu viens encore me demander de l’argent, c’est bien ça ?
— Ma bourse ne me permet pas toujours de finir le mois.
— Et alors ? Tu n’as pas mis d’argent de côté ?
— Non…
— Ce n’est pas te rendre de service que de te donner de l’argent ! Trouve-toi un travail étudiant. Quelque chose ! Je ne sais pas, moi ! fit-elle en haussant le ton. À ton âge, je travaillais déjà. Comme tous ceux de ma génération. Nous n’étions pas des faignants ! Rah ! Les jeunes, aujourd’hui, ils n’ont rien dans l’estomac. Trouve-toi un travail étudiant.
— Dans le ventre, murmura Martin avant de réaliser que, malgré son erreur, elle n’avait pas tout à fait tort.
Estelle avait oublié qu’il était sans emploi depuis que le bar de son frère avait fait faillite et qu’il était difficile de trouver un travail par ces temps difficiles. Cela ne faisait pas dix minutes qu’il était dans l’appartement, que déjà il ne pensait qu’à une seule chose, fuir le plus rapidement possible l’antre du banshee.
Retraitée depuis trois ans, sa mère, autrefois comptable pour une petite entreprise d’impression, recevait une maigre retraite, mais possédait néanmoins quelques économies qu’elle couvait comme s’il s’agissait de son premier nourrisson.
Elle était atteinte de la maladie de l’argent, et son esprit, au même titre que son cœur, froid et calculateur, ne connaissait que le langage des chiffres. Si l’amour avait été l’une des principales clés de la réussite, sa vie aurait été un long un insupportable échec. Martin savait qu’il ne fallait attendre de sa part aucune forme de tendresse, de gentillesse ou même d’affection. Il l’avait compris il y a bien longtemps et sa maladie ne la rendait pas plus agréable.
— Oh ! Dans quelques années, j’en suis sûre, tu me laisseras dépérir dans un mouroir, aux côtés d’hommes incontinents et de femmes aigries. Je préfère crever plutôt que d’y aller ! Je le sais, le dernier quart de ma vie se déroulera dans la solitude… Déjà, tu te forces à venir me voir. Et ne prétends pas le contraire, tu as toujours une idée derrière la tête ! Tu ferais mieux de me tuer, tu nous rendrais à tous les deux un très grand service !
Martin avait toujours pensé qu’elle s’était trompée de carrière et qu’elle aurait pu être une voyante, ou plus précisément, un charlatan talentueux, et pour cause, elle paraissait douée d’un certain génie pour anticiper des malheurs qui n’arriveraient pas, mais dont son intelligence aiguisée parvenait à vous convaincre du contraire, et quand bien même les probabilités s’avéraient mince, voire ridiculeusement minuscule. Cela faisait des années qu’il ne faisait plus attention à tout ce qu’elle pouvait dire, et il accueillait ses propos avec une indifférence glaciale, un silence protecteur qu’il avait appris à maîtriser.
— Tu as écouté le message sur ton répondeur ? fit-il sans dissimuler son exaspération.
— Non, grommela Estelle en se replongeant dans son tricot.
— L’agence a appelé. Tu n’as pas déposé le chèque du loyer… Je t’apporte ton chéquier.
Soudain, une idée traversa Martin, trop immorale pour qu’il n’essaye pas de l’écarter aussitôt. Toutefois, celle-ci était tenace et ne montrait aucune volonté de le laisser en paix. Ses méninges avaient fait un lien entre le chéquier et la maladie de sa mère, et tandis qu’elle remplissait le chèque en tâchant de se remémorer si oui ou non elle l’avait déjà fait en début de semaine, l’idée prenait du poids dans l’esprit du rédacteur de la Gazette. Sa situation d’étudiant précaire consolida sa résolution et son absence totale d’attachement faciliterait les choses. Sa décision était prise et il repasserait dans quelques jours pour lui faire signer un autre chèque, qui cette fois lui serait destiné.
« Mis à part ses dépenses liées aux courses qu’une aide fait pour elle, elle est relativement économe. Pour les aides, c’est la sécurité sociale qui s’en charge. Elle a de l’argent de côté, mais fait très attention à celui-ci. »
Estelle n’évoqua pas une seule fois sa maladie et les conséquences qu’elle avait sur sa vie. Néanmoins, elle était suffisamment malheureuse pour propager son absence de sympathie à l’encontre de Martin, et de lui rappeler à quel point il était un fils indigne, condamné à ne jamais connaître le sentiment que procure la fierté d’une mère pour son enfant, et encore moins celui de l’amour.
Après avoir déposé le chèque à l’agence, il alla se promener sur les quais de Seine. Il pleuvait sur la capitale et les vélos glissaient en silence sur les pistes cyclables, coupant les trajectoires des gouttes d’eau. Il pensa au jour où sa mère avait appris le suicide de son fils et avait crié : « Pourquoi lui ? », à plusieurs reprises.
Il alluma une cigarette, enfonça sa tête dans le col de sa veste et se mis en route pour retourner chez lui.
Sur le chemin, il rencontra les clochards qui s’étaient ajoutés aux trottoirs et des monts de sacs poubelles remplis, débordant sur la voie. Parmi les nouvelles carcasses crasseuses, aux dos tassés, aux fronts bas et aux espérances encore plus basses, il constata qu’un grand nombre d’entre eux étaient à peine plus âgés que lui, signifiant qu’avant leur mi-vie, la rue les aurait rendus fous. Là, ils goûtaient à la fraîcheur d’une pluie couvrant un quartier sur le déclin.
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