
Shayane et le berceau de l'équilibre naturel
Chapitre 3
Shayane ne perdit pas plus de temps, elle le suivit à la trace en courant derrière lui. Il la mena sur un étroit chemin de terre qui passait entre deux arbres aux troncs noircis. On ne voyait pas ce qu’il y avait derrière ces derniers car un épais brouillard enveloppait les lieux. Mais cette brume aveuglante ne stoppa pas la fille qui serra les poings et s’y aventura prudemment, désireuse de savoir ce qu’il cachait.
— Juste un petit coup d’œil, marmonna-t-elle.
À l’intérieur du brouillard gris, on n’y voyait absolument rien, pas même ses propres pieds. Alors, avant de continuer elle patienta un court instant, le cœur battant de plus en plus vite. Au bout d’un moment, la brume qui l’entourait sembla s’évaporer progressivement, bien que les alentours restaient toujours aussi flous. En reprenant sa marche, elle se cogna malencontreusement le pied contre quelque chose de dur. Après avoir juré, elle baissa son regard furieux et se rendit compte qu’il y avait devant ses orteils une souche d’arbre noircie et coupée à ras du sol. Elle se pencha, l’air étonné, et glissa sa main au-dessus de l’écorce sèche.
Décidément, quelque chose ne tournait pas rond par ici, elle en était persuadée.
Elle releva la tête, plissa les yeux et remarqua deux autres souches à deux mètres de là. Puis, le brouillard se dissipa un peu plus et ce qu’elle découvrit dessous ne lui fit guère plaisir. Il y avait sur ces lieux meurtris tout un cimetière d’arbres saccagés et de plantes mortes qui s’étendait sur plusieurs kilomètres. Le sol poussiéreux était jonché de troncs, de branches coupées et de feuilles déchirées, était couvert de boue et troué de larges fossés, ainsi que recouvert de cendres grises à divers endroits. La terre avait été comme ravagée par une tempête, épuisée de toutes ses ressources. Tout était aride, vide, sans vie.
Shayane avança avec un effroi sans pareil. Elle passa tout près d’une longue tranchée dans laquelle un cours d’eau y avait sûrement coulé avant la catastrophe. Son étonnement avait laissé place à de l’incompréhension. Ça lui faisait mal de penser cela mais cette partie de la forêt n’existait tout simplement plus. Où étaient passés les magnifiques arbres aux feuilles d’émeraude ? Où étaient passées la faune sauvage et la flore si abondantes autrefois ? Que leur était-il arrivé ? C’était une scène si désastreuse que la fille en perdit la force d’avancer.
Elle s’assit par terre en chuchotant des paroles, la tête blottie entre ses bras qui tremblotaient. C’est alors qu’elle sentit une main se poser doucement sur son épaule droite.
— Tu ne devrais pas être ici à cette heure-ci, dit une voix que Shayane aurait pu reconnaître entre mille.
Elle se releva et se retrouva face à Aguana. Avec sa sœur jumelle c’était l’une des deux plus proches amies de sa mère. C’était une jeune femme aux longs cheveux d’un noir profond qui passaient sur son épaule droite et descendaient le long de son buste. Ses yeux habituellement noirs avaient des reflets bleu marine, ils luisaient avec l’éclat pâle de la lune. Là-haut, cette dernière illuminait faiblement un ciel qui accueillerait l’astre flamboyant dans quelques heures seulement.
— Regarde ce désastre, se lamenta Shayane. À ton avis, que s’est-il passé ici ?
— Je n’en ai aucune idée, répondit sa protectrice en baissant le regard, mais ce n’est pas la première fois que je vois ça…
— Que veux-tu dire par là ?
Aguana se contenta de secouer son visage.
— Que fais-tu là si tôt ? reprit-elle, comme pour changer de sujet.
— J’ai entendu du bruit, lui expliqua Shayane, méfiante. Ilm’a conduit jusqu’ici…
Aguana lui jeta un regard interrogatif.
— C’était une bête qui ressemblait à un cerf, sauf que son corps… son corps n’avait pas de chair, il était tout noir et rempli de lumières semblables à des étoiles. Je n’avais jamais rien vu de tel.
Aguana fronça les sourcils.
— Oh, je sais, c’est difficile à croire mais je sais ce que j’ai vu, se justifia Shayane.
— Eh, tout va bien, la rassura la jeune femme. Je te crois. Peut-être as-tu été témoin d’un signe, ça arrive parfois quand…
Elle se tut subitement. Shayane la fixa droit dans les yeux, l’air interrogatif. Pourquoi agissait-elle de la sorte ?
— Quand un danger est proche, finit Aguana. Nous ferions mieux de rentrer au village, tu ne crois pas ?
— Tu as raison, quoiqu’il ait pu se passer ici ma mère doit être mise au courant.
— Tu as tout compris, allons-y.
Elles quittèrent le lieu dévasté et marchèrent à vive allure jusqu’au village encore endormi. Une fois arrivée là-bas, Shayane se dépêcha de parvenir à sa demeure et vint réveiller calmement sa mère. Quand cette dernière fut pleinement éveillée, sa fille lui raconta ce qu’elle avait vu dans les bois. À ses côtés, Aguana donnait les détails nécessaires à la bonne compréhension de la situation. À la fin de leur récit, Allana fut contrainte de prendre une bonne trentaine de secondes dans le but de reprendre ses esprits, encore secouée par le réveil soudain et le flot de nouvelles. Malgré tout, elle ne semblait pas étonnée.
— Je vois. J’ai besoin de parler avec Aguana, dit-elle à sa fille, veux-tu bien aller te recoucher ? Tu n’aurais déjà jamais dû sortir à cette heure-là, tu as de la chance que je sois clémente.
Sa fille grimaça, la tête baissée, et fit mine de rejoindre sa couche. Sauf qu’elle refusa de dormir, non, elle était sûre qu’on ne lui disait pas tout et elle avait horreur qu’on lui cache des choses. Elle se coucha sur le côté et tendit l’oreille pour écouter ce que se racontaient les deux femmes.
Elle entendit sa mère dire :
— Je redoutais vraiment le jour où Shayane verrait ce genre de choses… et voilà que c’est arrivé. Quelle misère…
— Elle aurait fini par le découvrir tôt ou tard, Allana, tu ne dois pas t’en vouloir.
— Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, Aguana, car j’ai essayé de lui cacher la vérité… je n’aurais pas dû.
Son amie baissa le regard, l’air embarrassé.
— Qu’as-tu vu là-bas, toi ? lui demanda Allana.
— Ce que j’ai vu faisait froid dans le dos.
Elle croisa les bras.
— C’était une parcelle de terre qui nous appartenait, continua-t-elle. Tout a été détruit par le feu mais pas seulement. Ilsont tout saccagé.
— Étais-tu allée avec ta sœur à la clairière comme je vous l’avais demandé il y a deux jours ?
— Bien sûr, mais ce que l’Être Lunaire nous a dévoilé n’est pas de très bon augure…
« Être Lunaire » ? Shayane fronça les sourcils, l’air interrogatif.
— Qu’avez-vous appris ? voulut savoir Allana.
— Quelque chose rôde dans les bois, lui avoua Aguana, le ton grave. C’est cette même chose qui détruit la flore et les habitats de la faune, en plus de considérablement affaiblir les poumons qui, eux, s’essoufflent au fil des semaines.
— Ça, c’est très problématique… mais a-t-on plus d’informations sur cette « chose » ?
— Pas vraiment mais il se pourrait bien que les troupes d’Abraao aient croisé ces mêmes êtres, comme te l’a dit Paloma. Il faudrait organiser un conseil d’urgence avec la tribu tout entière car la situation nous concerne tous désormais. Il faudrait également prévenir Abraao, même si je pense qu’il est déjà au courant. Quand rentre-t-il ?
— Paloma m’a affirmé qu’il reviendrait dans la matinée.
Elles se levèrent et se dirent au revoir. Shayane ferma rapidement les yeux et s’endormit dans les minutes qui suivirent, l’esprit rempli de questions dont les réponses ne tarderaient pas à arriver.
[…]
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