
Seulement un père
Chapitre 2
Néanmoins, sa grand-mère paternelle était fière d’elle et elle disait toujours à ses cousins :
« Il faut faire comme Jenny ; elle est sérieuse et rapporte des bons points et de bonnes notes ! Prenez exemple ! »
C’est vrai qu’elle avait une boîte à chaussures remplie d’images d’animaux qu’elle avait choisies soigneusement parmi toutes celles que proposaient ses maîtres d’école. C’était son petit trésor, qu’elle gardait dans sa table de nuit. Elle y mettait aussi un cahier dans lequel elle écrivait son histoire et son mal-être mais elle s’était inventé une écriture, car il ne fallait pas que quelqu’un comprenne ce qu’elle y marquait. Elle y couchait ses souffrances, ses manques, ses incompréhensions avec ses mots à elle ; au gré des saisons et des années, ils devinrent de plus en plus durs et étaient souvent mêlés à des larmes. Elle se doutait de plus en plus qu’elle n’était pas comme les autres et que tout ce qui lui arrivait n’était pas normal.
Ses cousins et ses frères préféraient jouer entre garçons, mais comme elle les aidait à faire leurs devoirs, ils lui accordaient un peu de leur temps lorsqu’ils étaient tous ensemble ; sans qu’elle les suppliât. C’était tout ce dont elle avait besoin, d’attention et d’amour. Elle n’en avait jamais, sans rien donner en retour. C’était la cousine de trop mais juste utile quand on en avait besoin, pour jouer quand eux le décidaient ou pour les devoirs compliqués. En plus, elle donnait toujours ses bonbons et ses carrés de chocolat ; le lavage de cerveau concernant la prise de poids faisant son entrée dans son esprit, s’installant sournoisement mais profondément pour la perturber. Elle ne voulait pas décevoir son père qui aurait honte d’avoir une fille obèse, comme le disait sa belle-mère…
À l’école, elle aidait ses camarades de classe ; si untel était malade, elle lui recopiait ses devoirs et les lui apportait chez lui ; quitte à faire des kilomètres à vélo. En revanche, quand elle était absente, personne ne s’en souciait et elle rattrapait tout son retard pendant les heures de récréation ou en permanence. Parfois, elle allait même à la bibliothèque de l’école pour effectuer des recherches pendant que les autres jouaient dehors ; ses maîtres étaient épatés de son besoin d’assouvir ses connaissances constamment. Pourtant, même si personne ne l’aidait ou lui expliquait ce qu’elle avait manqué, elle continuait quand même à le faire, parce qu’elle était gentille ; probablement trop. Tout le monde disait qu’elle n’avait pas besoin d’aide car elle comprenait toujours trop vite, n’ayant jamais une note en dessous de 18/20, dans toutes les matières. Elle n’aimait pas l’échec, elle se mettait une pression permanente, la barre très haute dans tous les domaines car elle voulait toujours avoir la reconnaissance de son assiduité passionnée. Personne n’en mettait autant qu’elle, ni même de patience pour aider ses camarades, ou plutôt ceux qui profitaient d’elle. Elle était tellement gentille et empathique ; même si elle se doutait que certains exagéraient et auraient pu récupérer leurs cours autrement, elle le faisait quand même ; c’était comme une addiction et un besoin maladif de se rendre utile. Ce n’était même plus de la gentillesse, c’était de la dévotion.
Au fond d’elle, depuis toute petite, c’était plus profond que cela, elle agissait ainsi pour obtenir la seule attention qui comptait à ses yeux et qu’elle n’avait jamais ; celle de son père qui l’avait toujours ignorée… Hormis les quelques câlins maternels et les bisous certains soirs avant d’aller se coucher, elle n’avait jamais rien de son père ; elle n’était qu’un poids, un vulgaire boulet qu’il devait traîner.
Il la rejeta encore plus lorsqu’il se mit en couple avec une femme ayant des enfants ; la fameuse marâtre dont seuls ses enfants ainsi que Xavier et Franck comptaient. Pourtant, elle aidait son père quand il en avait besoin ; pour nettoyer la voiture à l’éponge dans la cour et la rincer avec le tuyau d’arrosage ; tondre la pelouse et passer le râteau sur les feuilles afin d’en faire un gros tas dans un coin ; avant de se jeter dedans avec ses frères et de se faire gronder. Elle essuyait aussi la vaisselle chez lui, car la fille de sa belle-mère était trop occupée à regarder la télévision.
Son père lui donnait des missions aussi, qu’elle prenait au sérieux, comme aller chercher le pain ! Il lui donnait des pièces pour la boulangère et elle était tout heureuse d’y aller comme une grande, traversant au passage piéton en faisant attention de bien regarder à droite et à gauche ; saluant les gens qu’elle croisait dans la rue et croquant toujours le croûton de pain, par habitude. Parfois, il l’envoyait même à l’épicerie en bas de la rue, pour aller récupérer plusieurs choses ; même lourdes pour ses frêles épaules, elle se démenait et y allait fièrement, car elle disait qu’elle venait de la part de son père. Malheureusement, elle ne comprenait pas pourquoi la plupart des gens semblaient surpris de cela et puis, un jour, une dame qui se trouvait à la boulangerie dit une phrase qui la marqua à jamais : « Je croyais qu’il n’avait qu’une fille et trois garçons. Tu es la dernière ? »
Une fille et trois garçons, ses frères jumeaux et les enfants de sa belle-mère ; elle ne faisait pas partie du tableau. Son père ne parlait jamais d’elle et ne corrigeait même pas les gens lorsqu’ils l’oubliaient, car finalement, à quoi bon ? Elle n’était que celle qui faisait les corvées, l’enfant inutile, la non désirée, l’accident…
Elle n’avait que trois ans lorsque ses parents se sont séparés brutalement ; elle découvrira plus tard, en tombant sur un dossier simplement appelé « Divorce », que son père était alcoolique et avait frappé sa mère à plusieurs reprises. Elle n’avait aucun souvenir de cette période en particulier, mais son cerveau avait emmagasiné toutes les images de violences conjugales, ainsi que les coups envers ses frères et elle-même ; beaucoup plus que n’importe quel clip relatant ce genre de drames. Tout s’était enregistré dans sa tête, rangé dans des tiroirs secrets dont la clé aurait été perdue ; sauf pour un psychiatre hypnothérapeute… Ce qu’elle découvrira plus tard, à l’adolescence ; à l’hôpital.
Inconsciemment, son esprit avait cloisonné cette partie de sa vie dans un coin, ne voulant voir que le côté positif de son paternel. Pourtant, en entrant dans son cerveau, elle découvrirait qu’il frappait sa mère à coup de ceinture, sur le dos et le ventre ; aux endroits où personne ne pourrait s’en douter. Son corps n’était qu’hématomes de toutes les couleurs, du jaune au vert en passant par un camaïeu de violet ; sans parler des griffures aux profondeurs diverses et des bosses qui se formaient au gré des coups reçus. Il lui tirait les cheveux et lui claquait la tête contre le miroir de la salle de bain, mais seulement l’arrière du crâne, en lui maintenant le visage entre les mains alors que Jenny et ses frères pleuraient dans leurs lits… Sa tête résonnait contre le miroir brisé, y laissant quelques mèches ensanglantées. Si sa mère avait des coups et des égratignures au visage, ses cheveux les cachaient et les gens qu’elle croisait ne pouvaient pas deviner sa souffrance. Elle cachait bien sa douleur, se forgeant aussi une carapace pour cacher sa fragilité et sa faiblesse ; car elle n’était pas comme Jenny, elle avait besoin de quelqu’un à ses côtés pour l’épauler, la seconder et la porter vers le haut en lui promettant monts et merveilles.
Alors, elle restait avec lui en attendant de trouver celui qui la sortirait de cet enfer dans lequel elle vivait avec ses trois enfants ; elle ne les avait pas désirés, elle leur avait toujours dit en riant mais elle les aimait quand même. Une mère porte ses enfants, elle ne peut pas les renier ; leur donner moins d’attention peut-être mais pas les rejeter, c’est inconcevable ; du moins, c’est ce que Jenny pensait car elle ne savait pas pourquoi sa mère faisait des préférences. Elle était l’enfant du même père, de la même union ; pourquoi était-elle mise de côté aussi souvent ? Est-ce que sa mère lui reprochait tout ce que son père lui faisait ? Elle n’y pouvait rien, du haut de ses trois ans s’il la forçait à avoir des rapports ! Sa mère ne le désirait plus, car comment pouvait-elle avoir envie d’un alcoolique qui puait le whisky ou la bière et qui la forçait et la prenait comme il le voulait ; lui rappelant qu’elle était sa femme et qu’elle n’avait qu’à faire son devoir conjugal. Il la violait, sans sommation, sans regret et sans jamais s’excuser même lorsqu’il avait décuvé. Les enfants entendaient tout le mal qu’il faisait à leur mère ; ils se bouchaient les oreilles, ou s’évadaient dans leur monde imaginaire en se racontant des histoires de fées et de dragons. Les larmes roulaient sur les joues de leur mère et ils voyaient à travers le paravent qui les séparait de l’enfer qu’elle vivait, des formes qu’ils ne comprenaient pas. Comme des ombres chinoises représentant des monstres, gravés dans leurs petites têtes innocentes, avec les cris et les supplications incessantes de leur mère.
« Arrête, je t’en prie, tu me fais mal ; ça me brûle. Les enfants entendent tout et voient tout ! Je ne peux pas comme cela, je n’en peux plus, s’il te plaît ! »
Et des pleurs, et des claques à répétition. Ils voyaient la main de leur père se lever et se rabattre avec force à divers endroits sur le corps de leur mère, qui se cambrait de douleur.
« Ferme ta putain de gueule ! Tu es à moi, je fais ce que je veux ! Les mioches vont fermer leurs gamelles et vont dormir ou je vais leur en foutre une aussi. Tourne-toi que je te prenne en entier et arrête de chialer ; tu as signé, tu assumes ! Si j’ai envie de te violer, je le fais, tu es ma femme, tu la fermes. »
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