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Couverture du roman Rosie a un journal

Rosie a un journal

Rosie mène une existence paisible à la campagne jusqu'au jour où sa tante lui offre un journal intime. À travers ses écrits, cette adolescente exprime ses doutes profonds et sa quête d'identité. Le récit dévoile ses tensions familiales, son rapport complexe à la religion et ses déceptions amicales. Au fil des pages, elle confie ses ruptures douloureuses avant de vivre un bouleversement majeur : la rencontre du grand amour, celui qui transforme radicalement sa vision du monde.
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Chapitre 3

Papa dort à table. Il travaille trop, enfin, à mon goût, parce que, pour lui, c’est sa vie, comme il ne le dit jamais. Il ne parle pas, ce qui ne veut pas dire qu’il ne pense à rien. Seulement, il n’exprime pas vraiment ses émotions, il navigue avec les courants. Papa a accueilli Jeanne comme si elle était mieux que sa propre fille. Le « comme » doit vous détacher d’une lecture linéaire des malheurs d’une jeune fille pas dérangeante et commune. Le père de Jeanne était en vie lorsqu’elle est venue à la maison. Seulement, pour que le tragique soit comique, il fallait bien que celui-ci boive. Cependant, à observer les discours préconçus des adultes, peut-être qu’il ne buvait que deux ou trois bières par jour et qu’il s’est barré avec la première dame qui s’harmonisait à ses états. Les histoires de vies sont prétextes à bien des attachements. Surtout lorsque l’on considère ce que l’enfant a subi. La responsabilité des uns dédouane les manquements d’humanité des autres lorsqu’ils poussent le bouchon un petit peu loin.

En fait, Jeanne représente aussi un souvenir. Elle porte des traces de sa mère disparue. Sa mère est un peu l’ombre d’elle-même. Durant l’enfance, je ne me rappelle pas qu’il y eût une différenciation marquée entre Jeanne et moi. Les enfants ne sont déjà pas égaux entre eux. Néanmoins, les parents gardent secrètement l’espoir qu’en grandissant ça se tassera. Je suis une jeune fille réservée et secrète. Un peu mégalo quand même. Tandis que Jeanne ne se livre jamais : elle n’a rien à dire. Elle se délivre de son trop-plein de tendresse en caressant Prospère, le chien de la famille. Il ne connaît pas sa veine, celui-là : il se fait toucher de tous les côtés avant d’être servi à table.

Bref, dans cette soirée où tout le monde ne peut que s’ennuyer alors qu’il croit le contraire, je pense que je dois passer le bac cette année. Ah ! la philosophie ! Dommage que je n’en fasse que cinq heures par semaine. Le sablier se vide de son contenu tandis que le contenant de mon entendement se métamorphose. J’espère que l’encre de ce stylo est indélébile. J’ai toujours voulu laisser une trace sur cette Terre. Après tout, je sais que l’on fabrique le papier à partir d’une matière naturelle. Je me souviens d’un cours de primaire où l’on en avait conçu. Et cette envie d’écrire dessus qui m’avait envahie, je l’avais oubliée. De toute façon, rien de ce qui aurait été écrit n’aurait pu valoir la beauté de ce que nos doigts sont capables de matérialiser. Vivre de mes mains ! Ah ! Comme mon père a de la fortune de naissance même si sa retraite sera de misère !

Aujourd’hui, je me sens fragile et je vais l’écrire. Je n’ai pas le sujet. Je ne pense pas encore en termes d’objets puisque je n’ai pas pris conscience d’être membre du troisième sexe. Je suis encore vierge. Par contre, j’ai déjà vu des zizis et des fentes. Le privilège du sport qui n’est censé être que bon pour la santé. Et les bouquins pornos de l’oncle que je cachais dans les Picsou magazinequand j’avais huit ans. Les bites m’ont fait peur, et savoir que mon petit tuyau est exactement comme celui des autres m’a déçue. Aucun concours de lèvres n’est organisé pour et par les filles. On ne nous départage pas de cette façon. Par contre, la taille de guêpe est de rigueur. Avis aux romantiques : je me conserve. Car pour se préserver il faut déjà avoir une idée de ce que l’on rejette. À cette époque, je ne me touche pas encore. Et la vérité ne m’intéresse pas plus que la réalité du vide.

Nombre d’enseignants me félicitent pour mes théories dénuées de tout sens pratique même s’ils me récompensent rarement par une bonne note. Je prends un malin plaisir à les exposer devant mes deux meilleures amies. Prune est brune comme son prénom (fort peu original d’après elle). Elle est d’une beauté à la fois délicate et provocante. Une vraie chatte qui se farde sans excès pour son âge. Cette jeune fille est une fine bouche. Seule la passion éphémère la nourrit. Elle change d’avis comme de chemise. Je me dois d’ajouter que Prune est très propre sur elle. Et son tour de poitrine est un piège à fabriquer des gens qui louchent.

Mon amie Saphia est beaucoup plus renfermée. Fille timide qui pourrait bien davantage abuser de ses charmes, elle préfère, et de loin, la compagnie de son voisin aux bégaiements des premières tentatives d’approche des puceaux. Au contraire, bêtement sûrement, nous la jugeons et nous lui disons qu’on ne la comprend pas. Elle préfère s’enliser depuis deux ans avec un abruti qui ne la rend pas heureuse ! Comment d’ailleurs avoir une quelconque notion sage du bonheur lorsque l’on a quinze ans ?

Vaste champ à méditer, mais pas pour l’instant. Le joueur va aux courses pour échapper ou non à la défloration de ses économies. Il préfère les voir galoper sans les entraîner lui-même. Je le répète : la vérité ne nous intéresse pas. Ce sont les questions qui fondent l’intérêt de nos vies. Nous formons le trio idéal : l’expérience, la convalescence et l’éloignement. Tout pour faire notre perte et notre apprentissage. Un destin ? Non. Plusieurs. Avant-hier, après deux bouteilles de vin que j’ai piquées dans la cave on s’est vues capables de devenir actrices ! Le pire, c’est que j’y crois à jeun.

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