
Retour du Maître Oublié
Chapitre 2
Le vent du soir soufflait doucement sur les vitres de l'hôpital, comme s'il hésitait à entrer dans ce lieu où la vie et la mort se frôlaient chaque jour sans bruit. Charlie Wade restait immobile dans le couloir, le regard perdu dans le vide après les révélations de Stephen Thompson.
Les mots résonnaient encore dans sa tête.
Jeune maître... nous vous avons enfin retrouvé.
Il n'avait pas rêvé. Ce passé qu'il croyait enterré venait de refaire surface avec une brutalité inattendue. Stephen se tenait toujours devant lui, droit mais marqué par le temps, comme un homme portant un poids trop lourd.
- Vous n'auriez jamais dû me retrouver, dit Charlie d'une voix froide.
Stephen baissa légèrement les yeux, mais ne recula pas.
- Je n'avais pas le choix, jeune maître. Votre grand-père... il est très malade. Il ne lui reste peut-être plus beaucoup de temps.
Charlie laissa échapper un souffle amer.
- Et alors ? Ce n'est pas mon problème.
Le silence s'installa entre eux. Dans le couloir, des infirmières passaient sans prêter attention à cette conversation lourde de sens.
Stephen reprit doucement :
- Il regrette ce qui s'est passé. Votre père... votre mère... tout cela le hante encore.
À ces mots, les doigts de Charlie se crispèrent. Une douleur ancienne remonta brutalement, comme une lame rouillée qu'on retirait d'une plaie jamais cicatrisée.
- Il ne faut pas prononcer leurs noms ici, dit-il plus bas, plus dur.
Stephen comprit qu'il avait franchi une limite.
- Je comprends votre colère. Mais il veut vous voir. Il veut réparer ce qui peut encore l'être.
Charlie tourna légèrement la tête vers la vitre de l'hôpital. À travers le verre, il voyait les lumières froides des salles de soins. Quelque part dans ce bâtiment, Mme Lewis luttait pour survivre. Et pourtant, on venait lui parler d'un homme qu'il avait décidé d'effacer de sa vie.
- Rien ne peut être réparé, répondit-il enfin. Trop de choses ont été détruites.
Stephen serra les poings.
- Vous avez changé. Vous n'étiez pas comme ça autrefois.
Charlie eut un rire bref, sans joie.
- Justement. Vous m'avez rendu comme ça.
Un silence lourd tomba. Stephen semblait hésiter, comme s'il cherchait les bons mots dans un océan de culpabilité.
- Jeune maître, si vous revenez... tout peut changer. Vous aurez les moyens de sauver Mme Lewis sans demander quoi que ce soit à cette famille Wilson.
Cette phrase fit hésiter Charlie une fraction de seconde.
Mais il secoua la tête.
- Je n'ai besoin de personne.
Il se détourna et commença à marcher vers le service administratif de l'hôpital. Stephen ne le suivit pas immédiatement. Il resta là, seul, comme un homme face à une porte qui venait de se refermer définitivement.
Dans le bureau des admissions, Charlie tenta de reprendre le contrôle de la situation. Le montant annoncé résonnait encore dans son esprit : trois millions de dollars.
Deux millions restaient à payer.
Une infirmière vérifia les documents, puis déclara calmement :
- Sans règlement rapide, le transfert pourrait être annulé.
- Je trouverai l'argent, répondit Charlie immédiatement.
Mais même en prononçant ces mots, il savait qu'ils sonnaient creux.
Il sortit du bureau et s'appuya contre un mur. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit le poids réel de son impuissance.
Un bruit de pas derrière lui le sortit de ses pensées.
Stephen était revenu.
- Je ne suis pas là pour vous forcer, dit-il doucement. Mais je peux vous aider. Pas en tant qu'envoyé de votre grand-père... en tant qu'homme qui vous doit tout.
Charlie le regarda sans répondre.
Stephen continua :
- Votre identité a été cachée pendant des années. Mais votre place n'a jamais été ici.
Charlie eut un sourire amer.
- Et où serait-elle alors ? Dans un monde où on abandonne les gens qu'on aime ?
Stephen baissa la tête.
- Votre père n'aurait jamais voulu que vous viviez ainsi.
À ces mots, quelque chose se brisa légèrement dans l'expression de Charlie. Mais il reprit vite son masque froid.
- Assez.
Il passa devant Stephen et s'éloigna.
Le lendemain matin, Charlie retourna brièvement à la résidence des Wilson pour récupérer quelques affaires personnelles de Claire, qui l'attendait dehors.
Mais à son arrivée, il comprit immédiatement que l'atmosphère avait changé.
Les domestiques murmuraient. Les regards étaient différents.
Dans le salon, la famille était déjà réunie autour d'une nouvelle agitation.
Wendy parlait avec excitation.
- Vous avez entendu ? M. Jones a encore envoyé un autre présent ! Il cherche clairement à impressionner grand-mère !
Gerald, à côté d'elle, semblait irrité.
- Cet homme se croit tout permis.
Lady Wilson, elle, affichait un sourire satisfait.
Mais dès qu'elle aperçut Charlie, son visage se durcit.
- Tu reviens encore ici ?
Charlie ne répondit pas immédiatement.
Il regarda Claire, qui semblait fatiguée, comme écrasée entre deux mondes.
- Je suis venu chercher ses affaires, dit-il simplement.
Un silence gêné s'installa.
Puis Harold éclata de rire.
- Toujours aussi inutile... même après avoir demandé un million hier.
Quelques rires suivirent.
Charlie ne réagit pas. Il monta à l'étage.
Mais en passant devant une pièce ouverte, il entendit une conversation qui le fit s'arrêter net.
- M. Jones pourrait bientôt proposer officiellement un mariage, disait un membre de la famille.
- Ce serait parfait pour notre position sociale, répondit un autre.
Charlie serra légèrement la mâchoire, mais continua son chemin.
Plus tard, alors qu'il descendait les escaliers, Claire l'attendait en bas.
- Tu vas vraiment rester comme ça ? demanda-t-elle doucement.
Charlie s'arrêta.
- Comme quoi ?
- À encaisser tout seul.
Il la regarda. Pendant un instant, son expression se radoucit.
- Je ne peux pas te mêler à ça.
Claire hésita.
- Et si je voulais y être mêlée ?
Ces mots le surprirent.
Mais avant qu'il puisse répondre, Lady Wilson intervint depuis le salon :
- Claire ! Reviens ici immédiatement !
Le ton était autoritaire, sans discussion possible.
Claire recula légèrement, partagée.
Charlie comprit alors une chose simple : dans cette maison, elle aussi était prisonnière.
Il s'approcha doucement d'elle.
- Pars quand tu veux. Mais ne reste pas ici pour moi.
Elle baissa les yeux.
- Et toi ?
Charlie ne répondit pas.
Il quitta la maison.
Dehors, Stephen l'attendait près d'une voiture noire.
- Je vous avais dit que tout pouvait changer, dit-il simplement.
Charlie s'arrêta.
Le vent soufflait plus fort maintenant.
Et pour la première fois, il ne répondit pas immédiatement.
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