
Retour de la reine, amours brisés
Chapitre 3
Flore POV:
Mon corps s'est raidi. Je me suis retournée, lentement, le cœur cognant fort dans ma poitrine, une anticipation douloureuse. Ingrid se tenait là, encadrée par mes frères, dans l'embrasure de la porte.
Lucas et Paul étaient apparus comme des ombres, sans un bruit. Leurs visages, habituellement si expressifs, étaient figés dans une expression de froideur calculée. Leurs yeux, deux puits sombres, me scannaient, cherchant une faille.
Lucas. Son regard, d'un bleu glacial, est tombé sur les cartons à mes pieds. Un froncement de sourcils. Comme si mes affaires étaient une insulte à leur confort. Comme si ma tentative de partir était une trahison.
Paul, à ses côtés, me regardait avec la même intensité, son visage impassible. Ses yeux étaient deux lames, me transperçant. Qu'attendaient-ils? Une explication? Une justification? Je n'avais plus rien à leur donner.
Ingrid s'est glissée un peu plus dans la pièce, ses yeux glissant de mes affaires à moi, puis à la chambre qu'elle allait bientôt occuper. Un voile d'impatience a traversé ses traits. Elle voulait que je parte. Vite.
Devais-je leur dire? Leur avouer la mission, l'Argentine, les dix ans? Leur expliquer que je partais pour ma survie? Non. Chaque tentative passée de vérité s'était heurtée à un mur de pierre, à des accusations de jalousie, de vanité. Leurs mots blessants résonnaient encore à mes oreilles.
La confiance était morte. La sincérité, un luxe que je ne pouvais plus me permettre avec eux. Le courage m'a manqué, balayé par des années de déception et de rejet.
J'ai pris une profonde inspiration. Ils ne se souciaient pas. Ma seule issue était de prétendre que leur indifférence ne comptait pas. Une carapace de froideur pour protéger le cœur brisé en dessous.
Mes mains, invisibles dans les manches de mon manteau, se sont serrées en poings. Mes ongles ont mordu ma paume. Une douleur infime, un exutoire à la tempête qui faisait rage en moi.
« Oh, ne vous inquiétez pas, » j'ai dit, avec une légèreté que je ne ressentais absolument pas. « Je fais juste un peu de tri. Pour faire de la place pour Ingrid. Elle aura besoin de tout l'espace nécessaire. Je ne voulais pas la déranger avec mes vieilles affaires. »
Un imperceptible relâchement sur leurs visages. Comme si mon explication – un sacrifice pour Ingrid – était la seule qu'ils pouvaient accepter. La seule qui avait du sens dans leur monde.
Mais l'apaisement a été de courte durée. Lucas a froncé les sourcils.
« Sûrement pas, » a-t-il dit, sa voix dure. « Ingrid ne partagera pas sa chambre avec toi, Flore. Elle a besoin de son intimité. Et de ne pas être... dérangée. »
« Nous savons ce qui s'est passé quand tu l'as forcée à être à tes côtés, » a ajouté Paul, son ton accusateur. « Elle a été malade pendant des jours. Non. Pas de partage. Elle aura ta chambre, c'est tout. »
Leurs paroles m'ont lacérée. J'étais la source de tout mal.
« Je comprends, » j'ai dit, ma voix étranglée. « Je ne voulais pas la déranger. Je peux dormir ailleurs. Il y a la petite chambre d'amis, ou je peux prendre un appartement en ville. Ce n'est pas un problème. »
La lueur d'humanité dans leurs yeux, si tant est qu'elle ait existé, s'est éteinte. Ils n'y voyaient qu'une nouvelle manœuvre. Une tentative de me rendre indispensable, de me plaindre.
Je n'avais plus la force de me battre. Juste la volonté de simplifier. De couper les ponts, proprement, si c'était possible. De m'éloigner de cette toxicité.
Ingrid, les yeux baissés, a murmuré d'une voix douce.
« Non, vraiment, je ne veux pas déranger Flore. Ce n'est pas juste. Elle peut garder sa chambre. Je vais très bien dans la mienne. »
Ses paroles étaient un piège, une fausse générosité qui les rendrait encore plus furieux contre moi.
J'ai croisé son regard. Un instant. Son sourire était petit, triomphant.
« Non, Ingrid, » j'ai dit, ma voix basse, mais d'une fermeté qui venait de ma détermination. « Une fois que je serai partie, je ne reviendrai pas. Ce n'est plus ma place ici. La chambre est à toi. Sans condition. »
Un éclair de pure joie a traversé son visage. Si bref, si fugace, que seuls ceux qui la connaissaient intimement, ou ceux qui la regardaient avec suspicion, auraient pu le saisir. Elle m'avait eue. Elle avait gagné.
Paul a fait un pas en avant, sa voix grondant.
« Qu'est-ce que ça veut dire, Flore? Tu nous menaces maintenant? Tu nous dis que tu ne reviendras plus? C'est ça ton chantage? Tu es prête à abandonner ta famille pour une lubie? »
Lucas a ri, un son froid et amer.
« Vas-y, Flore. Pars. Nous n'avons pas besoin de toi. Tu n'as jamais été qu'une source de problèmes. Va courir après tes chimères. Ne reviens pas pleurer quand tu auras échoué. »
Leurs mots m'ont transpercée, mais je n'ai pas vacillé. J'ai continué à plier le dernier pull, mes mains tremblantes mais fermes. Le silence était ma seule réponse. Ma seule arme.
Trente ans de vie dans cette maison. Des souvenirs, des objets, des futilités. Je ne pouvais emporter qu'une petite valise. L'essentiel. Ce qui me permettrait de survivre. Le reste, des reliques d'un passé que je devais laisser derrière moi.
Une petite boîte en bois, gravée des initiales de mes parents. Leurs lettres d'amour, quelques photos jaunies. C'était la seule chose que je n'aurais jamais pu abandonner. Le seul lien qui me restait avec l'amour, avec la tendresse, avec ma véritable famille.
La petite valise semblait peser une tonne. Chaque pas résonnait dans le hall silencieux. Le sol froid sous mes pieds. La porte d'entrée. Le seuil de ma nouvelle vie. Ou de mon exil.
Alors que j'atteignais la porte, la voix de Paul a claqué derrière moi.
« Et ne pense pas revenir, Flore! Une fois que tu auras franchi cette porte, il n'y aura plus de retour possible. Tu as fait ton choix. Assume-le! »
La poignée de la valise m'irritait la paume. Mes muscles étaient tendus. Chaque mouvement était un effort. Mais je devais continuer. Je devais sortir.
« Tu penses vraiment que tu vas réussir, toute seule? » a continué Paul, sa voix pleine de dédain. « Tu n'es rien sans nous, Flore. Tu vas échouer. Tu vas ramper pour revenir. Mais nous n'aurons plus de place pour toi. »
Lucas, le bras croisé, a ajouté:
« Tu n'as jamais su prendre tes responsabilités. Tu es impulsive, rêveuse. La réalité va te frapper en pleine face. Tu ne tiendras pas un an. »
J'ai ouvert la porte. Le ciel avait éclaté. Une pluie drue, glaciale, s'abattait sur le domaine. Il n'y avait pas de parapluie. Pas d'abri. Juste moi, mes cartons, et les éléments déchaînés. Le monde lui-même pleurait mon départ.
En quelques secondes, mes cheveux étaient plaqués sur mon visage, mon manteau imbibé, mes vêtements collés à ma peau. Le froid de l'eau mordait ma chair, comme une morsure finale de la France que je quittais.
Les gouttes battaient mes cils, brouillant ma vision. Le monde autour de moi est devenu un flou, une tache grise. Un reflet de mon âme, qui ne savait plus où elle allait.
La voix de Paul a résonné à travers le rideau de pluie.
« Que personne ne l'aide! Qu'elle se débrouille seule! C'est ce qu'elle veut, n'est-ce pas? L'indépendance! »
Mes yeux brûlaient. Étaient-ce les gouttes salées de la pluie, ou les larmes que je refusais de laisser couler? La ligne entre les deux s'était estompée, tout comme la ligne entre la douleur physique et la douleur de l'âme.
Mon genou, blessé à l'hôpital, s'est rappelé à moi par une douleur fulgurante. J'ai senti une chaleur humide le long de ma jambe. Une tache rouge foncé s'étalait sur le tissu de mon pantalon. Le sang. Encore.
Ce genou. La même articulation qui, enfant, avait été brisée lors d'une chute stupide dans les vignes. Une chute qui avait failli me coûter ma passion, ma capacité à distinguer les nuances les plus fines des arômes, cette connexion unique avec le vin que seule ma famille possédait. Une capacité que j'avais dû reconstruire avec acharnement, mais qui restait fragile, marquée par cette vieille cicatrice. Une blessure qui maintenant saignait à nouveau.
Le froid, la douleur, les mots. Tout s'est mélangé en un engourdissement. Mon corps était lourd, mes membres inertes. Je ne sentais plus rien. Juste le vide.
Où allais-je? Vers quel avenir? Seule. Sans un regard en arrière. La route devant moi était grise, indistincte, noyée sous le déluge. Mon destin était un point d'interrogation dans l'obscurité.
Soudain, une silhouette menue a surgi de la porte, courant vers moi à travers la pluie.
« Flore! Non! Ne pars pas! »
C'était Ingrid, ses cheveux trempés, son visage maculé de larmes, réelles ou feintes, je ne savais plus. Ses bras tendus vers moi.
« Je... je peux partir à ta place! » a-t-elle sangloté. « Je n'ai pas besoin de la chambre! Je peux m'en aller! Reste, Flore! »
« Ingrid! Non! » a hurlé Paul, se précipitant à son tour. Lucas l'a rattrapée, la tirant en arrière, la serrant contre lui comme pour la protéger d'un danger imminent. Moi.
J'ai tenté de sourire, un geste d'adieu, de compassion peut-être. Mais mes lèvres refusaient de bouger. Le muscle de mon visage était paralysé par la douleur et le froid. Seul le vide y régnait.
La force me quittait. Les mots de Paul, l'hypocrisie d'Ingrid, le froid mordant, la douleur physique. Tout. Tout était devenu trop lourd. Mon corps. Mon esprit. Je touchais le fond. L'épuisement total.
Ma vue s'est troublée, les lumières du domaine se sont transformées en halos, puis en néant. Le monde a basculé.
Mes genoux ont lâché. La valise a glissé de mes mains. Je suis tombée, mais je n'ai pas heurté le sol. Deux bras solides m'ont rattrapée, me serrant contre une poitrine chaude et protectrice.
La pluie ne me frappait plus le visage. Le vent ne sifflait plus à mes oreilles. Une bulle de calme, inattendue, s'était formée autour de moi. Une protection. Une présence.
Mes yeux se sont rouverts avec difficulté. Son visage. Ses iris bleus, intenses, me fixaient avec une inquiétude profonde. Victorien. Victorien Turgeon. Il était là.
Victorien Turgeon. Le rival de mes frères, le propriétaire du domaine voisin, mais surtout, mon mentor. L'homme qui avait vu en moi ce que ma propre famille avait choisi d'ignorer. L'homme qui m'avait offert l'Argentine, la chance d'une nouvelle vie, loin de tout ça.
J'avais accepté sa proposition sans hésitation. Sans regret. Car il n'y avait plus rien pour me retenir. Plus personne. Juste le vide. Et une soif ardente de prouver ma valeur, loin de ceux qui m'avaient anéantie.
Derrière lui, une voiture noire, élégante, attendait, ses phares perçant le rideau de pluie. Un havre, une échappatoire. Mon billet pour un autre monde.
Il m'a soulevée avec une force douce, me tenant fermement. Puis, sans un mot, il a ramassé ma valise et ma boîte en bois, les déposant dans le coffre de sa voiture. Chaque geste, une preuve de sollicitude. Chaque mouvement, un contraste saisissant avec l'indifférence de mes frères.
La voix de Paul a claqué, pleine de fureur et d'incrédulité.
« Quoi? Turgeon? Tu vas avec lui? Avec l'ennemi de notre famille? Tu es encore plus basse que ce que je pensais, Flore! »
Lucas et Paul étaient là, dans la tempête, les cheveux mouillés, leurs visages déformés par la rage. Ils n'étaient pas venus pour me retenir, mais pour me voir tomber. Pour jouir de ma défaite.
J'ai posé ma main sur son bras, mes doigts serrés.
« Victorien. Laisse tomber, » j'ai murmuré, ma voix rauque. « Ça ne sert à rien. Ils ne comprendront jamais. »
Il a hoché la tête, un éclair de compréhension dans ses yeux. Il m'a ouverte la portière, et je me suis glissée à l'intérieur, le corps douloureux, l'âme vide.
Le visage de Paul s'est figé. Il n'avait pas anticipé Victorien. Il n'avait pas anticipé ce dénouement.
« Qu'est-ce que tu fais là, Turgeon? » a-t-il crié, sa voix se perdant dans le vent. « Qu'est-ce que tu lui as promis? Qu'est-ce que tu as à gagner avec elle? »
Victorien a fermé la portière. Il s'est tourné vers eux, un sourire énigmatique sur les lèvres.
« Ce que j'ai à gagner? La reconnaissance du génie. Quelque chose que vous, visiblement, n'avez jamais su voir. »
Ses mots étaient vrais, mais ils laissaient un goût amer. Je n'avais jamais voulu être une arme contre ma famille. Juste être aimée. Reconnue.
Paul est resté là, immobile, le visage livide, sous la pluie battante. Mon cœur s'est serré. Il ne comprenait pas. Il ne comprendrait jamais.
Le moteur a vrombi. La voiture a commencé à rouler, lentement d'abord, puis accélérant. J'ai vu Paul et Lucas courir après, leurs silhouettes s'estompant dans le rideau de pluie. Un dernier geste désespéré. Un dernier simulacre de souci.
La portière était verrouillée. Une barrière de métal et de verre entre mon passé et mon futur. Entre eux et moi.
J'ai vu Lucas frapper à la vitre, les lèvres bougeant, « Flore! Descends! Ne fais pas ça! » Mais aucun son ne parvenait jusqu'à moi. Juste le visage déformé par l'eau et l'émotion. Leurs visages, enfin. Enfin, une émotion. Mais trop tard.
Leurs traits étaient brouillés par la pluie et par une expression que je ne pouvais déchiffrer. Regret? Colère? Peur? Tout cela à la fois, peut-être. Mais je ne pouvais plus m'en soucier.
J'ai fermé les yeux. Refusant de voir. Refusant de ressentir. Refusant de leur donner ce dernier pouvoir sur moi. Le passé était derrière moi. Littéralement.
La voiture a accéléré, me tirant loin du domaine Charlier, loin de ma prison dorée. Loin d'eux.
Dans mon rétroviseur, les silhouettes de mes frères se sont réduites, puis ont disparu, seules dans la tempête. Une image sombre, une fin amère. La fin de mon ancienne vie.
Victorien, à côté de moi, a serré le volant. Sa mâchoire était tendue.
« Ils sont aveugles. Cruels. Comment peuvent-ils traiter leur propre sœur de la sorte? Après tout ce que tu as donné! »
Je n'ai pas répondu. J'ai tourné mon visage vers la vitre, les gouttes de pluie traçant des chemins éphémères. Le monde était un flou. Tout comme mes émotions.
Après un long silence, j'ai murmuré, ma voix à peine audible:
« Ils n'ont pas toujours été comme ça. Il fut un temps... où ils étaient différents. Où ils étaient bons. Très bons. »
Victorien a jeté un rapide coup d'œil, ses yeux pleins d'incrédulité. Il ne me croyait pas. Il n'avait vu que leur cruauté récente.
Il ne connaissait pas leurs promesses d'enfants, leurs sacrifices passés avant qu'Ingrid ne vienne tout brouiller. Il ne voyait que la dernière blessure. La plus profonde.
Mes yeux ont picoté. Cette fois, les larmes ont coulé librement, chaudes sur mes joues glacées. Des larmes pour le passé. Des larmes pour ce qui aurait pu être.
« Non, vraiment, » j'ai insisté, ma voix brisée par les sanglots. « Ils étaient mes héros. Mes protecteurs. Ils m'ont aimée. Un jour. Je le jure. »
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