
Que les Douze nous protègent
Chapitre 3
Il n’y avait rien de plus beau au monde que le lever du soleil sur les terres de Salma. Le village était situé sur un plateau calcaire. Au loin, quand le temps était suffisamment dégagé, on pouvait voir la mer donner naissance au soleil. Cet astre de feu dévoilait progressivement sa force, un filament de lumière d’abord puis peu à peu l’œil s’ouvrait imposant au monde sa toute-puissance. Sinsaï et Blacky avaient souvent assisté à ce merveilleux spectacle. Ils s’avançaient jusqu’au bord du plateau, s’asseyaient tels deux oiseaux posés sur l’épaule de la Nature, respectueux et silencieux, comme des fidèles dans une église, pour assister à une messe emplie de joie et de recueillement. Sinsaï s’était souvent demandé comment le monde évoluerait sans cette éternelle renaissance, si le soleil, un matin, décidait de ne plus venir au rendez-vous. Peut-être serions-nous plongés dans le chaos, le néant, les hommes s’entretueraient, poussés par les démons de la nuit.
Elle posa les yeux sur Blacky, imperturbable, immobile, il se tenait assis les yeux face à l’océan, le bout de sa queue, vacillant de temps à autre. Peut-être se savait-il simplement épier et faisait le fier ? La jeune fille savait que, du coin de l’œil, il l’observait également. Il semblait sourire, satisfait de l’intérêt qu’il pouvait susciter. Parfois, ses yeux se fermaient de moitié. Sinsaï le sentait bienheureux, hors du temps et indifférent aux troubles du monde.
Elle songea à ce jeune homme qui hantait ses rêves tel un fantôme égaré. Elle repensa à la discussion qu’elle avait eue la veille avec son grand-père. Elle craignait que, par mégarde, il répétât tout à son père, quoi qu’il eût déjà certainement tout oublié. Son grand-père avait beaucoup vieilli ces dernières années. La mort de son épouse avait laissé des traces sur son visage déjà altéré par la fatigue des années. Sinsaï aimait son grand-père, peut-être plus que son propre père. Elle n’avait jamais eu peur de lui dire la vérité, il était tolérant et savait comment se sortir des mauvaises situations. Pourtant, elle se refusa à aimer son grand-père plus que son père. L’amour ça ne se quantifie pas. Et Sinsaï savait que son cœur était très élastique, il y avait assez de place pour tout le monde. Elle sourit à cette idée saugrenue que le cœur pouvait se détendre en fonction du nombre de personnes qu’on aime ou bien de la quantité d’amour que l’on pouvait donner à un seul être. Elle prit une brindille pour faire un schéma de l’amour qu’elle avait pour son grand-père et celui qu’elle ressentait pour son père. D’après ses statistiques, son grand-père remportait le concours de la brindille. Puis elle réalisa qu’il y avait une nette différence entre quantité et qualité d’amour. Elle se mit à comparer la quantité avec la qualité, selon ce qu’elle ressentait pour l’un et pour l’autre. Elle aimait beaucoup son père, ceci était de la quantité, mais elle aimait mieux son grand-père et cela concernait la qualité.
Elle coupa court à ces pensées existentielles, lorsqu’elle réalisa qu’avec sa brindille elle avait inconsciemment écrit quelque chose dans la terre : un D et, juste à côté, une courbe pouvant représenter un O. Que signifiaient donc ces lettres ? Était-ce le nom de ce jeune homme ? Elle songea à ses dernières pensées, peut-être avait-elle écrit un mot qu’elle s’était dit à elle-même :
« Voyons : quantité, qualité, amour, grand-père, papa, Soleil… »
Rien ne correspondait…
Blacky regardait la jeune fille avec intrigue. Elle songea qu’il devait se poser mille et une questions et ne trouvait pas non plus de réponse. Il n’en était rien, le bruissement de la brindille sur le sol avait éveillé ses instincts de joueur. Il bondit sur Sinsaï, tentant de lui subtiliser la brindille. Une grosse trace de patte effaça le D et le O.
C’est couverts de poussière qu’ils décidèrent de quitter cet endroit et se dirigèrent vers le village. Qu’y avait-il derrière ces montagnes au loin ? Elle n’avait jamais quitté ces terres de toute sa vie. Elle réalisa qu’elle n’était qu’une poussière dans l’immensité. Peut-être même que le soleil ne l’avait jamais remarquée de là-haut et peut-être que grand-père Salmy priait juste pour se faire du bien et que les Dieux n’étaient que pure fantaisie. Les Dieux ne lui étaient jamais apparus dans ses rêves, ils ne l’avaient jamais accompagnée tels que « DO » le faisait. Avant de passer le seuil de sa chère maison, elle réalisa qu’elle n’avait jamais eu la foi.
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