
Pour l'amour de la création
Chapitre 3
La deuxième semaine
Samedi 28 décembre, exactement sept jours depuis l’apparition de la Novo Stella, un nouveau phénomène céleste apparaît. Au crépuscule, alors que le soleil disparaît à l’ouest, la voute céleste commence à pétiller. Comme pour attirer de nouveau volontairement l’attention vers les cieux, une pluie de fine poussière d’astéroïdes fait étinceler la voute céleste. La poussière d’étoiles est trop fine pour avoir été détectée d’avance par les astronomes scrutant l’espace en permanence. Le ciel scintille de la poussière de fées ou de poudre de feu d’artifice. Le spectacle grandiose fait l’admiration de tous. Le phénomène demeure visible le jour suivant pour ne s’estomper qu’au lever du jour d’après. Et ce soir-là, le ciel nocturne retrouve son apparence originelle, si ce n’est pour la nouvelle étoile d’Orion qui continue de resplendir. Les savants n’ont pu constater qu’une légère variation de neutrinos dans l’espace environnant la Terre mais rien de plus spectaculaire que ce qui résulte d’habitude d’une éruption solaire. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’une nouvelle apparition est remarquée. Une fleur jusque-là inconnue commence à fleurir sur tous les continents. Les botanistes, scientifiques et industriels, se lancent dans une multitude d’expériences pour en élucider les mystères et en identifier la source mais en vain.
On constate qu’il s’agit en fait d’une plante à double fleur d’apparence similaire à l’edelweiss mais l’une étant de couleur noire fleurissant de nuit et l’autre de couleur blanche fleurissant de jour. Un botaniste astronome avance que la plante absorbe par ses pigments particuliers la totalité des couleurs du spectre de lumière, y compris le vert du fait qu’elle n’a pas de chlorophylle comme les plantes terrestres et que sa couleur noire indique son adaptation à un système solaire constitué d’étoiles froides et qu’ainsi, elle peut absorber un maximum de lumière et d’énergie calorique. Pratiquement indestructible et impossible à cueillir ni couper au sécateur tellement sa tige est fibreuse, sa racine en spirale foreuse la rend pratiquement indéracinable. Toutefois, si certains arrivent à la déraciner pour la transplanter afin de l’étudier ailleurs, la plante se pétrifie et meurt.
Il est parfois possible d’en extraire des échantillons sans l’endommager. Elle fleurit partout, sous tous les climats et sur tous les terrains, en ville, en campagne, en forêt, dans les déserts, en montagne et même dans les marécages. Elle semble ne se nourrir que de soleil, d’humidité et d’énergie ambiante (sous vide la plante semble mourir). Elle émet une combinaison étrange de parfums de bruyère, de lys, de lotus, de pavot, de lavande et de jasmin. Ni comestible par l’homme ou par les animaux, elle semble résistante à tous les insectes et herbicides. Les botanistes sont incapables de la classifier dans une espèce connue, malgré un penchant pour un hybride entre champignon et algue. Son apparition soudaine et à l’échelle du globe semble liée à la récente pluie d’astéroïdes sans toutefois qu’un lien tangible puisse être confirmé. Du moins ce sont là les premiers constats publiés par le laboratoire de biochimie organique de l’Université d’agriculture et de technologie de Tokyo, au Japon.
Ce matin-là, pour une raison inconnue, le professeur Yamato Oshima, éminent scientifique spécialisé en biochimique organique, et notamment l’étude génétique des plantes anciennes et rares, se rend à son laboratoire à l’Université de Tokyo, lorsqu’en s’arrêtant saluer le portier de l’immeuble, son regard est interpellé par une photo encadrée qui repose sur l’étagère derrière l’épaule du portier. Ce dernier fait partie des meubles depuis aussi longtemps que le professeur travaille ici. Il s’arrête et scrute du regard la photo.
— Qu’est-ce que c’est cette photo ? demande-t-il subitement en la pointant du doigt.
Le portier ne se retourne même pas, car il sait quelle photo désigne le professeur. Il n’en a qu’une.
— C’est ma fille, répondit-il humblement
— Mais le pot de fleurs qu’elle tient dans ses bras, est-ce une vraie fleur ?
— Bien sûr, monsieur le professeur.
— Mais où l’a-t-elle trouvée ?
— Oh ! Suki ne l’a pas trouvée, monsieur le professeur, c’est la fleur qui l’a trouvée, elle.
— Comment ça ? Elle est bien dans un pot provenant de notre faculté, puisqu’il en porte le sigle ?
— Oui, monsieur le professeur. Le pot provient d’ici. J’ai demandé conseil à un de vos assistants sur la façon de s’y prendre pour transplanter une fleur des champs et il m’a expliqué comment faire en me donnant un vieux pot ébréché qu’il s’est procuré dans une pile de rebuts prêts à partir pour la décharge. Je ne l’ai pas volé, monsieur le professeur.
— Loin de moi l’intention de vous accuser monsieur… pardon… je ne connais pas votre nom…
— Sapuro. Hami Sapuro.
— Monsieur Sapuro. Comment avez-vous fait pour transplanter cette fleur ?
— Oh ! Ce n’est pas moi qui m’en suis chargé, monsieur le professeur. C’est Suki. Elle a tout voulu faire elle-même.
— Mais c’est une toute jeune enfant ! Elle a quoi cinq ou six ans ?
— Oui, monsieur le professeur. Suki vient d’avoir six ans ce mois-ci.
— Mais comment s’y est-elle prise ?
— Vous voulez que je vous raconte cela maintenant, monsieur le professeur ?
— Oh ! Non, pardon. Vous avez raison. Ce n’est pas le lieu. Vous avez votre travail et le personnel s’accumule derrière moi. Pourriez-vous venir à mon bureau lors de votre pause du déjeuner, s’il vous plaît ?
— Bien sûr, monsieur le professeur. Alors à douze heures dix, je serai à votre bureau.
— Parfait ! Je vous attends. Merci, monsieur Sapuro. Et amenez cette photo avec vous, je vous prie.
— Bien, monsieur le professeur.
À l’heure convenue, le portier entre dans le bureau par la porte que lui ouvre la secrétaire.
— Entrez ! Entrez ! monsieur Sapuro. Asseyez-vous, je vous en prie.
— Merci, monsieur le professeur.
— Alors, racontez-moi tout depuis le début… et montrez-moi de nouveau cette photo. C’est étonnant ! Il s’agit bien de la fleur d’étoile, comme nous l’appelons de façon provisoire. C’est vraiment étonnant, répète-t-il, scrutant la photo dans ces moindres détails.
— Il y a une semaine, en rentrant de l’école, Suki remarqua une jolie fleur blanche dans le terrain vague qu’elle traverse avant d’arriver à la maison. Elle s’arrêta pour l’admirer, lui parler, et passa un moment avec elle. Après le dîner, elle me demanda de retourner la voir. Comme la nuit tombait, je l’accompagnai. Elle fut surprise de découvrir que la fleur blanche se fermait alors qu’une fleur noire s’ouvrait. Nous restâmes en silence quelques minutes en attendant que la fleur s’ouvre complètement. C’était étrange. Car de la fleur noire totalement ouverte émanait une sorte de lueur bleuâtre fluorescente. C’était vraiment très joli. Suki parlait à la fleur en lui racontant ses émotions devant tellement de beauté. Puis elle lui dit bonsoir et nous rentrâmes à la maison. Et sur le chemin du retour, c’est là qu’elle me demanda comment transplanter la fleur pour la mettre dans un pot dans sa chambre. Je lui indiquai que les fleurs des champs ne survivent pas bien dans un pot, qu’elles mouraient après quelques jours car elles étaient trop fragiles. C’est là que Suki m’indiqua que la fleur l’avait autorisée à la transplanter. Comme je ne comprenais pas, elle m’expliqua alors qu’elle parlait à la fleur et que la fleur lui répondait.
— La fleur lui répondait ? Comment ça ?
— Disons que Suki entendait une voix dans sa tête lui donnant les réponses. Comme si la fleur lui répondait.
— Et qu’est-ce que la fleur lui a dit ?
— Qu’elle était d’accord de venir avec Suki à certaines conditions.
— La fleur a imposé des conditions ?
— Oui. Elle voulait être transplantée soit en plein jour ou en pleine nuit, ni à l’aurore ni au crépuscule. Elle voulait être mise dehors lorsque Suki serait absente. Elle voulait être transplantée avec la terre de ses racines sur un diamètre de vingt centimètres de sa tige. Elle voulait un peu d’eau de pluie chaque jour. Et elle voulait voir la lune les nuits de pleine lune. Et elle voulait que seule Suki s’occupe d’elle. Et lorsqu’elle voudrait retourner dans le champ, elle insista que Suki promette de la remettre en terre au même endroit. Ce que ma fille promit.
— Et alors ?
— Eh bien, le lendemain, j’ai demandé conseil à votre assistant et en rentrant de l’école, Suki a pris le pot, une truelle, et elle est partie transplanter sa fleur. Je les ai prises en photo à leur retour à la maison et vous connaissez la suite.
— Mais c’est incroyable ! s’exclame le professeur. Voilà des jours qu’avec mon équipe d’experts, nous étudions sans relâche cette nouvelle espèce de fleur mais en vain. Toutes nos tentatives de transplantation ont lamentablement échoué et les plantes meurent et se pétrifient, devenant dures comme de la roche et l’on ne peut plus rien en tirer. Il faut absolument que je parle à votre fille. Serait-elle prête à me rencontrer ?
— Pourquoi pas, monsieur le professeur ? Vous pouvez passer à la maison ce soir quand Suki rentrera de l’école, si vous voulez ?
— D’accord ! Laissez votre adresse à ma secrétaire et l’heure qui vous convient et j’y serai. Merci beaucoup, monsieur Sapuro. Tout cela est assez incroyable. Merci beaucoup, répéta-t-il en tendant la main au portier qui se lève.
— À ce soir, monsieur le professeur.
Et il quitte le bureau, fermant doucement la porte derrière lui.
Le lendemain en fin de matinée, toute l’équipe de recherche du professeur Oshima est rassemblée en réunion urgente. Après les salutations d’usage, le professeur explique sa rencontre avec le portier, la photo, sa visite chez le portier pour rencontrer sa fille et voir de ses propres yeux la fleur en pot qui se porte à merveille. Cela capte d’emblée toute l’attention de son équipe. Il baisse les lumières et lance, sur le rétroprojecteur de la pièce, à partir de son ordinateur portable un dossier vidéo de l’enregistrement de sa rencontre avec Suki. Lorsque le dossier se ferme, pas un mot, pas un son n’émane de l’assemblée. Seul, le professeur affiche un sourire s’étendant d’une oreille à l’autre. On ne peut lire que des interrogations sur les visages éberlués des membres de son équipe.
— Alors voilà ! annonce le professeur, on reprend tout à zéro avec un nouveau protocole. Voici un premier jet que j’ai élaboré hier soir, annonce-t-il en tendant un paquet de feuilles à distribuer parmi son équipe. Vous avez compris le protocole de la petite, n’est-ce pas ? Il s’agit d’expliquer clairement votre intention à la plante. Si vous êtes clair, elle comprendra ce que vous attendez d’elle et elle se laissera faire. Je ne sais pas comment ça se passera mais vous devriez entendre une réponse dans votre tête. N’essayez rien tant que vous n’aurez pas « entendu » de réponse. Est-ce bien clair ?
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